Ce n’est pas par hasard si j’emprunte, d’emblée, le titre d’un ouvrage publié par l’inoubliable Edmond Fleg, en 1947, alors que la France se relevait péniblement de la soumission et de l’occupation et que les survivants du peuple juif contemplaient, sans y croire, les ravages de la Shoah, tant la dévastation avait été immense. Edmond Fleg avait alors, avec quelques rares autres, dont André Néher et Emmanuel Levinas, levé l’étendard de la résistance spirituelle et sonné l’heure du renouveau intellectuel et moral.

Le seul concept qui gisait au fondement de leur action ne pouvait être que l’espérance. Il fallait rebâtir non seulement les pierres, les édifices, les synagogues, les lieux de culte, mais aussi et surtout les âmes, suivant la belle formule du Grand Rabbin Jacob Kaplan.

Au sein du vécu et du penser des juifs, au sein de leur histoire, j’ai presque envie de dire dans leur ADN , l’espoir a toujours joué un rôle de premier plan. Jusques et y compris dans leur survie. Comme le dit le récit de la sortie d’Egypte, la Haggada, à chaque génération le peuple d’Israël a dû faire face à des velléités de persécution, voire d’extermination. Et dans tous les cas, la providence divine a empêché l’accomplissement intégral de l’irréparable, quoique très tardivement, parfois. Il suffit de relire certains ouvrages d’Elie Wiesel pour s’en convaincre… Que faisait Dieu alors que l’on gazait des enfants à Auschwitz ?

Un passage talmudique célèbre se demande ce qui peut bien constituer la fidélité du peuple d’Israël à son Dieu à travers une histoire qui serait plutôt un destin bien plus qu’une trace profonde dans l’histoire de l’humanité. laissée par le passage d’hommes libres. Les talmudistes ont trouvé la réponse : en dépit des défaites, des persécutions, de l’exil et de la déportation, le peuple juif n’a jamais remis en cause son alliance avec son Dieu, un Dieu originellement national avant de devenir celui de l’univers tout entier. Cette notion d’alliance, de berit, constitue un lien indéfectible entre Dieu et son peuple.

On peut donc dire que ce livre admirable d’Edmond Fleg qui tresse de si belles couronnes à ce sentiment sans lequel aucun être humain ne pourrait vivre, n’est que la poursuite d’un lien, d’un attachement qui sert de fil rouge dans l’histoire juive. Une histoire qui prend souvent l’aspect d’une martyrologie, tant le tribut acquitté par le peuple juif est immense. Si j’osais, je dirais qu’il a ceci de commun avec la miséricorde divine : tous deux n’ont pas de fin.

La notion d’espérance connaît ses premières occurrences dans la littérature prophétique et sert à raffermir des genoux flageolants et des mains tremblantes, s’il est permis de reprendre une expression traditionnelle consacrée. Au VIIIe siècle avant notre ère, le prophète Isaïe, contemporain des coups de boutoirs de l’armée assyrienne en 702-701 contre la petite Judée, en appelle à la revigoration de ceux qui «espèrent en Dieu» (40:31). Voici en quels termes : mais ceux qui espèrent en Dieu renouvellent leur force, ils se font des ailes comme des aigles, ils courent et ne sont pas las, ils marchent et ne sont pas épuisés.

Tel est le programme de ceux qu’aucune défaite, aucun recul ni aucune malédiction ne met à genoux. En dépit de ses manquements, de ses fautes, de ses rendez vous manqués avec l’Histoire, le peuple juif ne s’est jamais résigné à la défaite, il n’a jamais baissé les bras et il subsiste encore alors que tous les peuples qu’il côtoya jadis au cours de l’Antiquité, et qu’il cite dans la Bible, ont disparu.

Cet évangile de l’espérance peut être considéré comme l’oxygène du peuple juif, la potion magique, l’élixir qui lui a permis de se maintenir en vie. L’espérance, la tikwa en hébreu, devenue l’hymne national de l’Etat d’Israël, est proche d’autres notions religieuses comme la foi, la croyance, la conviction profonde, l’abandon confiant à Dieu.

Au Moyen Age, un kabbaliste nommé Jacob ben Schéschét avait rédigé un commentaire mystique de la Torah qu’il intitula ainsi : Ha-Emouna wé-ha-bittahon, la foi et la conviction, longtemps attribué à tort à Moshé ben Nahman (Nahmanide). Les deux termes éveillent, à tort, l’idée de pléonasme ou de redondance. En fait, il s’agit de degrés de la foi et de la conviction religieuse.

