Parlez-vous le latin gargantuesque de la Communauté Européenne ? Si vis Grexit para Grexit… On a tremblé à l’idée d’une sortie de la Grèce de l’Euro… quand verra-t-on la Drachme refaire surface. Les échéances sont repoussées, pas pour longtemps.

En Israël, soyons francs, l’entrée, la sortie ou le maintien de la Grèce dans l’EU n’est pas d’un intérêt primordial. Le danger se précise toujours sur les frontières du pays. L’Iran reste le fantasme le plus réel des arguties politiciennes internationales avec une bonne dose d’antisémitisme extérieur… également intérieur. Cela permet de garder le cap de la nation israélienne. Mais toutes les frontières sont fragilisées. La haine règne entre les fils barbelés ou des espaces non-sécurisés comme les îles grecques noyées par des marées humaines de réfugiés.

En termes d’antisémitisme, la Grèce a toujours eu une attitude claire faite de fascination et de désir de substitution, ce qui reste une obsession majeure. La philosophie grecque a transfiguré, par sa foi chrétienne, la faute d’araméens vagabonds.Le judaïsme existe, mais n’est-ce pas un malheur pour l’humanité, pour les peuples païens, voire néo-païens dans l’ère de post-modernité ? C’est du « in-born », une notion quasi congénitale, peut-être pas génétique, mais qui a impacté l’une des cultures civilisationnelles les plus fondamentales de toute l’histoire de l’humanité.

En Israël, les juifs – comme les arabes – « adorent » la Grèce. On est dans le respect, la vénération d’un art de vivre méditerranéen. Tout y serait délicieux, raffiné, voluptueux : le sirtaki, la moussaka, les feuilles de vigne, la fèta – oui, celle-là même qui donna naissance au fromage salé dont les arabes ont largement décliné les qualités gustatives en créant le « djibné beida-الجبن بيدا/fromage à l’oeuf (frit) ». Il n’est pas fortuit que Reshet Bet, la radio nationale israélienne, diffuse une émission incontournable de musique traditionnelle héllène juste avant l’entrée du Shabbat.

Qu’on le veuille ou non, les grecs sont présent dans le Croissant Fertile depuis les temps les plus reculés de l’histoire. « Yavan/יוון en hébreu, « Younan/اليونان » en arabe désignent la Grèce et les Héllènes comme issus de la ville de Iona du territoire proche-oriental. C’est dire que la question se pose : la Grèce est-elle européenne ou proche-orientale ?

Europa est cette jeune femme phénicienne dont le grand dieu Zeus tomba éperdument amoureux jusqu’à s’incarner en un taureau ailé donc un corps de taureau, des ailes d’aigle et une tête humaine que l’on appelait en akkadien mésopotamien « Shedu ». Ce sont ces statues placées par paires à l’entrée des portes des villes pour les protéger.

Pour l’heure, Daesh s’acharne à les détruire. On retrouve l’origine du « Shaddai/שדי » inscrit sur les mézouzot pour « garder les portes d’Israël » (cf. Psaume 91). Bref, après l’accouplement, le taureau ailé se serait élancé des rivages aujourd’hui libanais vers un Occident largement fréquentés par les sémites des temps anciens, en passant par la Crète, terre de civilisation archaïque.

Le nom de la jeune femme, Europa, viendrait-il de l’akkadien « gharoob ou erebu » (le soir, le soleil couchant, cf. ‘erev/ערב’) par opposition à l’Asu (matin, soleil levant) qui a donné le terme ‘Asie, Asia’. Une autre explication affirme que le mot est grec : « eurys+ops\ευρυς+ωψ = oeil, visage très large ». Une position médiane qui interroge : la linguistique suggérerait que les Héllènes sont implantés au Proche-Orient et que les « Arabes » ont une identité occidentale. Bref, la Grèce est-elle européenne  ou serait-elle aussi native d’un Croissant Fertile multi-culturel ?

Qu’on le veuille ou non, la civilisation grecque est aussi universelle que celle que nous avons reçue de Sumer, donc de la Mésopotamie babylonienne. Le judaïsme est profondément héllénisé et le demeure dans les formules talmudiques. Il a véhiculé sa tradition par le biais du christianisme. Avant que l’excommunication réciproque entre le judaïsme et le christianisme en général puis toutes ses dénominations ne soit décidée et ne se développe en un interdit et une exclusion qui restent inchangés et sur lequel il faut être concret sans rêver d’aucun mal, il existait un humus culturel commun entre ces deux modes civilisationnels.

