Voit-on seulement le temps passer ? Et qu’est-ce-que cela peut bien vouloir dire que « le temps passe » ? Est-ce pour construire ? Pour détruire ? Et ensuite pour reconstruire ? Est-ce raisonnable ou
cohérent ?

Nous vivons des jours de confusion ou de repriorisation, ce qui appartient à un courant socio-culturel précis. Il y a des époques où l’être humain se cherche plus qu’en d’autres périodes, sur des siècles, des décennies, de courtes années selon les paysages et les cultures.

Il faut cependant distinguer la « confusion » (bavel, mebulbal\בבל-מבולבל en hébreu) de la « tentation » au sens général qui fait errer sans but, comme en flânant, comme en goguette… sans horizon. On pourrait dire qu’il s’agit alors d’un état où des individus ou une collectivité serait comme des « SCF = Sans Conscience Fixe »).

Tout être humain est tenté, par définition, parfois subjugué par le contraire de ce que, à tête reposée, il sait être le chemin de justice et de droiture.

C’est comme si certains ou un grand nombre partaient dans un « trip » qu’on appelle « journey » en anglais, un voyage sans connaître la destination, la direction, semblables à des essaims qui s’appellent et s’attirent inexorablement – souvent inconsciemment ou peu d’introspection.

« Nissa/נסעה » s’applique ainsi autant à un déplacement concret et cohérent qu’à une perte de repère, sinon à un voyage immature vers des Pitchipoï de l’inconséquence mentale tout aussi malsains et exterminateurs.

Partir en errance ou conduire autrui hors du droit chemin comme l’expriment les trois derniers mots de la Vidouï\וידוי ou confession des péchés récitée trois fois par jour par le Juif pieux commençant la lettre hébraïque « TAV/ת » (ti’avnou\תעבנו, ta’inou\תעינו, ti’t’anou\תעתענו = nous avons été odieux, avons été dans l’erreur, avons induis (autrui) dans l’erreur).

Encore faut-il ‘conscientiser’ ces paroles si porteuses de notre correction et achèvement. Il ne faut surtout pas les rabâcher mécaniquement où les faire mariner dans de la saumure.

Il existe bien des forces contraires, contradictoires où les pulsions, les instincts, les pensées et les actes échappent au toute volonté positives pour descendre en roue libre, lentement ou de manière accélérée.

Nous faisons tous l’expérience du mal – tous sommes obligés de lui faire face et de lui tenir tête. Là, il est question de courage, de forces ou de ressourcement authentique.

Est-ce un truisme ? Aucun être humain n’est épargné à cet égard, ni ne peut se soustraire à ce qui peut le meurtrir. Dans la Bible, si l’on excepte un passage, Satan n’est pas une personne. Certes, « Satan se dressa contre Israël et il incita David à recenser les fils d’Israël (1 Chroniques 21, 1). Mais cette personnalisation est rare.

Tout être humain est soumis à un pouvoir et chacun exerce, à sa manière, un pouvoir sur autrui. C’est pourquoi il est si important de savoir se dominer, maîtriser cette volonté de puissance qui veut le plus souvent faire fi d’une communauté de destin avec ceux qui nous sont proches ou dissemblables.

En cela, la Révélation divine a introduit un autre temps : celui de la foi qui fait basculer le règne de ce pouvoir humain. C’est l’Araméen vagabond ou en voie d’être anéanti, ce sont les esclaves libérés qui conduisent à un état « extravagant » de devenir « lumière du monde ».

Il n’est donc pas fortuit que Satan ait proposé à Jésus de Nazareth de le placer au pinacle du Temple de Jérusalem pour lui proposer tous les pouvoirs et richesses du monde. Litote ? Image virtuelle ? C’est une allusion à la destruction du Premier Temple (Taanit 29a) : lorsque le Temple fut détruit (« assassiné » car il est « vivant » en hébreu) pour la première fois, il est dit que les prêtres se réfugièrent sur le toît du Temple.

Ils tenaient en main les clés du Sanctuaire. Alors, ils interpellèrent l’Eternel, L’adjurant de prendre les clés et de les protéger car l’incendie faisait rage, les flammes les encerclaient. Dieu saisit les clés du Temple et, comme les prêtres pensaient que le Seigneur les secourerait, ils se lancèrent mais l’Eternel les laissa tomber dans la fournaise où ils furent dévorés par les flammes.

Selon la Tradition, c’est pourquoi Isaïe lui dédia ce chant : « Qu’as-tu à monter sur les toîts, ville tumultueuse, tapageuse ? Tes morts ne sont pas morts par l’épée, ils n’ont pas été tués au combat… Ce jour-là, l’Eternel, le Tout-Puissant, vous appelait à pleurer et à vous lamenter, à vous raser la tête au lieu de vous réjouir et de festoyer » (Isaïe 22, 1-2; 12-14).

