Notre pratique religieuse : ni honte, ni ostentation.

Lorsque j’étais enfant, à la fin des années 40 et au début des années 50, je me rappelle de l’allumage des bougies de Hanoukka chez nos parents.

La hanoukkia était posée sur une commode dans l’entrée du petit appartement de deux pièces que nous occupions à six, puis à sept à l’arrivée de mon jeune frère. Pas de fenêtre : il ne fallait surtout pas que des voisins nous voient ! De même le vendredi soir au moment du kiddoush, il fallait absolument que les rideaux soient fermés au cas où les voisins du premier immeuble d’en face (qui se trouvait à environ 75 m) nous auraient aperçus !

Notre mezouza se trouvait à l’intérieur de l’appartement et d’ailleurs, lors de peintures, elle avait été peinte en même temps que le chambranle de la porte d’entrée, ce qui la rendait encore plus anonyme. Mon père (ז »ל) ne parlait jamais de synagogue : nous nous rendions au « temple ». Et je pourrais sans doute multiplier les exemples.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Mes parents n’étaient pas, loin s’en faut, des Juifs honteux comme nous dirions aujourd’hui. Ils étaient simplement des Juifs qui avaient vécu l’occupation allemande sans quitter Paris, mais la peur au ventre. Ils ne pouvaient pas oublier le « statut des Juifs » décrété par le gouvernement de Vichy en octobre 1940, renforcé par celui de juin 1941.

Ils ne pouvaient pas oublier comment ils avaient dû envoyer leurs deux filles aînées en dehors de Paris, comment ils avaient accueilli leurs deux nouveau-nés en 1941 (moi) et en 1943 (ma sœur) dans cette précarité matérielle, mais surtout morale. Surtout, ils ne pouvaient plus entendre la sonnette de l’appartement sans penser à cette funeste journée de 1943 où la Milice était venue arrêter mon père et où il n’avait dû d’y échapper qu’à sa fuite par l’escalier de service au cours de laquelle l’un des miliciens l’avait blessé gravement par balle à la cuisse. Il avait alors pris le métro à la porte de Saint-Cloud et avait traversé tout Paris ensanglanté (un médecin juif avait refusé de le soigner !) pour trouver refuge dans le 11ème arrondissement chez l’une de ses sœurs et son mari, ébéniste faubourg Saint-Antoine.

À Hanoukka, la tradition nous enseigne qu’on doit faire connaître le miracle qui s’est produit « en ces jours-là, en ces temps-là », בימים ההם ובזמן הזה, et que pour cela, il faut placer la hanoukkia allumée près d’une fenêtre, c’est-à-dire tout le contraire de ce qui se faisait chez mes parents.

Nous étions un peu des marranes comme jadis l’avaient été nos ancêtres en Espagne, ceux-là même dont nous avions conservé la langue, le judéo-espagnol. Mais si l’on se reporte aux conditions des Juifs de l’Espagne du 15ème siècle, on peut trouver des similitudes avec ceux de la première moitié du 20ème. Ces derniers aussi ont été amenés à se cacher car ils craignaient pour leur vie. Cela n’ôtait rien à leur fidélité qui, pour se pratiquer en secret, n’en était pas moins profonde. Je dirais même peut-être davantage, car le souvenir que je garde de ces célébrations discrètes est celui d’un acte un peu défendu qui créait entre les membres de ma famille une espèce de complicité vis-à-vis du monde extérieur.

Ce monde extérieur qui avait pu se montrer hostile à certains moments de notre histoire, ou que nous jugions peut-être incapable de comprendre nos pratiques étranges célébrant une victoire de la lumière sur les ténèbres survenue quelque vingt siècles plus tôt !

Ainsi, au cours des siècles, le peuple juif a été partagé entre le fait de pratiquer sa religion au vu et au su de ses voisins, ou bien celui de dissimuler aux regards extérieurs cette pratique.

A l’époque des événements commémorés par la fête de Hanoucca, il s’est trouvé des Juifs honteux de leur appartenance jusqu’à se confectionner de faux prépuces pour paraître sur les stades (I Maccabées 1:10). Il s’en est trouvé d’autres, au contraire, qui ont préféré la mort à l’abandon des pratiques comme, par exemple, le vieil Eléazar qui souffrit un martyre en public plutôt que de consommer des viandes interdites (II Maccabées 6:18-31).

A l’époque romaine, on nous raconte l’histoire des rabbis réunis pour célébrer la Pâque et qui avaient prolongé leur veille jusqu’à l’aurore, moment où leurs disciples vinrent les prévenir que c’était l’heure de dire le Shema du matin. Comment se fait-il qu’ils ne s’étaient pas rendu compte de ce que le matin était arrivé ? Pour cette raison très simple qu’ils étaient cachés dans une grotte afin d’échapper au contrôle des soldats romains chargés de découvrir tous ceux qui enfreignaient l’interdiction de lire et d’étudier la Torah !

Nous sommes bien loin de tout cela lorsque nous voyons des hanoukkioth géantes être érigées sur les places des grandes villes, et des élus non-juifs venir participer à leur allumage public !

Est-ce bien ? Je ne le crois pas, en tout cas pas en diaspora. Entre la pratique en catimini des Juifs inquiets et marranisant dans le secret de leurs foyers, et l’ostentation affichée par certains autres de nos jours, il doit bien exister un juste milieu. Ce juste milieu consiste à pratiquer un judaïsme décomplexé, pédagogique, interne à la communauté, sans aller l’étaler dans les rues et sur les places publiques de sorte à le vivre dignement et fidèlement, sans esprit de prosélytisme ou de m’as-tu vu.

A chacun de nous de revivre, à travers les pratiques, l’épopée de nos ancêtres et de l’expliquer sobrement à nos amis non-juifs s’ils le demandent.

Shabbath Shalom,  Hag saméah, à tous et à chacun.