Ne verrait-on qu’un problème économique dans la situation actuelle de la Grèce ? Les mois passés ont défrayé la chronique, provoquant l’effroi d’une faillite irrémédiable, la sortie de la Grèce de l’Euro, l’arrêt du prétendu soutien pour l’acquittement de sa dette. Comme si les Grecs étaient gaspilleurs, moralement corrompus, sans aucun sens de la solidarité nationale et vivant aux crochets d’une Europe sûre d’elle et dominatrice.

Nous oublions trop volontiers que nous vivons sur un système financier et boursier qui a, en gros, été établi lors de la chute des « monnaies Or », à la fin de la première guerre mondiale, la chute des puissances et empires coloniaux (effondrement du Reich allemand, de l’empire austro-hongrois, russe, des royaumes d’Italie et de Serbie et aussi de l’empire ottoman). Les divers bouleversements et reformatages internationaux ont érodé un système sans doute obsolète. Il doit tenir compte de l’émergence de nouveaux états, de nouvelles aliances géo-stratégiques, d’un contexte mouvant. Cela renvoie constamment à des éléments invariants qui ont traversé l’histoire et dont il faut tenir compte.

Si les grecs sont gaspilleurs, que sont les européens, en particulier l’Allemagne et plus généralement les pays germaniques (Pays-Bas et pour une part la Belgique) ? Des radins à l’allure d’Harpagon ? Un peu trop français. Mais un hollandais ne lâche que très difficilement un « cent » d’euro.

La crise grecque ne fait que commencer. La rentrée de septembre 2015 devrait apporter son lot de surprise. A première vue, c’est une litote. Il y a une apparente accalmie estivale où chacun se plaît à souligner le raz-de-marée touristique sur un pays sinistré. Tout est à vendre, tout est bradé et les îlots homériques versent dans une autonomie sur fond de cash sans factures.

Tout cela masque aussi une impasse morale, une approche différenciée, à la foi éthique et spirituelle où se manifeste la fracture interne d’un christianisme malmené en Europe comme au Proche-Orient.

Le précipice entre l’attitude mentale des catholiques et des protestants s’affirme envers un monde orthodoxe chrétien qui émerge des catacombes de dictatures à peine enterrées. Chacun perçoit l’ekonomia/εικονομια ou la gestion de la maison sociétale, l’économie nationale et internationale de manière différente tout en se prévalant d’une unique tradition originelle.

Dans le monde orthodoxe, « l’économie » est aussi le mode qui permet d’autoriser une situation condamnée selon les canons, le droit des Eglises, dans le seul but de préserver la fécondité et la liberté de l’Esprit Saint. On reste dans une logique de « permis – interdit » qui rappelle la position judaïque, progressivement définie en « pikua’h nefesh/פיקוח נפש » où la transgression peut sauver une vie. Ce type de transgressions a très souvent permis à l’Etat d’Israël d’être sauvé.

Comme le suggèrent certains observateurs, même si le propos semble déroutant en première analyse, la discorde intra-européenne souligne une divergence « pascale ». Gile Fraser se réfère à Saint Anselme de Canterbury qui, en 1080, formula l’appréciation chrétienne occidentale de la Pâque d’une manière qui perdure bien plus profonde qu’il n’y paraît pour des contrées qui sembleraient volontiers en phase de déchristianisation.

Le grand schisme entre le catholicisme romain officiel et l’orthodoxie grecque de Constantinople s’est imposé comme une dimension irrationnelle qui s’est exprimée par une prise de distance significative entre le Croissant Fertile (Bethléem, Jérusalem) et des traditions qui se sont aliénées les unes aux autres.

Et si l’histoire de la Pâque posait une vraie interrogation sur la remise des dettes ? Il y a des temps hébraïques explicites pour lever les dettes, que ce soit le Yom Kippour, le Jubilé tous les cinquante ans et surtout, comme nous le vivons en ce moment pour encore une quarantaire de jours, le temps de l’année sabbatique, de repos de la terre et la libération (rédemption) des dettes. Pour être franc, cette année 5775 a peu exprimé cette réalité de l’année de jachère et de rédemption ou shanat shmitah/שנת שמיטה.

