Ce texte est une série de méditations désordonnées que m’inspirent les événements actuels en Israël, en Europe et dans le monde. Il n’est ni une analyse exhaustive ni un manifeste politique. Il comporte certainement des erreurs et des contresens que l’on s’empressera de corriger et de m’indiquer avec indulgence. C’est la richesse de l’édification commune. Le propos est libre et l’esprit est droit.

Le fascinant et pitoyable portrait d’Adolf Eichmann par Bettina Stangneth qu’évoque l’article du Times of Israel donne de mieux comprendre pourquoi la Bible dresse du Mal celui du serpent qui se déplace en sinuosités et mord au talon.

Je ne suis pas talmudiste et il ne sera pas difficile de trouver dans la sémantique hébraïque une trace de ce qu’il est bon d’appeler le « mystère du mal », qui n’est jamais là tout entier où on le voit. Comme le serpent, il cingle au dernier moment, et se déplace de telle manière qu’on ne sait si c’est de gauche, de droite, ou de l’avant. Mais il va (Jb 1/7).

Pauvre animal d’une étrange et fascinante beauté, partout en voie d’extinction, dont l’utilité dans la chaîne écologique est primordiale, mais qui, quand il mord, peut guérir et faire vivre. Il peut faire vivre s’il est transfiguré (Nb 21/49). Mais la comparaison théologico-herpétologique s’arrête là. Les plus reptiliens ne sont pas ceux qu’on pense.

Il est toujours très fascinant, à la limite de l’hypnose, de voir la bonhommie avec laquelle les assassins se présentent. Ils sont comme ces escrocs qui sonnent chez vous pour vous vendre à bas-prix les économies de votre grand-mère encore de ce monde. Tel tueur est décrit par ses voisins comme « un type tout à fait normal, rien à dire ».

La complaisance des journalistes français montrant les images de Mohamed Merah, assassin du vénéré Jonathan Sandler, de sa fille, et des militaires de Toulouse, paradant à 22 ans dans sa BMW (une BMW noire à 22 ans, et ça n’a étonné personne !!) et insistant sur son grand sourire et sa « gouaille » de poulbot désintégré de la quatrième génération ne cessera jamais de me révolter.

Et je me souviens des réactions lors de la projection du procès Eichmann, ou même lors du procès Papon (secrétaire général de la préfecture de Gironde et responsable de la déportation des Juifs de cette région en 1942 et impliqué dans de sanglantes répressions anti algériennes en 61 et 62) : « il n’est que « ça »? »

Je me souviens des images en couleur de Hitler souriant. Il n’était pas moche, Hitler quand il souriait. Il sortait de sa caricature. Avec ses fossettes de futur ex-bon vivant, on lui aurait donné le dernier de sa portée de chiots sans confession.

Il incarnait la psychose européenne. Il n’était « que » lui-même. Et il était toute la rage du monde. Il faut toujours se méfier de la rage. Elle est contagieuse, surtout quand elle paraît légitime. Surtout quand elle pince la joue des enfants et donne du pain à la veuve contre la vie de l’orphelin.

Oui. « ça » n’est que ça, un tueur. Ça embrasse aussi les enfants avant d’en faire des « soldats ». Si bien que me vient à l’esprit que le mal n’est pas banal. Le mal, chère et regrettée Hannah Arendt, n’est pas banal. C’est notre forme qu’il épouse qui l’est. Car il nous est tout simplement FAMILIER. Il est comme un alcool qui ne mourra qu’avec nous en nous faisant mourir.

La mort, qui n’est pas le mal, mais qui est, dans les deux sens du terme, sa « fin », n’est pas banale.. Sinon elle ne nous arracherait pas cœur et tripes. Nous ne sommes pas faits pour mourir. C’est bien pourquoi nous ne sommes pas faits pour le mal. Nous sommes faits pour passer cette existence à la féconder de l’Autre pour que les deux soient Une. Ce devrait être qu’un acte d’amour, la vie. C’est pour cela que nous sommes faits.

A l’exact inverse de l’héroïsme, le mal absolu revêt l’uniforme de la normalité qui le relativise et fait loi, de la « pensée unique » idolâtrique qui interdit toute rebellion contre l’ordre moral commercialisable et en cours de réévaluation.