L’Eternel a sauvé les clés qui permettaient d’atteindre le Lieu de Sa Présence. Il n’a pas préservé les hommes qui abandonnaient le culte pour festoyer honteusement alors que le peuple et le Temple étaient menacés.

Il n’y a pas de privilège acquis en matière de judaïsme ou de foi, fût-elle chrétienne ou musulmane, c’est-à-dire dans la conception monothéiste. Il y a une joie profonde, mais avant tout un combat qui renvoie jamais à soi-même mais à cette identité reçue de l’Eternel. A première vue, il paraît facile de prendre sa place.

Le Chabbat dernier, il était question de Jethro le prêtre païen, donc nonjuif, beau-père de Moïse, le serviteur de Dieu. Moïse était surchargé de travail: il devait gouverner, gérer les différends qui sévissaient au sein d’un peuple plus habitué à courber l’échine. Moïse était donc dépassé par ces palabres sous la tente au long des jours et des nuits.  

C’est alors que le beau-père, plus avisé – tant par son âge que son expérience spirituel – suggéra à Moïse de nommer des « anshey chayil \ אנשי חיל = des hommes de valeur, vertueux, ayant du crédit moral et un esprit fort« . Cela n’a rien à voir avec la course au pouvoir. Cela signifie que les hommes nommés avaient des idées et du courage, des capacités éthiques susceptibles de servir à la cohésion d’une nation multi-tribale, avant-même le Don de la Torah Ecrite et Orale. Ils furent les prémices, dans le temps, des « femmes vertueux-echet-nachei ‘hayil\אשת-נשי חיל » honorées chaque semaine.

Pourtant, il fallut attendre bien après la mort des espions qui avaient menti à Moïse au retour de leur exploration de la Terre de Canaan et le désir de leurs veuves d’avoir une descendance pour que Moïse leur accorde – ainsi qu’à tous les fils d’Israël – de se marier en-dehors de leurs propres tribus.

Du coup, cela a pris du temps pour que l’autorité de gouvernement et de justice soit partagée de manière trans-nationale. Et pourtant, nous ne vivons plus, apparemment, au temps de Moïse…

Evidemment les lecteurs de langue française seraient plus sensibles ce 11 février au fait que voici un mois, la France affirmait son identité républicaine et laïque.

Comme nous sommes dans un journal en ligne israélien et « juif », mes collègues blogueurs s’indignent du sort réservé aux victimes de l’antisémitisme, de leur qualité à être traités « d’autres » par la presse française. Nul n’est prophète en son pays !

Tenez, en Israël, c’est l’inverse: les « autres-a’herim\אחרים » ce sont majoritairement les « Chrétiens » ou ceux que l’on appelle – chez nous – les « Goyims », ce qui n’est pas très aimable de nos jours mais plus facile à dire que « les Gentils ». D’autant que Rachi, dans son commentaire sur la Genèse, à bien précisé que les Gentils chrétiens de son temps ne sont plus des « païens, donc des goyim/גויים ».

Au fond, on est toujours le métèque ou l’étranger d’autrui comme l’affirme un proverbe ukrainien, le pire étant d’être ou de devenir étranger à soi-même.

Mais le 11 février est une date historique pour l’Afrique du Sud dont chacun s’acharne à repérer les fantômes d’un Apartheid ignoble et inhumain pourtant conçu, par réflexe de peur, comme une théorie de protection communautaire.

Le 11 février 1990, est la date de la libération définitive de Nelson Mandela. Le 2 février 1990, le gouvernement sud-africain avait reconnu le parti de l’A.N.C. (Congrès National Africain).

On oublie trop facilement que cette libération est intervenue avec le soutien de nombreux résistants blancs, dont l’écrivain André Brink, récemment décédé, Breyten Breytensbach et tant d’autres comme aussi le soutien du Président Frederik De Klerk.

Le 5 décembre 2013, le monde semblait uni par une profonde douleur, en tout cas médiatique en mondiovision, à l’annonce de Nelson Mandela, soit 15 ans après que celui-ci ait quitté la présidence de l’Afrique du Sud. Localement, le deuil fut réel, très sensible si l’on excepte le silence prudent des membres de certains partis nationalistes blancs, plutôt « Empire britannique » et des Afrikaners.

Mais il y eut une unité nationale, donc trans-tribale, poly-ethnique, unissant des Noirs, des Blancs, des Métis, des Asiatiques et une très vaste palette de nations qui constituent l’Afrique du Sud dans sa réalité présente.