De même comment perçoit-on la dette dans des pays imbibés de cultures juives et chrétiennes ? La prière du « Notre-Père », suggérée par Jésus de Nazareth, comprend un verset traduit ainsi en français actuel : « Pardonne-nous – remets-nous nos dettes/péchés comme nous remettons-pardonnons à ceux qui nous ont offensés/ont des dettes envers nous ».

L’identification du péché à la dette n’exprime plus la référence au Kippour qui est sensible dans la traduction mais qui est maintenue dans le texte grec original : « Remets-nous nos dettes comme nous avons déjà remis (leurs dettes) à ceux qui sont nos débiteurs » [Matthieu, 6, 12]. Le texte araméen, toujours en usage dans les Eglises assyriennes, induit une distinction : « Remets-nous nos péchés et nos dettes comme nous les avons remises à nos débiteurs » [Idem, de la tradition assyrienne et chaldéenne]. Le mouvement est tiré de la tradition du Kippour juif, enraciné dans le Kippuru sumérien, à savoir qu’il faut d’abord se réconcilier entre les humains que nous voyons avant de recevoir – éventuellement – le pardon de Celui que nous ne voyons pas.

A cet égard, la rédemption procède d’une métaphore économique, ce qu’exprime la racine hébraïque K-P-R/כ-פ-ר repose sur la notion de rachat. Ne dit-on pas, en français, que les criminels doivent « rembourser » leur dette à la société ? On parle souvent de la loi du talion en ce moment. Où et comment trouver l’équilibre qui dépasse la métaphore légale pour assurer le droit et la justice ?

Ainsi, quand l’Occident considère que l’être humain a commis un péché contre Dieu, il devient débiteur et a le devoir de payer. Les paraboles monétaires de Jésus montrent que la dette étant le plus souvent trop élevée, les débiteurs sont  des considérés comme des pécheurs sans loi, le plus souvent incapables de rembourser ce qu’ils doivent.

Cela prend la forme d’une situation parfois esclavagiste dans des systèmes économiques dégradants. A Pâque, le chrétien occidental chante qu’il n’y avait « personne d’autre (que Jésus) pour payer le prix du péché de l’homme ». Cette idée est renforcée chez les Evangélistes (très en vogue de par chez nous), ce « remboursement, rachat du péché » qui reste originel est l’affirmation (assez réduite au fond) du salut propos à l’humanité.

Comme en contraste, cela ne trouve aucun écho dans la Pâque orientale, orthodoxe et grecque en particulier qui est uniquement centrée sur la résurrection de la chair, de Jésus Messie (la définition a pris beaucoup de décennies avant d’être formulée).

Cette certitude procède de la tradition judaïque qui rappelle chaque jour que « Dieu revigore, ressuscite les morts dans Sa grande miséricorde » (18 Bénédictions). L’orthodoxe et, dans le contexte, le grec orthodoxe affirme cette « sortie des tombeaux » comme une annonce joyeuse et pleine d’espérance. Tout comme le juif rappelle que « l’Eternel garde Sa confiance à ceux qui gisent dans la poussière (tombeaux des patriarches). »

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un chrétien orthodoxe de chanter que « Jésus paie ou rembourse le prix des péchés ! » La sortie du tombeau au jour du Passage pascal est un cri de joie libératrice, un passage de l’enfermement à la liberté, tout comme la Sortie d’Egypte est une odyssée quotidiennement rappelée ; elle fait surgir de l’emprisonnement à la libération. Pour l’Occident, la souffrance est prétendument rédemptrice et comme fétichisée dans une soit-disant « culture de mort » qui accompagne une « mort de Dieu », aujourd’hui remise en question car certains vivants auraient des fulgurances sur la révélation.

La situation grecque est particulière. Il serait opportun de la réévaluer  en cette fin de l’été 2015. Elle a acquis son indépendance en 1830. Elle a payé un très lourd tribu pour se libérer de l’empire ottoman (on oublie trop les massacres en masse des grecs pontins en 1915).