Quand en 2012 j’ai entendu le futur président de la République française, élu non pour son absence de charisme, de clairvoyance et de talent, mais dans l’espoir populaire de voir baisser le prix de la baguette et augmenter les chances de gain au Loto, prôner la « normalité » de la fonction présidentielle et la « transparence » du pouvoir pour répondre aux excentricités déplaisantes et superficielles de son prédécesseur, j’ai eu peur. J’ai pensé : « il y a quelque chose de pas « normal » dans cette
« normalité » institutionnelle.

La France est en effet le pays du monde qui, le jour où Dieu créait l’Eden a décrété d’en faire un espace vert institutionnel (interdit aux chiens et aux serpents même tenus en laisse) avec l’Académie ad hoc, histoire d’en fixer l’Encyclopédie. La gauche a toujours aimé gouverner par décret au nom du Bien commun. La droite aussi, mais dans le plébiscite du rassemblement patriote. Dans le fracas étouffé et étouffant de la « normalité », un monde s’écroule comme un corps tombé dans la neige.

La norme comme règle, c’est précisément ce qu’invoquent Eichmann, Papon, Barbie, et tous les assassins de l’anormalité, les scientifiques qui traquent et corrigent l’écœurante excroissance humaine émergée de la table rase que la Création en attente de renouvellement est censée être pour les gens normaux.

Je ne prône pas la rébellion contre les normes. Une vache a besoin de sa clôture pour ruminer paisiblement. Un enfant a besoin de limites pour aller sereinement au-delà de son enfance.

Mais nous ne sommes pas des veaux et ne restons pas à jamais des enfants. L’idolâtrie, qu’elle soit celle de la différence ou de l’indifférence, de la platitude ou de l’excentricité, de l’Homme fait Dieu ou même du Dieu fait homme et adoré comme une interdiction de devenir et une statue interdite de regard, est une démesure qui entraîne la mort, l’oubli et l’insignifiance. Et l’insignifiance est la dictature moderne d’aujourd’hui.

A-t-on vu les oliviers pousser les branches vers les racines ? A-t-on vu des forêts d’arbres courbés ? A-t-on entendu le fruit dire à la
racine : « Viens me chercher ! Je ne puis t’atteindre ! »

Non, l’arbre jaillit de sa racine et cherche la lumière. Savez-vous que le règne végétal est le plus impitoyable qui soit ? C’est à qui aura le plus petit millimètre carré de chlorophylle photosynthétisée sur sa plus petite ramure. Chez les arbres chercheurs de lumière, c’est à la vie à la mort… Mais « ce n’est pas toi qui portes la racine, mais c’est la racine qui te porte. » (Rom.11/18)

Israël est un peuple, certes. Mais un peuple de redressés, une terre
où « aller vers soi » n’est pas revenir en arrière, mais s’élever vers le ciel qui est « non-terre ».

Israël est l’exemple physique de la croissance obstinée vers un Autre plus haut que soi qui justifie qu’on est. C’est l’une des raisons qui explique la haine antisémite. L’amour de soi qui fonde l’amour de l’autre est insupportable à l’arbre qui ne cherche pas la droiture.

Le continent européen qui inventa la névrose d’après-guerre et avant elle, pendant les premières guerres d’Empire, le romantisme, l’esthétisme de la mélancolie et la dépression nerveuse, ne comprend pas ce que le Mystère d’Israël engage et implique comme joie, comme
« simkha » libératrice.

L’esclavage n’est plus sous les verges des Égyptiens alternées avec la carotte de l’assimilation. Il est sous les coups de la tristesse de la normalité, de la tolérance obligée, du techno-humanitarisme du « vous êtes formidable ! Donnez ! » et de la « fraternité » condescendante et sélective qui marche par injonctions successives et
contradictoires : « soyez vous-mêmes » (!!), « faites ce que vous pouvez » (!!!), « soyez tolérants » (!!!!), « Indignez-vous ! » (!!!!!). Le chien aboie, le serpent passe…

L’Europe d’aujourd’hui ressemble à un enfant triste qui se plaint qu’on ne l’écoute pas. Et Jérusalem, qui a Yad Vashem et les vestiges de son Temple pour pleurer, rit.