A Johannesburg, on a surtout perçu alors la disparition d’un homme intègre, le dernier de sa génération, qui avait représenté jusqu’au sacrifice de 27 ans d’emprisonnement inhumain, l’idéal de constituer une nation cohérente, capable de se gouverner en dépassant les clivages raciaux.

Lors de sa reconnaissance officielle, le Congrès National Africain (A.N.C.) a fait le choix, fortement voulu par Nelson Mandela, d’affirmer que « le peuple gouvernerait le pays », ce qui permit d’écrire rapidement l’ébauche de la Constitution sud-africaine et promouvoir l’éducation d’une manière inédite. On a pu parler de l’établissement d’une « inclusiveness/politique de non-exclusion » selon le proverbe zoulou qu' »un chef n’est chef qu’en raison du peuple ».

Ce qui se commença, voici 25 ans en Afrique australe, trouve un écho dans la décision de Jethro de proposer l’établissement d’hommes « vertueux » pour gouverner le peuple sorti d’Egypte.

L’esprit africain de l’ubuntu allié à la non-violence conçue par Gandhi alors qu’il était avocat en Afrique du Sud sur les base de la philosophie jaïniste permit à tous les chefs, comme représentant des nations locales, d’exprimer leurs revendication et opinions en tout liberté, jusqu’à atteindre un consensus très large, représentant la conscience des peuples qui comprenaient le sens de leur identité commune.

A cet égard, les premières élections sud-africaines ont témoigné de manière inespérée de la capacité des populations locales à agir en banissant tout procédé d’exclusion. Comme il n’existait pas de registres électoraux, tous les habitants du pays sans exclusion furent appelés à voter au cours des premières élections multiraciales le 27 avril 1994. Nelson Mandela devînt le premier président noir d’Afrique du Sud. Les dernières lois d’apartheid furent supprimées le 30 juin 1991.

Entre la décision prise par le Président Frederik De Klerk de libérer sept des principaux leaders de l’A.N.C. prise le 15 octobre 1989, la déclaration de réconciliation nationale inter-raciale qui fut un acte unique de dimension spirituelle, morale, politique et économique, le pays a lancé un mouvement puissant qui a montré le désir exceptionnel de surmonter de temps de haine et de dénigrement humain.

Certains sud-africains ont fait le constat, lors du décès de Madiba en 2013, que l’année 1989 avait une « année magique » qui a marqué une décennie de libération miraculeuse de l’Afrique du Sud.

Pourtant, cette libération s’est manifestée, au cours de 1989 dans beaucoup de pays : en Roumanie, en Pologne, en Hongrie, en Ukraine et en Russie (éclatement progressif de l’ex-Union Soviétique), de l’Azerbaïdjan et de bien d’autres pays à travers le monde (Macrina Walker, « A Good Life: Saint Nicholas, Saint Anthony and Madiba, A Vow Of Conversation », Dec. 2013).

Pendant dix ans, de 1989 à 1999, l’ère Madiba/N. Mandela permit à l’Afrique du Sud de vivre un temps « magique, hors-norme et quasi miraculeux ».

La communauté juive sud-africaine s’y est investie tout en gardant soigneusement ses distances à l’égard de toutes les populations concernées, cherchant à préserver ses acquis ou privilèges. Les Juifs sud-africains ont massivement et très largement soutenu l’Etat hébreu sur tous les plans, peut-être par leur savoir-faire inter-culturel d’expression yiddish, anglais et afrikaans. Abba Eban, sud-africain et ministre des Affaires Etrangères israélien,  fut le meilleur exemple de ces compétences diplomatiques.

Le 26 février 1990, Nelson Rolihlahla Mandela a pu – au nom d’un consensus conscient à un nation poly-ethnique et en dépit des massacres peu nombreux qui ont eu lieu – imposer son slogan : « Jetez à la mer vos fusils, vos couteaux et vos machettes ». Ils fut écouté.

Il fut écouté selon une sagesse africaine, mais aussi en phase avec l’appel à gouverner de manière consensuelle, au-delà des haine tribales, raciales, linguistiques, nationales.

Pendant ce temps, ces jours-ci,  la France hésite entre sursauts républicains et démons anciens, exclusion, xénophobie, repliement. Et la Russie se sent amputée de l’Ukraine tandis que, dans un scenario « cousin-cousine », l’Islam et le Judaïsme  donnent dans l’attirance-répulsion, une Europe tentée par l’effritement, les pays arabes se cherchent en dépit d’eux-mêmes et des autres, eh oui, les autres aussi.

Il y a des pays, en particulier en Europe, qui ont besoin de « coups de sang » périodiques. S’ils font défaut, ils exposent leurs citoyens ou habitants à des secousses aussi naturelles que les intempéries pour se rééquilibrer après la tempête.

Il y a des temps de miracles : ils lancent les semences de vie. Qu’en faisons-nous ?