Cette semaine écoulée ne nous aura pas ménagé les faits d’actualité toujours plus terrifiants, toujours plus hallucinants, toujours plus incompréhensibles.

Ils ont culminé hier dans l’Etat de Virginie où deux journalistes ont été fusillés en direct alors qu’ils animaient une paisible émission matinale de la télévision locale.

Avant cela, l’ex-directeur du site archéologique de Palmyre (Syrie) – Khaled al-Assaad (82 ans) – avait été exécuté par les djihadistes de Daech, décapité, mutilé et pendu à un poteau. Dans le même élan, ces barbares s’en sont pris au temple de Baalshamin construit en l’an 17 de l’ère chrétienne et classé par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité.

Vendredi dernier, dans le TGV Thalys reliant Amsterdam à Paris, c’est un autre terroriste djihadiste qui a tenté de perpétrer un massacre dans son wagon, évité grâce au courage de passagers américains et britannique. Avant ces quatre rebondissements d’une terreur incontrôlée, nous avions pu assister à de nombreux autres attentats ou faits divers cet été qui nous ont atterrés, épouvantés, indignés.

Que se passe-t-il donc dans notre monde depuis quelques années ? Certes, la violence a toujours accompagné l’histoire des hommes, mais il semble que la machine s’emballe et que les limites de l’horreur sont sans cesse repoussées.

Le vingtième siècle a produit deux guerres mondiales, au moins quatre génocides et des dizaines de conflits régionaux. Et pourtant, ce à quoi nous assistons en ce début de 21ème siècle paraît d’une autre nature.

En effet, en quittant le collectif pour l’individuel, en amplifiant la mise en scène des crimes (les assassins filment leurs forfaits, s’expliquent sur les réseaux sociaux), la barbarie nous atteint davantage. Elle nous transforme en spectateurs impuissants, voire en acteurs occasionnels.

Pendant toute l’histoire, on a décapité, on a fusillé, on a égorgé, mais cela semblait s’inscrire dans une sorte de fatalité. C’était le lot de l’humanité de s’entretuer de façon cyclique. Certains estimaient même que les centaines de milliers de victimes des grands conflits étaient nécessaires à l’équilibre démographique des sociétés. Ce n’était presque pas du cynisme que de le dire ; c’était comme énoncer dans l’ancienne médecine la nécessité de saignées régulières…

Mais aujourd’hui, on brandit des slogans et des théories pour justifier l’horreur, la terreur. Les temples et autres sites archéologiques de l’Antiquité doivent être détruits puisqu’ils étaient jadis voués à l’idolâtrie. Faire exploser ces hauts-lieux relève d’un acte de foi. Ceux qui s’en offusquent sont dans l’erreur et ne doivent pas être écoutés.

Tout ce qui est antérieur au Prophète (Mahomet) est entaché d’hérésie et de divagations. Seule l’application rigoureuse et implacable de la vision littérale du Coran peut faire évoluer l’humanité vers le bien.

C’était aussi, d’une certaine façon, la doctrine du roi Louis IX, dit « Saint-Louis », qui enseignait que la meilleure forme de dialogue avec les          « infidèles » était d’enfoncer son épée dans leur ventre aussi profondément que possible.

Comme l’ont fait remarquer nombre d’historiens, dont le grand Jacques Le Goff, l’ironie de l’histoire a voulu que ce pieux roi chrétien meure en terre infidèle (à Tunis, de la peste, le 25 août 1270) !

N’est-ce pas encore la doctrine de Yishai Shlissel, l’homme au poignard qui a attaqué et tué Shira Banki (16 ans) à Jérusalem lors de la Gay Pride du 30 juillet ? Il n’admettait pas, soi-disant au nom de « sa » religion, qu’on puisse manifester contre l’homophobie. C’est donc tout naturellement que lui qui venait de purger une peine de prison de 10 ans pour des raisons identiques (en poignardant des participants à la Gay Pride de 2005), s’est saisi d’un poignard et en a frappé six personnes dont la jeune Shira qui en est morte.

Ce qui frappe dans ces exemples anciens ou récents, c’est la façon dont les meurtriers justifient leurs actes jusqu’à les présenter comme des « actes de foi », c’est-à-dire des autodafés (du portugais auto da fé).

Les pseudo-religieux de l’islam, du christianisme ou du judaïsme, en passant à l’acte, ne font rien d’autre que de mettre en pratique une lecture personnelle et littéraliste de la Bible ou du Coran.

Or on sait ce que furent les autodafés humains ou de livres et d’objets divers au cours des siècles. Pour mémoire, rappelons le brulement de tous les manuscrits ariens par le premier roi catholique d’Espagne, Récarède Ier en 589 à Tolède ; ou encore le « bûcher des vanités » organisé à Florence par le dominicain Jérôme Savonarole en 1497 à Florence, dans lequel furent jetés des bijoux, cosmétiques, miroirs, livres immoraux, robes trop décolletées ou richement décorées, images licencieuses, etc. ainsi que de nombreuses œuvres d’art produites à Florence au cours de cette décennie, dont notamment une partie de celles de Botticelli.

Sans oublier surtout les bûchers de l’Inquisition espagnole et portugaise où ce n’était plus des livres, mais des hommes qu’on brûla vifs. En 1933 à Berlin, puis dans d’autres grandes villes d’Allemagne, les nazis organisèrent des autodafés d’œuvres d’écrivains maudits à leurs yeux : Sigmund Freud, Bertolt Brecht, Lion Feuchtwanger, Stefan Zweig, Karl Marx. C’est à cette occasion qu’Heinrich Heine écrivit : « Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes », terrible prophétie qui devait s’accomplir dans les camps d’extermination quelques années plus tard, et par la barbarie de Daech (dont l’un des modes d’exécution est le feu) quelques décennies plus tard encore.

Selon une prédiction faussement attribuée à Malraux, le 21ème siècle devra être celui de la religion (ou de la spiritualité, ou de la mystique) ou ne pas être. Peu importe de qui est cette phrase. Ce qui est certain, et ô combien inquiétant, c’est que la religion – détournée de ses vrais idéaux – risque bien, si elle n’est manipulée que par des irresponsables, des fanatiques, des hommes guidés par un appétit hégémonique monstrueux, de réduire nos sociétés en charpie et de projeter l’humanité vers un totalitarisme pire que tous ceux qui l’auront précédé.

Il est grand temps de déciller nos yeux et d’alerter les consciences par-delà les clivages politiques, sociaux, culturels ou religieux. Demain risque d’être trop tard, et ne sommes-nous pas déjà demain ?

Daniel Farhi.