Elle rit de son troisième Temple, de son Temple restauré par l’incessante alyah, le Temple vivant habité de sa sempiternelle présence humaine qui prie jour et nuit dans ses pierres et manifestant son Eternel (qui seul est l’unique Eternel digne et capable de tous les « à jamais »). Elle saigne et elle prie. Elle prie en saignant.

Je crois de tout mon cœur que la raison, la raison éclairée et illuminée l’emportera. Elle sera une fois de plus dénigrée, ridiculisée, raillée, mais elle l’emportera. Parce qu’Israël, tel qu’il est et tel qu’il devient, est une joie pour le monde, et Jerusalem s’ouvre comme un sourire qu’on prenait pour une plaie.

Jerusalem est dressée face au monde et dit : « Je suis ». Elle n’a pas besoin qu’on y rebâtisse un Temple, comme à l’ancienne. Il y est déjà, radicalement nouveau ! Et il célèbre les retrouvailles du Ciel et de la Terre, des racines et des branches, de l’Histoire et du Destin, de la Paix et du combat pour la Paix, du Peuple et de la Terre.

Car le Temple, c’est Jerusalem d’hier et d’aujourd’hui elle-même. Et comme toujours, ce sont ceux qui la haïssent qui ont été les premiers à le comprendre. Intuition du serpent, animal froid et sans regard, qui ne se précipite pas, qui prend le temps, avec sa langue de détecter le mouvement et l’odeur, et d’en suivre la trace jusqu’à la source.

La source de Jerusalem, pour Eichmann et ceux qui ont cru bien faire en faisant mal et qui ont su mal faire au nom d’un Bien universel détaché des prescriptions faites à Adam, c’est l’innocence du priant. C’est là qu’il faut mordre. C’est là qu’il faut mentir. C’est là qu’il faut blesser, envenimer. Au talon.

Mais au talon de Jerusalem, il y a toute la vigueur de l’Eternel qui court parmi les monts et appelle son peuple : » Paix sur Israël ! » L’Eternel a le pied agile et le bras fort.

C’est pourquoi les vaniteux qui veulent consacrer la division de Jerusalem, y faire la paix en rehaussant ses murs, en séparant les communautés, en transformant deux peuples de facto en deux Etats de juri sont criminels de la Paix : non seulement ils obtiendront la guerre chez eux, mais ils obtiendront la haine de ceux-là même qu’ils auront utilisés. Ils obtiendront des ruines pour demain avec leur nostalgie et leurs forteresses d’aujourd’hui. A quoi bon ?

Jerusalem recouvré par Israël, c’est la restauration tant attendue. Sion est rebelle à la normalité, ouverte au nouveau et au moderne mais pas à la « modernité à la mode » qui fixe l’étanchéité du souvenir et stérilise la Tradition en la gélifiant dans la désuétude.

Jerusalem est l’âme de l’Europe et du monde devenu trop petit aux désespérés. Âme au sens hébraïque : le sang, la vie, la circulation de l’Eternel à l’Humain et de l’Humain à l’Eternel. Dyastole, systole, sym-bole …

Jerusalem en son universalité juive ouverte au monde c’est la ville où l’âme passe de l’anima mortelle à la « nefesh » immortelle.

Du mouvement qui s’essouffle au souffle qui demeure. J’aime Jerusalem parce qu’en chacun de ses peuples qui se fait violence tout en se côtoyant souvent dans l’ignorance, je retrouve cette mystérieuse unité d’un seul souffle et d’une seule âme. Et ce passage demande tant de peine et tant de vies données pour être ouvert.

On ne vit pas à Jerusalem sans y donner de soi

On n’y va pas sans y laisser de soi. Les pierres y sont vivantes, mes amis juifs. Mes frères et amis chrétiens. Les pierres de Jerusalem ne sont pas le crépi des religions et des idées toutes faites. Elles tiennent avec le mortier surnaturel de la foi en l’Homme.

Vouloir la Ville trois fois sainte et trois fois tombée, comme un Musée vivant des arts et traditions européennes, en Centre mondial de préservation des ethnies sémites vivant les unes à côté des autres
« dans des frontières sûres et reconnues », c’est vouloir tuer son âme propre, son futur proche dans l’œuf. C’est un avortement spirituel.

