Régulièrement il m’arrive de rappeler à ma famille, ou à de mes amis, des faits qui se sont passés en Allemagne pendant ma déportation. Et, souvent on m’interpelle en me disant: Pourquoi ne mets-tu pas tout ça sur papier ?

Il y a déjà tant d’écrits sur la Shoah, par des professionnels, que je me demande si mon témoignage peut servir à quelque chose. Chaque fois que je vois défiler ces terribles images dans ma mémoire, je me pose la question: Comment et où ai-je puisé la force morale pour survivre à ces horreurs !

Chaque histoire d’un déporté, de ces longues années à combattre pour sa survie, est différente …et mérite un livre entier, et c’est pourquoi je me décide à raconter.

Mon arrivée en Belgique, en 1930 fût une année de bonheur. Mon père, déjà sur place depuis 1929, nous avait préparé un logement confortable pour ma maman, ma sœur et moi. Nous avions un rez-de-chaussée, avec un jardin, et tout m’émerveillait. Le réchaud à gaz, le volet qu’on descendait avec une manivelle, tout ça semblait automatique et magique pour moi, et dans ma tête de garçon de 7 ans, je m’imaginais être tombé dans un pays de rêve ! Mon père était tailleur, et travaillait à domicile, pour un patron, et gagnait bien sa vie.

La maison était fournie de tout. Je restais la bouche ouverte devant le passage des charrettes des marchands de légumes et de fruits. C’était surtout les bananes qui m’intriguaient. Je n’en avais jamais mangée, ni d’ oranges. Quel pays de cocagne, on pouvait tout acheter, il suffisait
d’avoir des sous. Et mon papa donnait l’impression d’en avoir. Quel bonheur.

Sans me prévenir, et sans aucune préparation ( je ne vois pas ce que l’on aurait pu faire ),on me met à l’école primaire en première année, et au bout de quelques mois je me débrouillais déjà bien pour parler le français avec mes petits camarades.

Ma sœur, plus âgée que moi ,mise dans une classe supérieure, eut plus de difficultés à démarrer avec le français. Je savais qu’il restait en Pologne, des grands-parents maternels et paternels, mais à part les lettres qui arrivaient pour mes parents, de temps en temps,je n’ai
jamais eu de contact avec eux, à mon grand regret.

C’est maintenant, que je me rend compte, que je n’ai jamais connu la joie de me faire gâter par une grand mère ou un grand-père J’entendais régulièrement, à la maison` « qu’on ira un jour en Pologne les voir « , mais jamais cela ne s’est réalisé.

Mes parents travaillaient très dur pour subsister et faire vivre toute la famille. On ne comptait pas les heures, c’était sans limite.

Parfois, les exigences du patron de mon père le faisaient passer toute une nuit, à travailler, pour faire un  » deuil  » ( travail urgent, livrable le lendemain pour un enterrement ) avec uniquement à la clef, un supplément de 10 Francs pour le travail de nuit.

Plus d’une fois, je me réveillais la nuit, et je voyais le manchon de gaz alluméqui éclairait faiblement l’atelier.

Et le matin, on enchaînait avec la norme de travail journalièr.
Les suppléments du travail de nuit s’accumulaient et la paie, fin de semaine, était plus rondelette. . .

Le vendredi, j’accompagnais ma maman pour faire des courses pour le shabbat. J’adorais cela, parce que, gourmand comme je l’étais, je savais par expérience, qu’il y aura toujours une douceur que m’offrira ma mère, dans les magasins que nous visiterons.

Pendant les vacances scolaires, je l’accompagnais aussi à l’abattoir d’Anderlecht, et là j’étais émerveillé. Tous ces marchands devant leurs étals chatoyants, criant et interpellant les clients me plaisait, et me donnait l’impression d’être dans une foire.

Il ne manquait que la musique. Ce que j’aimais moins, et qui me faisait un peu peur, c’était quand on allait chez le « chochet » pour l’abattage rituel de la volaille.

Celui-ci officiait sur place, à l’abattoir, et tranchait la gorge des poules et autres volatiles d’une main leste et sûre. Ce monsieur avait une longue barbe et un énorme couteau à la main, et de temps en temps il
plaçait le manche de celui-ci entre ses dents, pour libérer les deux mains.

Vu ainsi, avec les vêtements tâchés de sang, il impressionnait le gamin que j’étais.

Malgré tout, j’aurais donné n’importe quoi pour ne pas rater ma visite à l’abattoir !

Avec tant d’années de recul je me souviens encore des repas sabbatiques et de leurs saveurs.

Tout y était, la carpe farcie au brochet, le bouillon de poule « lokchen « ou kneidel, les viandes bouillies et autres, accompagnés de raifort ( fait évidemment à la maison ), la compote de prunes et la pâtisserie faite la veille par maman. Tout, d’ailleurs, était  » fait maison » même les « châles  » tressées.

Quand je traînais dans la cuisine, je disais toujours à ma maman: lorsque que je serai grand, je gagnerai beaucoup de sous et je te le donnerai, pour que tu me fasses des biscuits.

Un rêve d’enfant qui ne s’est, malheureusement, jamais réalisé
Pendant toute la semaine qui suivait, on mangeait ces biscuits du samedi.

A l’école tout allait bien. J’avais de très bonnes notes et je terminais régulièrement l’année scolaire dans les trois premiers de la classe. Pourtant, c’était moi qui signais mon bulletin hebdomadaire; une habitude prise du fait que mes parents ne savaient pas lire le français.

Je leurs montrais les cotations et c’était suffisant. Quant un professeur faisait une remarque sur mon comportement en classe, ça passait inaperçu.

En 1936, je « fis  » ma BAR MITZWA  » à la maison, entouré des amis de mes parents et de nos voisins, tous juifs.

Mon père me confectionna un costume bleu foncé, modèle deux rangs de boutons avec sur les manches des galons dorés, comme un capitaine de navire. J’avais belle allure, et j’en étais très fier.

Ce jour-là, j’ai reçu une vraie montre, qui m’a laissé un mauvais souvenir. Le dimanche suivant, je me trouvais au théâtre yiddish de la rue du Poinçon (on y allait pratiquement toutes les semaines )
Pendant toute la soirée, j’ai chipoté au remontoir de ma montre, afin que le ressort soit toujours bien remonté au maximum, et ce qui devait arriver arriva ! Je fis sauter le ressort, et la vis passa outre !
J’étais complètement traumatisé, et je n’osais rien dire. On m’avait mis en garde de ce danger et j’y étais tombé la tête la première.

Ce souvenir est resté vivace dans ma mémoire, et parfois quand j’entreprend un travail délicat, avec risque de casse, cette montre ressurgit à ma mémoire et me rappelle qu’il faut faire attention et ne pas dépasser certaines limites

En 1937-38, les réfugiés juifs allemands commencèrent à affluer en Belgique, et les récits des sévices appliqués aux Juifs en Allemagne se colportèrent de famille en famille. On disait qu’ils exagéraient, que le peuple allemand était un peuple civilisé, et ne pouvait pas s’adonner
à des cruautés pareilles.

Régulièrement, ils sonnaient à notre porte, pour demander de l’aide ou une simple aumône, et ils racontaient leurs malheurs.

Un tel était professeur d’école, un autre avocat ou médecin, et tous ces gens ont été obligés de quitter leur maison avec un minimum vital comme bagage et se retrouvaient sans ressources.

A suivre…