Fin octobre déjà. Nous sommes le 31 octobre donc le 7 Mar ‘hechvan/ז’ מרחשון. Ce soir, en Israël, on commence à demander chaque jour qu’il pleuve sur le pays. Un temps de bénédictions. Le mois incite à faire un peu de rangement, ramasser les feuilles mortes et nettoyer les méninges.

Les 1er et 2 novembre restent, pour les Occidentaux et affiliés, des jours de mémoire, de deuil. Les Catholiques latins ont décidé, au 4ème siècle, de fêter les saints d’abord et, le lendemain, de faire mémoire de tous les défunts. C’est quoi « défuncter » ? C’est arrêter de fonctionner, un être humain a fini sa route, son « office », entre vocation et turbin.

Les saints ? Ce sont les habitants de Jérusalem, non parce qu’ils seraient meilleurs mais ils habitent là où réside la Présence divine. Le judaïsme a beaucoup de saints, de justes – « tzadikim/צדיקים » dont les tombes sont visitées partout dans le monde, depuis Méron, Eretz Israël, au Maroc (Fès) ou en Ukraine (Ouman et le Rebbe Na’hman de Breslav). Il y a aussi des « Qadosh/קדוש » comme le Ari Haqadosh, le Rabbin Louria…

Le christianisme oriental [parmi eux, les orthodoxes de Jérusalem], a développé une vénération particulière pour les saints, les justes, ceux que l’Eternel a justifiés comme des âmes pures qui ont cherché à vivre tous les Commandements divins, en particulier ceux enseignés par Jésus de Nazareth et les traditions des Eglises locales.

Des âmes et des corps (bassar vadam\בשר ודם = « chair et sang » = un être mortel). Les corps sont aussi importants que l’âme : celle-ci est placée dans un corps et non l’inverse. C’est pourquoi l’incinération est interdite par l’Eglise orthodoxe, très proche – souvent sans le savoir ou l’accepter – de la tradition juive.

La tradition orthodoxe ne commémore pas le Jour de Tous les Saints au seuil de l’hiver, ni tous les morts qui leur sont inexorablement associés. Elle le fait au dimanche qui suit la fête de la Pentecôte (Pentekosti/Πεντεκοστη = 50 = 49+1) qui, comme dans le judaïsme, clôt les célébrations pascales.

Ces saints ont exprimé, par l’exemplarité de leur vie, qu’ils vivaient de cette force spirituelle présente dès la création et constamment renouvelée. 

Les Juifs se réunissent régulièrement pour des « hazkarot neshamot/הזכרות נשמות = mémoires pour les âmes défuntes ». De même, souvent le samedi qui reste le Chabbat du repos, les orthodoxes commémorent les morts par des « pannichydes/Панихиды = ‘toute la nuit » (en langues slaves), car l’Eglise ne se limite pas aux fidèles que l’on voit ou que l’on ne voudrait pas voir.

Elle est le rassemblement des vivants et des morts qui sont jour et nuit devant la face de l’Eternel (Tehilim/Psaume 1, 2). Le chrétien y est conduit par Jésus et l’Esprit.

L’Eglise orthodoxe – comme les Eglises rattachées à Rome – a canonisé beaucoup d’hommes, de femmes, d’enfants, de familles depuis la chute du communisme, voici seulement 23 ans.

A Jérusalem, la présence des saints au long de l’Histoire peut être pesante : ils rappelleraient trop le passé sans ouvrir sur la sainteté de nos contemporains et l’avenir dont nous ne voyons précisément l’espérance de la vie éternelle. Il est parfois plus pratique de vénérer les ossements de ces chers disparus, paisiblement installés en underground, que d’envisager de les revoir dans le monde à venir.

Les saints furent toujours respectés et leur enseignement reconnu en Union Soviétique. Pourquoi ? « Parce que les saints sont les prolétaires qui ont réussi » (sic), répondait-on à l’Université de Tbilissi (Géorgie) au temps de la guerre froide.

Recevant le Prix Nobel de littérature, Isaac Bashevis Singer déclara : « Quand j’arriverai dans le oyl’m habo/עולם הבא = le monde à venir, une foule de lecteurs vont me demander : quel est le dernier best-seller en yiddish ? » En effet, judaïsme et christianisme sont « pharisiens/פרושים » : ils affirment, par des voies parallèles, que l’Eternel ressuscite les morts (me’hayé metim/מחיה מתים).

