De sensibilité massorti, je représente aux yeux de Ayelet Shaked, la ministre israélienne de la justice, un danger pour le peuple juif.

Amateur de nombre d’écrivains et cinéastes très critiques, moi-même intellectuel et écrivain de gauche, je corresponds aux individus que Miri Regev, ministre de la culture, qualifie aimablement de « coincés du cul, hypocrites et ingrats ».

Partisan de la création d’un Etat palestinien dans le cadre des accords de Genève, je suis enfin un dangereux gauchiste selon la terminologie d’à peu près tous les ministres israéliens.

Bref, qu’il se reconnaisse dans mes orientations, qu’il s’en désole ou qu’il s’en indigne au plus haut point, mon lecteur ne s’attend plus à me voir défendre le gouvernement de Benjamin Netanyahu.

Telle est pourtant mon intention ! A cela une bonne raison : je crois pour ma part que tel est mon devoir face aux discours dominants depuis quelques jours. L’occasion de cette plaidoirie, pour moi inhabituelle, m’a été donnée par le concert de protestations soulevées la semaine dernière par l’opération Tel Aviv sur Seine de la Ville de Paris.

Le Parti de gauche et le Parti Communiste Français, que l’on sait peu regardants en matière de droits de l’homme lorsqu’il s’agit du Tibet ou de la Tchétchénie, mais qui se montrent très scrupuleux lorsqu’on leur parle de la Palestine, avaient réclamé en vain l’annulation de cette manifestation sous prétexte d’« indécence » (sic) compte tenu des événements de l’an dernier.

Rien là que de très banal dans cette dénonciation du droit à un certain Etat à se défendre. Que Tel Aviv soit une ville votant très à gauche et honnie des colons ne pouvait influencer ces gens-là puisque l’Etat d’Israël incarne dans son ensemble le nouvel avatar du fascisme et est pour beaucoup d’entre eux le seul sujet d’indignation sur la planète.

Bien plus regrettable, en revanche, bien plus insidieux et donc bien plus dangereux, aura été le discours avancé par des avocats de Tel Aviv sur Seine certes bien intentionnés mais qui auront, par leurs propos, plus œuvré en fin de compte à la délégitimation de l’Etat juif que les éternels «anti-sionistes».

Ceux-là n’ont eu de cesse de rappeler en effet que Tel Aviv avait voté contre « le gouvernement d’extrême-droite de Benjamin Netanyahu ».

D’extrême-droit : la formule situe Netanyahu entre les peu regrettés Francisco Franco et Benito Mussolini. Autant dire qu’un pays qui vote pour un caudillo de ce calibre n’est guère de nature à susciter la sympathie !

Faut-il souscrire à ce jugement sans nuances ? On peut bien sûr, et c’est le cas du signataire de ces lignes, désapprouver en tout la politique de Benjamin Netanyahu, la considérer trop libérale sur les plans économique et social, contraire aux intérêts à long terme d’Israël en empêchant la solution à deux Etats, qui serait la seule à même de garantir une majorité démographique juive, on peut enfin, et c’est toujours ma pensée, trouver cette politique néfaste au crédit moral de l’Etat juif, qui est pourtant l’une des conditions de sa pérennité en lui assurant des soutiens internationaux.

Mais enfin, il faut redonner leur sens aux mots même quand on évoque le conflit israélo-palestinien. Ne cédons rien à la paresse intellectuelle, à l’ignorance et à la bêtise des contempteurs d’Israël, qui sont du reste bien loin de ne se recruter qu’à la gauche de la gauche tant ils prolifèrent aujourd’hui dans toutes les familles politiques.

Le gouvernement de Benjamin Netanyahu a-t-il supprimé une seule liberté publique ? A-t-il remis en cause la démocratie ? A-t-il privé de leur nationalité, de leur droit de vote et de leurs droits civiques les citoyens arabes d’Israël, qui constituent 20 % de la population (deux fois le pourcentage des arabes en France) ?

Rien de tout cela ! Israël demeure la seule démocratie de la région et il vaut toujours mieux être aujourd’hui un arabe en Israël, et même sous un gouvernement de droite, que dans n’importe quel pays arabe, la seule Tunisie exceptée peut-être.

Qu’il y ait des ministres d’extrême-droite déshonorant le pays, en particulier ceux du Foyer juif, c’est hélas évident. Qu’ils en assurent la direction pour appliquer leur programme, cela n’est pas exact, et du reste s’ils sont ultra-nationalistes leur fascisme demeure tout de même à démontrer.

Qu’israël soit le théâtre d’une montée de l’intolérance, des préjugés et du racisme, cela est là encore indéniable. Mais ce phénomène ne lui est malheureusement pas propre, il se produit aussi en France et dans de nombreux pays de l’Union européenne.

Le Likud est complaisant envers cette évolution ? Sans doute, mais comme bien des partis conservateurs, là encore la phraséologie des Républicains français n’est pas en reste.

Quel français dit «anti-sioniste» réclamerait l’annulation de Paris sur la Tamise en 2018 si Nicolas Sarkozy redevenait président de la République ?

La réponse est dans la question. L’insistance mise à qualifier d’extrême-droite le gouvernement israélien et lui seul – alors que le gouvernement du Hamas à Gaza, qui fait régner la terreur, persécute ses opposants, opprime les femmes, ne tolérerait aucune présence allogène, a infiniment plus les caractéristiques du fascisme tout en recevant le soutien implicite de nos apprentis boycotteurs – cette insistance sémantique donc participe de la délégitimation de l’Etat juif, donc de la remise en cause de sa sécurité et de son existence. Ce discours est stigmatisant. La défense d’Israël commence dans le refus des mots détournés de leur sens à des fins malveillantes.

Que le militant de longue date de la gauche française que je suis doive se montrer solidaire de Benjamin Netanyahu face à ces outrances – en somme, que l’on puisse être contraint, par respect de quelques faits avérés, dans la société française contemporaine de privilégier sa religion sur ses choix de société ! -, cela est pour moi un sujet d’amertume.

Ce devrait être, pour certains de mes amis politiques, pour le moins un sujet d’interrogation. Et pour ce pays – le nôtre : la France – le fait que certains de ses citoyens se sentent plus ou moins rejetés de la communauté nationale, jusqu’à en partir pour un nombre grandissant, pour avoir l’an dernier défendu le droit à se défendre d’un Etat subissant des tirs de roquettes et menacé par des incursions terroristes, eh bien disons-le tout net : ce devrait être en fin de compte un sujet de honte.