En cette veille de Shabbat, je ne peux m’empêcher de diriger mes pensées vers l’un de nos petits-enfants, Ruben, qui a pris mercredi soir son envol pour une nouvelle étape de sa vie en partant pour (au moins) trois ans en Israël afin d’y poursuivre des études supérieures à l’IDC [Interdisciplinary Center, Herzliya, école fondée en 1994 sur un modèle américain, mais avec de nombreuses références européennes, notamment françaises. On peut y étudier la communication, la psychologie, le business, les sciences politiques, etc. L’enseignement y est dispensé en anglais afin d’attirer de nombreux jeunes Juifs en Israël qui pourraient avoir des difficultés à étudier immédiatement en hébreu. D’ailleurs, 70 % des étudiants étrangers restent en Israël au terme de leurs études et font leur alyah].

Vous allez me dire : grand-père gâteux, en quoi ce détail de votre famille nous concerne-t-il et mérite-t-il que vous y consacriez votre réflexion hebdomadaire ? Pour tout vous dire, j’avais deux autres sujets en réserve (auxquels vous n’échapperez pas dans les semaines à venir !) : l’attitude incompréhensible de Aung San Suu Kyi, la dirigeante birmane, prix Nobel 2015, devant le massacre de la minorité musulmane de son pays ; une réflexion sur l’amour du prochain inspirée par un nouveau livre au titre étrange : « Tu haïras ton prochain comme toi-même ».

Je m’en vais donc essayer de vous convaincre de l’importance de l’acte de Ruben qui, selon son grand frère Raphaël, réalise le rêve de sa vie. Premier constat justement : à une époque où nos jeunes manquent, paraît-il, d’idéaux, de modèles, de héros, n’est-ce pas exaltant de voir qu’il y en a quand même certains (beaucoup j’espère) qui suivent une vision, comme nos ancêtres ont suivi la nuée divine dans le désert, qui les dirigeait vers la terre promise ?

Il se trouve que c’est vers cette terre-là que Ruben a décidé, à trois semaines de ses vingt ans, de diriger ses pas. Avant cela, et malgré son jeune âge, il avait déjà fait les preuves d’au moins deux engagements citoyens en France : son appel – relayé par 50 000 signataires – à la ministre de l’Education nationale de l’époque afin qu’un documentaire sur l’engagement de trop nombreux jeunes dans le djihadisme soit projeté dans les collèges et les lycées ; sa participation active à l’association « Co-exister » au sein de la faculté de droit qu’il a suivie l’année dernière, association dont le but (comme son nom l’indique) est de faire se rencontrer et dialoguer des étudiants de confessions et d’opinions politiques différentes. – Mais pour nous, ses parents et grands-parents, son frère, nous sentions bien que l’étude des textes juifs dans le cadre de son lycée (Georges Leven) et en-dehors de celui-ci, le « branchait » plus que celle des textes de notre droit français. Après avoir fait de nombreux voyages en Israël, il en a tiré la conclusion actée cette semaine.

Maintenant, je veux vous dire ce qu’a été sa dernière heure sur le sol de son pays natal. Rien à voir avec les scènes abondamment médiatisées par la presse juive où l’on voit des dizaines de « olim » brandir crânement kippoth et drapeaux d’Israël, le tout dans un tintamarre regardé avec amusement (quand ce n’est pas agacement) par les autres passagers.

Nous l’entourions après qu’il a enregistré ses deux grosses valises. Raphaël le couvait des yeux (secs ?) et répétait à l’envi que c’est beau de vivre le rêve de sa vie. Ruben avait du mal à réaliser que c’était cela. Et nous, nous le regardions, l’écoutions en nous disant que très bientôt son regard et sa voix nous manqueraient.

Mais en essayant simultanément de nous convaincre que ce lekh lekha « va pour toi » était pour le bien de notre petit-fils, et qu’en fin de compte, nos petits-enfants, pas plus que nos enfants, ne nous appartiennent selon la très belle expression de Khalil Gibran dans son petit livre de sagesse « Le prophète ».

Il nous faut savoir que leur départ, quand c’est pour répondre à un appel du large, ne doit ni être une surprise, ni représenter une souffrance. N’est-ce pas pour qu’ils puissent réaliser toutes leurs potentialités que nous acceptons, toujours selon Gibran, que la flèche, une fois lancée par l’archer, va droit vers son but et ne reviendra pas en arrière, ou alors ce serait un boomerang et ce serait bien dommage pour le devenir de notre jeunesse.

Et pourquoi le départ d’un petit-fils pour Israël peut prendre de telles proportions ? Parce qu’il représente ce que, peut-être, beaucoup d’entre nous aurions voulu faire et que nous constatons qu’il est un peu tard pour le faire.

Comme me l’avait dit une amie israélienne en apprenant que de nombreux Juifs de diaspora, à défaut d’avoir vécu en Israël, souhaitaient y être enterrés : ce n’est pas de morts que notre pays a besoin, mais de vivants, bien vivants et actifs. Il est certes triste que ces jeunes qui partent là-bas, non pour le djihad (!) mais pour l’étude, l’armée ou le travail, le fassent parce qu’ils n’ont pas trouvé où investir leurs forces et leurs idéaux ici-même.

Mais c’est moins triste que d’avoir à se dire que c’est vers des mirages et des déceptions qu’ils se dirigent. L’image la plus forte que j’ai gardée de cet aéroport si gigantesque et impersonnel de Roissy, c’est celle des deux frères enlacés durant de nombreuses minutes, nos deux petits-fils qui se sont dit des choses à l’oreille. Je sais que l’aîné ira souvent visiter le cadet, et que nous aussi multiplierons les voyages en Israël pour y voir l’épanouissement de ce jeune garçon à la fois passionné et fragile, en espérant secrètement qu’il plongera ses racines dans ce sol si chéri où nos ancêtres ont posé leurs tentes jadis, et où leurs descendants ont construit depuis plus de cent ans des villes, des routes, une société, certes perfectible, qui rassemble les exilés de dizaines de pays de la terre.

Si c’est bien de Sion que doit sortir la Torah, je ne doute pas que l’acte qu’a posé Ruben cette semaine y contribue à son échelle. A l’heure où j’écris ces lignes, je sais que les boutiques en Israël ont déjà baissé leur rideau jusqu’à dimanche, que les autobus ont cessé de rouler, que la circulation automobile se raréfie et qu’une paix qu’on ne peut goûter qu’à Jérusalem, mais aussi dans de nombreuses villes, s’installe progressivement. C’est la paix du Shabbat dans les foyers, dans les rues, sur les collines, au bord de la mer, partout … et aussi à Herzliya.

Daniel Farhi.