La Amida/עמידה juive affirme « Béni sois-Tu, Eternel, Roi de l’Univers/Qui (Il) ressuscite les morts dans Tes grandes miséricordes [soutient ceux qui tombent, guérit les malades, libère les prisonniers] et ravive Sa confiance/foi à ceux qui gisent dans la poussière = des tombeaux des patriarches; cf. Makhpelah]. L’Eglise byzantine affirme la même chose dans la proclamation pascale « Le Christ (Messie) est ressuscité des morts, par sa mort, il a vaincu la mort, à ceux qui gisent dans les tombeaux, il donne la vie ».

Il ne saurait y avoir de dialogue entre judaïsme et christianisme sans une connaissance approfondie de la Loi Orale (le Talmud) donnée en même temps que la Loi Ecrite au Sinaï (Sukka 52a-b et Yevamot 62b) mise en perspective avec le don de l’Esprit Saint, en cet unique jour de la Pentecôte ou Chavouot/שבועות. 

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Le 1er novembre 1944 mourait le Métropolite André Sheptytsky de L’viv, chef de l’Eglise grecque catholique d’Ukraine. L’Ukraine fait la une aujourd’hui, un peu dans le désordre. Le Métropolite Andrеi/Андрей fut un homme au-delà de toutes normes humaines dans un pays et dans des circonstances historiques dont nous sommes les héritiers.

Né le 29 juillet 1865 à Prylbychi (Ukraine, Empire austro-hongrois) dans une vieille famille de la noblesse polonaise catholique, il décida très jeune de retourner à l’Eglise catholique orientale byzantine d’Ukraine et de renouveler cette tradition proche de l’orthodoxie kiévienne. Nommé évêque en 1899, il devient le métropolite de L’viv en 1900.

Soyons précis… L’viv/Львів c’est ukrainien et Lvov/Львов pour les Russes, Lwów en polonais, Lemberg en allemand donc aussi en yiddish [לעמבערג ]. Une ville totalement cosmopolite, inter-communautaire, de l’Ukraine occidentale. Ukrainiens, Polonais, Russes, Russyns, Tsiganes, Roumains, Hongrois, Gagaouzes ou Tatars, Slovaques, Juifs d’Europe Centrale et de Crimée, Arméniens, Allemands, Austro-hongrois, Serbes, Grecs y vivaient alors en opacité conviviale, parfois avec quelques Caucasiens ou Français de passage.

Comme aujourd’hui, les Orthodoxes, les Catholiques romains ou orientaux, les protestants luthériens ou calvinistes, les Juifs et les Musulmans priaient le Très-Haut dans ce berceau de l’Europe. On recense à ce jour 15 Eglises, dont 4 patriarcats orthodoxes, 3 formes de catholicisme et d’autres…

Est-ce confus ? Peut-être oui, peut-être non… D’autant que l’Ukraine, dans cette diversité profonde, est présente en Israël.

L’Ukraine est cette terre « cordon/frontière » qui a donné la langue de l’Eglise slave. Est-elle européenne ? Elle est un peu « borderline », d’abord grecque, scythe, scandinave (Rus est une île suédoise), juive depuis la plus haute Antiquité jusqu’aux Khazars un peu idéalisés et les rescapés des pogroms européens.

L’Impératrice Catherine la Grande avait annexé l’Ukraine au 18ème siècle, y cantonnant les Juifs aux marches de l’Empire russe.

Cela prendrait du temps de décrire la vie du Métropolite André Sheptytsky. Il fut obligé de naviguer à vue lors de la Révolution russe (1917), la chute de l’Empire austro-hongrois (1919) dont dépendait l’Ukraine galicienne, l’indépendance de la Pologne (1921), la guerre civile et la brève indépendance ukrainienne (1919), l’Union soviétique et les communistes, les deux guerres mondiales.

L’Evêque orthodoxe Euloge de Cholm fut son geôlier en 1915. Fuyant la Révolution bolchévique et nommé en Occident par le nouveau patriarche de Moscou, Mgr. Euloge fit un détour par L’vov n’espérant pas trop être aidé par le métropolite André.

Celui-ci l’accueillit les bras ouverts, lui montra les textes en ukrainien qu’ils avaient révisés pour permettre un rapprochement entre Catholiques byzantins et Orthodoxes.