Cela, l’Europe chrétienne qui se prive de son âme et ne vit plus (et mal) qu’avec sa tête, ferait bien de s’en souvenir au gré de ses multiples commémorations et ses « devoirs de mémoire » tristes comme des heures de colle. Des vies continuent de mourir pour que nous puissions dire en Jerusalem : « je suis ». Je suis de Jerusalem. Tout européen y est né, y est re-né.

Il n’y a pas de pire conformisme que l’anticonformisme qui devient un uniforme comme un autre. Tous les drapeaux se valent. C’est un même vent qui les agite. Souviens-toi de Jerusalem.

On croyait que l’ennemi était un chien vociférant à qui il suffisant de crier « couché ! » pour qu’il s’endormît. Il est un serpent qui sans cesse revient, se dresse, et nous met au défi de le mordre par la tête

Eichman savait tout cela : sa malignité a toujours été de pen-
ser : « qu’importe que je meure pendu ? Nous avons planté si profond la semence de la haine de l’homme par l’homme qu’il en ressortira toujours quelque chose. Dieu est mort. Nous avons vaincu ».

Si Adolf et ses complices se sont suicidés, ce n’était donc pas pour le déshonneur d’avoir perdu, mais par l’égotiste et pathologique conscience d’avoir gagné. C’est la raison pour laquelle les terroristes d’aujourd’hui se font sauter. Non pour vaincre, mais parce qu’ils sont sûrs d’avoir vaincu. Ce n’est pas une mise en scène. C’est une sortie de scène. Une sortie de bain de sang. Le sang, est pour les juifs et les chrétiens, le fluide de la vie, l’âme du corps, ce qu’il est interdit de répandre, ou s’il est répandu, il doit être sanctifié par un sacrifice.

Le sang versé des faux martyrs du Führerbunker et des taupinières de Gaza est un blasphème. C’est pour cela qu’il ne trouvera réponse ni dans le sang juif, ni dans le sang chrétien. Il ne trouvera pas non plus réponse dans la vengeance. Une chose est de s’en défendre dans le sang. Une autre est de réclamer sang sur sang, peau pour peau. Ce n’est pas ça le talion. D’ailleurs le Talion est une loi de justice et non de vengeance. Il cale la mesure dans le débordement de la démesure. Car seule la Miséricorde dépasse tout et peut nous contenir tout entiers.

Le réel c’est que Eichmann et Hitler sont morts. Staline est mort. Lénine est mort. Mais il reste toujours assez de stocks enfouis de haine-moutarde produite à la chaîne, comme les cadavres, pour que chacun de nous en ramasse à s’en souiller les doigts.

D’ailleurs, Staline comme Hitler ne disaient-ils pas à peu près ceci : « Notre règne va durer 1000 ans ! ». 1000 ans longs comme la queue du serpent qui, quand elle remue ne veut pas dire que le chien est content.

Encore 1000 ans à Jerusalem…

 

En ces jours du Centenaire de l’éclatement et de l’Armistice de la Ière Guerre mondiale, j’élève ma prière aux combattants, aux victimes et à leur famille morts dans les progroms européens et dans les tranchées des fronts de l’Est, aux victimes des guerres européennes et moyen-orientales d’aujourd’hui qui en sont les frères, aux martyrs pour la paix qui ne se suicident pas en ridiculisant le Nom du Tout-Puissant et celui de l’Homme sa créature, et qui ne manifestent pas en jetant des pierres et des injures ; aux bonnes volontés d’Europe et de Terre sainte qui agissent sans bruit, au prix de leur vie, et de bonne foi, pour la coexistence des communautés ; aux chrétiens qui portent le mystère et l’amour d’Israël dans leur âme. Aux juifs qui élèvent leur prière en y portant le monde « et tous ses habitants » dans la lumière inextinguible de Shabat ; à tous les croyants ou non, descendants d’Abraham, témoins cachés, dévoilés et avérés de la Révélation et qui n’en font pas une bruyante carrière mais une silencieuse « profession » : Merci !