Ensuite, elle a dû contourner les projets des puissances européennes de diriger, puis exploiter le pays dans leurs seuls intérêts stratégiques. La dictature des colonels n’a cessé qu’en 1974 et la Grèce n’a jamais vraiment envisagé de moderniser ses structures, de construire un état moderne. Cette absence de dynamisme, lié à une sorte de latence « hors temps » la rapproche d’un Proche-Orient souvent tribal et népotique, ce qui est aberrant pour ce pays-matrice de la pensée euro-mondiale et de l’expression du christianisme originel.

A ce système grégaire, naturellement porté à l’irresponsabilité et à la politique du « pot-de-vin » répondent des exigences redoutables de puissance et de mépris de la majorité des états de la Communauté Européenne.

La Grèce vit sur une culture de faillite depuis longtemps. L’attitude allemande est celle-là même décrite dans l’Evangile (Luc ch. 16) sur l’intendant astucieux ou habile. Il essaie de convertir la valeur économique en valeur relationnelle, comme quelqu’un convertirait sa monnaie locale en pleine dévaluation en or ou en monnaie forte pour sauver ce qui peut l’être encore. C’est en quelque sorte ce qui se passe entre la Grèce et l’Allemagne qui fait totalement l’impasse – comme chaque pays européen d’ailleurs – sur l’immense dette qu’elle n’a jamais remboursée à la Grèce à la fin de la deuxième guerre mondiale.

L’Eglise orthodoxe grecque – pas plus qu’aucune Eglise orthodoxe, sinon peut-être celles qui se trouvent aux Amériques – a gardé un certain archaïsme. Elle a traversé les siècles de domination ottomane, musulmane et humiliante avec un rare courage et une foi indiscutable.

A ce titre, la Grèce reste le témoin unique d’un christianisme ancien, dont les traditions remontent aux temps de l’Eglise indivise d’Orient et d’Occident issue de l’empire romain. Elle est aussi la seule Eglise byzantine orthodoxe majoritaire dans le prétendu concert de l’Union Européenne. C’est un point essentiel et peu connu au sein d’une Communauté qui ne connaît pas la laïcité tout comme l’Alsace-Moselle concordataires et bien françaises.

C’est faire un procès d’intention un peu absurde que de dire que l’Eglise grecque n’est pas soumise à l’impôt. Elle l’est, comme le clergé et les propriétés foncières, ce qui reste un problème majeur puisque la Grèce ne dispose pas de… cadastre.

En revanche, dans une économie viciée, l’Eglise supplée aux carences sociales, médicales. Elle assure chaque jour, de manière étonnamment exemplaire et médiatiquement peu répercutée, l’assistance à une société dont le niveau de paupérisation est inouï, indécent. Les malades restent souvent sans soins par manque de médicaments ou d’appareils modernes pour les ‘interventions chirurgicales ou les investigation. Le taux de mortalité est alarmant. A l’heure où les Sans-Domicile Fixes se multiplient en Europe, c’est l’Eglise orthodoxe qui fait face à la crise (Krisis/κριση-ς = tournant dans le déroulement d’une grave maladie) comme elle l’a fait au cours des siècles.

Il reste un élément grave qui ne peut être endigué pour le moment. Les réfugiés qui, du Proche-Orient en feu, traversent une Turquie affaiblie – sans doute au bord de l’implosion civile – pour pénétrer la zone européenne par les îles de la mer Egée. L’enjeu ne peut qu’enfler comme l’écrivait jadis Esope dans une fable devenue continentale : « De la Grenouille et du Boeuf » :

La Grenouille ayant un jour aperçu un Boeuf qui passait dans une prairie, se flatta de pouvoir devenir aussi grosse que cet animal. Elle fit donc de grands efforts pour enfler les rides de son corps, et demanda à ses compagnes si sa taille commençait à approcher de celle du Boeuf. Elles lui répondirent que non. Elle fit donc de nouveaux efforts pour s’enfler toujours de plus en plus, et demanda encore une autre fois aux Grenouilles si elle égalait à peu près la grosseur du Boeuf. Elles lui firent la même réponse que la première fois. La Grenouille ne changea pas pour cela de dessein ; mais la violence qu’elle se fit pour s’enfler fut si grande, qu’elle en creva sur le champ.

Quel est alors le choix ? Souffrir et imposer un martyre « rédempteur » ou réduire sinon effacer une dette largement partagée par notre civilisation actuelle.