Ami de Georges Clémenceau, il permit à ce premier envoyé de l’Eglise orthodoxe russe de s’installer à Paris (Rue Daru et Institut Saint Serge) et d’y faire connaître la tradition de l’Eglise d’Orient dans toute l’Europe occidentale.

Le Métropolite André a parcouru toute l’Ukraine mais aussi la diaspora de travailleurs saisonniers puis les migrants qui s’étaient établis en Europe, mais surtout en Amérique du Nord et du Sud, en Australie.

Il lisait et écrivait parfaitement en hébreu. Il visitait volontiers les bourgades où les Juifs lui présentaient la Torah et il leur parlait yiddish. En 1916, il proposa à de nombreux fidèles ukrainiens de se rendre en pèlerinage en Terre Sainte et à Jérusalem, ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant à l’initiative d’un chef d’Eglise.

Dès avant le début de la Seconde guerre mondiale, il protesta vigoureusement contre la montée de l’idéologie nazie. Il s’opposa aux exactions du pouvoir communiste. Cette situation en porte-à-faux face aux pires idéologies l’obligea à être en contact avec toutes les parties concernées, ce qui fut particulièrement inhumain.

Il dirigea, depuis son fauteuil roulant, un synode permanent pour inciter les fidèles à la résistance spirituelle dans une Ukraine en pleine confusion et il fut écouté.

En 1942, il écrivit une lettre pastorale « Nie Oubyi/Не Убий = Tu ne Tueras Pas » qui fut lue en ukrainien dans toutes les paroisses, protestant contre la déportation et l’extermination des Juifs et l’immoralité d’une société égarée. Il envoya un telex à Himmler pour dénoncer le traitement infligés aux Juifs et aux Tsiganes.

Le grand-rabbin Ezekiel Lewin fut assassiné devant la porte de la maison du Métropolite Sheptytsky qui prit soin de son fils, Kurt Lewin, décédé le 17 juin 2014.

Kurt Lewin, survivant et héros de la guerre d’Indépendance d’Israël, consacra sa vie à faire reconnaître, en Israël-même comme dans l’Eglise catholique, les actions exceptionnelles menées par le chef de l’Eglise ukrainienne. Il témoigna deux fois en faveur de sa béatification à Rome, sans succès en raison de l’opposition des Polonais.

Son livre « A Journey Through Illusion » décrit la vie quotidienne du métropolite pendant le temps de la Shoah, son autorité spirituelle qui permit à des milliers de Juifs d’Ukraine d’être sauvés malgré l’apparente et/ou réelle hostilité naturelle des Ukrainiens.

Son procès en béatification comme saint et martyr pour la foi et les oeuvres est en attente depuis 1958…

De même à Yad VaShem, malgré de très nombreux témoignages de citoyens israéliens. L’administration actuelle voit en lui un homme que l’histoire obligea, dans un isolement total, à surmonter le caractère inhumain d’une époque d’irraison sans l’accepter pour le moment.

Les Oeuvres ([Troudy/труди en ukrainien] du métropolite correspondent à l’analyse sociale, économique, éthique de l’Ukraine de son temps. Curieusement, elles expliquent aujourd’hui le dynamisme de la société israélienne – sans doute parce qu’Israël est profondément marqué par l’Ukraine, sa langue (bien plus que le russe), sa manière de vivre et ce lien subtil qui a uni, sur cette terre, le monde hassidique et le mouvement hésychaste de l’Orient chrétien.

Ce 1er novembre 2014 marque le 70ème anniversaire de la mort du métropolite André Sheptytsky. Staline marqua le coup et attendit la fin des 40 jours de deuil pour arrêter et assassiner le clergé ukrainien.

A ce jour, le métropolite est pratiquement ignoré ou « sous le boisseau » alors que chacun s’exprime à profusion sur l’Ukraine que l’Occident comprend mal et qu’Israël vit par ses liens multiples. Il faut du temps pour comprendre le sens du Commandement « Soyez saints comme Je suis saint/והייתם קדשים כי קדוש אני » (Vayikra/Lév. 11, 44; 19, 2; 1 Pierre 1, 19).

« Je marcherai en présence de l’Eternel sur la terre des vivants/אתהלך לפני ה’ בארצות החיים » (Tehilim/Psaume 116, 9).