Nostalgie de saison d’un enfant caché. 

A l’approche de la fête chrétienne de Noël, le rabbin que je suis ne peut jamais s’empêcher de vibrer au diapason ambiant de la fébrilité de ses préparatifs, de la joie attendue des enfants autour du sapin, de la soudaine gentillesse des uns envers les autres, du souci de partage.

Il y a là quelque chose de magique, une sorte de trêve annuelle au milieu d’une actualité pas toujours souriante. Vous me direz : mais monsieur le rabbin, il s’agit d’une fête qui n’a rien à voir avec notre tradition. Comment pouvez-vous ainsi succomber aux sirènes d’un calendrier qui n’est pas le nôtre ? N’avons-nous pas nous-mêmes nos fêtes, Hanoukka par exemple qui tombe à la même époque, et que nous célébrons avec autant d’éclat ?

La vérité est que mon émotion n’a pas affaire avec la signification liturgique de Noël, auquel cas je comprendrais parfaitement votre réaction étonnée, voire choquée. Non, cette émotion est liée à des souvenirs d’enfance et de jeunesse très chers que je partage avec ma jeune sœur Françoise.

Ce sont les souvenirs de deux enfants juifs qui furent cachés pendant la guerre dans une famille de Justes protestants de Besançon. Cette famille Allenbach à qui nos parents, traqués, confièrent leurs troisième et quatrième enfants (mes deux sœurs aînées Lucienne et Micheline étaient à l’abri chez des paysans de l’Yonne), était composée des deux parents Georges et Juliette, et de quatre enfants Andrée, Yvette, Georges et Jacques (Georgy et Jacky), tous engagés dans la Résistance.

Ils nous accueillirent comme un cadeau du ciel malgré la situation dramatique et le danger que la présence inopinée de ces deux bambins (ma sœur n’avait que 7 mois et j’avais 2 ans) leur faisait courir. Ils ne se posèrent pas de questions ; ils ne firent, comme ils le dirent plus tard, que répondre à l’enseignement de leur religion en soustrayant deux petits êtres innocents à la barbarie nazie relayée par le zèle criminel du gouvernement de Vichy.

La Libération vint en 1944 et, dès 1945, nous retrouvâmes nos parents et grandes sœurs sains et saufs. Mais alors, il se produisit un phénomène qui défie la logique. Françoise et moi avions désormais deux familles : une juive et une chrétienne. Car, bien entendu, les doux liens qui s’étaient tissés dans notre plus tendre enfance avec la famille Allenbach perdurèrent bien au-delà des tragiques circonstances qui nous avaient jetés dans leurs bras accueillants. Elles ont subsisté jusqu’à la disparition des uns et des autres (échelonnée entre 1958 et 2012) et se poursuivent avec la dernière survivante, Denise, l’épouse de Jacky.

Et l’évocation de ces souvenirs bénis, alors que tant d’autres enfants de notre âge ont connu un destin si différent, fait de la séparation brutale d’avec leurs parents, de leur placement dans des lieux et chez des personnes où ils ont connu des épreuves indicibles, pour réaliser après la guerre qu’ils ne reverraient plus jamais leurs papas et mamans, quand eux-mêmes n’ont pas été déportés et assassinés sauvagement – cette évocation personnelle pourrait sembler indécente si elle ne me donnait l’occasion de dire ma reconnaissance et celle de mes parents pour une famille exemplaire, comme il y en eut heureusement des centaines d’autres en France à cette époque.

Mais c’est aussi l’occasion de rappeler à nos contemporains qu’ils ne doivent pas rester indifférents au malheur et à la détresse de tous ceux qui sont jetés sur les routes d’exils qui leur sont imposés.

Noël donc. J’ai eu la chance d’en connaître de nombreux car tant que notre Papy et notre Mamy ont vécu (jusqu’en 1964 pour cette dernière), Françoise et moi passions nos vacances scolaires à Besançon. Pour tout dire, il n’y avait rien de religieux. Nous n’allions pas au Temple car notre religion a toujours été respectée. Il n’y avait pas de crèche non plus, mais toujours un magnifique sapin avec ses décorations chatoyantes, ses guirlandes d’or et d’argent et ses illuminations.