Même si le recours au martyre est sévèrement réglementé dans la tradition juive, l’expression de la foi inébranlable peut aller jusqu’au sacrifice suprême. Mais le Talmud place le maintien en vie bien au-dessus du fanatisme religieux. Notre vie ne nous appartient pas, c’est un don du ciel, nous n’avons pas le droit d’en disposer inconsidérément. Le Talmud recense trois cas, trois et non pas quatre, au cours desquels il vaut mieux trépasser que transgresser : verser un sang innocent, pratiquer un culte idolâtre et se vautrer dans la luxure… Confronté à l’une de ces trois oppressions, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue.

Les juifs ont l’espérance chevillée au corps. Pour survivre, il leur fallait toujours se projeter dans l’avenir, dans l’attente de jours meilleurs. Déjà, les livres de Samuel (XIe siècle avant notre ère, contemporain du roi David) adjuraient Dieu d’ouvrir les yeux et de regarder les massacres dont Israël était victime. Le livre de Daniel 9:18 en fait autant, preuve qu’en près de huit siècles d’intervalle, la situation n’avait pas changé.

Mais les juifs ont tenu, ils n’ont jamais perdu l’espoir d’un monde meilleur, un monde de paix, régi par un ordre éthique universel. Cela s’appelle l’espérance messianique. Le Messie tant attendu est l’incarnation même de cette espérance. La tradition juive est probablement la seule à enseigner que l’aboutissement de la vie humaine sur cette terre obéit à un plan, à un dessein divin. Par cette notion qui redonne à l’homme les clés de son avenir, la tradition juive nous arrache à la loi d’airain du fatum, de ce destin qui écrase inexorablement toute existence humaine.

Le messianisme montre que l’homme peut agir et que son action le mène quelque part. C’est l’invention de la liberté, du libre arbitre humain. C’est là la juste interprétation du verset biblique selon lequel Dieu a créé l’homme à son image : selon Maimonide (XIIIe siècle) Dieu a doté l’homme de la faculté de choisir. Plus tard, Kant appellera cela l’autonomie morale du sujet.

A la fin de chacune des trois prières quotidiennes, l’orant juif récite le vœu suivant : espère en Dieu, sois fort, sois courageux, et espère (encore et toujours) en Dieu. L’histoire biblique d’Israël montre à l’envi que ce peuple a toujours eu un problème avec la royauté car il ne se reconnaissait qu’un seul monarque, Dieu.

Certes, il y eut tant d’éclipses de Dieu, la pire de toutes, la plus odieuse, est celle qui caractérise la Shoah où le peuple juif, abandonné de tous comme le Job biblique, fit face à son destin. Dans un monde inhumain, il continua d’accorder sa confiance à Celui qui semblait se désintéresser de ce qui se passait dans son monde. Avait-il raison, Michel-Ange, de dire cette phrase : Dieu a donné une sœur au souvenir, il l’a appelée l’espérance.

Cette espérance d’Edmond Fleg avait une origine et aussi un contenu. Comme tous les membres de ce judaïsme français, la fidélité à la foi (déjà bien faible) des parents et des grands parents n’avait rien d’exaltant. Chaque foyer avait à cœur de célébrer la bar-mitwa au cours de laquelle le jeune garçon, âgé de treize ans, lisait à la synagogue un passage de la Torah. Mais pour tout le reste, plus rien. Fleg, comme d’autres juifs de sa génération (e.g. Bernard Lazare) vécut l’affaire Dreyfus comme un rappel, une puissante remontrance conduisant à une réappropriation de l’héritage encore vivant du judaïsme… C’est alors que ce genevois d’origine, enrôlé dans la légion étrangère lors de la première guerre mondiale, a publié des textes sur la poésie, la liturgie et la philosophie du judaïsme. Il fut l’un des tout premiers à proposer une Anthologie juive digne de ce nom.

On sent chez lui et dans ces œuvres une fierté d’être juif, de retrouver ses vraies racines. Certaines de ses expressions m’ont rappelé le cri du cœur d’Emmanuel Levinas à peu près à la même époque, lorsque le directeur de l’ENIO s’exclamait : qu’il fait bon d’être juif !

Mais Fleg a toujours évité le chauvinisme religieux ; tout au contraire, il a contribué puissamment à la création des amitiés judéo-chrétiennes aux côtés de Jules Isaac, l’infatigable défenseur de l’existence juive et l’auteur d’un monumental Jésus et Israël.

Un restaurant universitaire du quartier latin, propriété de l’ACIP, porte son nom, le Centre Edmond Fleg, rue de l’éperon. Lui-même habitait tout près du marché aux fleurs et l’un de ses petits neveux, mon regretté ami Pierre-Antoine Bernheim m’avait offert jadis un exemplaire numéroté et relié de son Anthologie juive.

Fleg a fait partie de ces bâtisseurs, presque tous oubliés de nos jours, qui redonnèrent vie et espoir au judaïsme français.