Spectacle féérique pour les deux petits Parisiens qui découvraient des traditions franc-comtoises et suisses à la fois (pays d’origine de nos Justes). Et bien sûr les chants qui passaient sur le Teppaz du salon. Je crois bien être un des rares, si ce n’est le seul rabbin à connaître et aimer chanter les chants traditionnels de Noël tels qu’ils ont bercé mon enfance par la voix de Tino Rossi. (Par la suite, ce fut plutôt la liturgie de Salomon Rossi que j’ai chantée lors des grandes fêtes de Rosh Hashana et Kippour!) – Sans oublier la descente du père Noël (c’était Georgy) avec ses cadeaux qu’il ne distribuait qu’après s’être assuré que nous avions été bien sages durant l’année écoulée.

Bienheureuse époque. Si beaux souvenirs que nous ont fabriqués ces hommes et femmes reconnus par l’Etat d’Israël qui remit en 1990 aux derniers enfants vivants la médaille des Justes. Mais je veux revenir à cet engouement pour une fête qui ne m’appartient pas.

Dans le contexte actuel de dialogue interreligieux, il ne me semble pas sacrilège de reconnaître chez l’autre les valeurs et traditions auxquelles il tient, et d’en partager la symbolique. Nous, Juifs, constatons depuis plusieurs années l’élan des Chrétiens pour nous souhaiter nos fêtes religieuses, particulièrement le Nouvel An (RoshHashana), mais aussi bien d’autres. Ils en comprennent la portée universelle même s’ils célèbrent la nouvelle année à une autre date et avec d’autres références (la naissance de Jésus le 25 décembre, sa circoncision le 1er janvier).

Pourquoi ne pourrions-nous leur retourner leur attention en leur souhaitant un joyeux Noël et en y voyant une fête célébrant la vie, l’enfance et la paix pour le monde entier ? Je pense que cette démarche témoignerait aussi de notre volonté de rapprochement. Concernant l’éducation de nos enfants, je suis hostile au mélange des genres dans un même foyer. Le sapin côtoyant la hanoukia est de nature à troubler les plus petits. Que dans les couples mixtes, l’enfant puisse retrouver chez chacun de ses grands-parents leurs traditions respectives semble naturel à condition d’être préalablement expliqué. Mais au sein de son propre foyer, il ne faut pas cultiver d’ambigüité.

Avec le temps, les souvenirs sont censés s’estomper dit-on. J’affirme ici qu’il n’en est rien et que les souvenirs fabriqués par une certaine famille chrétienne de Besançon ne m’ont jamais quitté. Au contraire, ils m’ont construit et ouvert sur le travail humain qu’a représenté mon ministère de près de 50 ans.

Ces souvenirs de personnes croyantes, aimantes, courageuses, généreuses qui ont accompagné mes premières années de vie m’ont porté vers autrui et fait choisir la voie dans laquelle je me suis engagé.

Ma reconnaissance et celle de ma sœur à leur égard est infinie. De plus, il n’est pas exagéré de dire que ma disposition au dialogue judéo-chrétien m’a été inspirée par le modèle de tolérance et de respect de l’autre que j’ai eu sous les yeux. A travers « mes » Justes, j’ai réalisé tout ce qui nous rapprochait et les racines communes auxquelles nous puisions : essentiellement le majestueux récit biblique auquel les Protestants, comme les Juifs, sont profondément ancrés.

C’est en fidélité à tout ce qui précède que je me considérerai à jamais comme le réceptacle de deux traditions : la juive, celle de ma famille d’origine qui me l’a transmise au point que j’ai voulu y consacrer ma vie, et la transmettre à mon tour, avec mon épouse, à nos trois enfants et six petits-enfants.

Mais à côté, de mon judaïsme, il y a une place d’amour et de tendresse pour ces merveilleux représentants d’une autre religion, le christianisme. Certes, je n’adhère pas à nombre de leurs croyances et dogmes, mais comment ne pas voir que la morale, l’humanité et l’altruisme sont notre patrimoine commun ? Dans les temps d’épreuve, ceux où les hommes manquaient, ils se sont efforcés d’être des hommes, selon l’adage des Pirké Avoth : « Là où il n’y a pas d’homme, efforce-toi d’en être un ».

« Homme, on t’a dit ce qui est bien, ce que le Seigneur demande de toi : rien que de pratiquer la justice, d’aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu ! » (Michée 6:8). C’est cette invocation du prophète qui doit toujours être notre feuille de route commune. Je suis persuadé que ceux qui se réunissent autour des lumières de Hanoukka, comme ceux qui se réjouissent autour du sapin de Noël ont la même capacité à comprendre et à pratiquer ce triple commandement rappelé par Michée. Bonnes fêtes à nos amis chrétiens !

Rabbin Daniel Farhi.