Il en aura fallu 17 ! 17 vies emportées par la bêtise humaine pour éveiller un semblant de conscience. Voilà le lourd tribut qu’il aura fallu payer pour que 3 millions de français sortent de leur torpeur et descendent dans la rue, brandissant quelques pancartes et quelques crayons comme autant d’armes capables d’anéantir les mitraillettes. Vous me faites sourire, gentils français…

Car vous savez toucher, en descendant dans la rue pour « résister »,
« faire la nique » à ceux qui veulent ébranler les piliers de votre République, devenue plus sacrée que les dieux de tous les pays du monde réunis. Alors oui il y a eu de belles images, celles de juifs et de musulmans bras dessus bras dessous, celles de journalistes insoumis embrassant des politiciens, ceux-là même qu’ils prennent tant plaisir à malmener, ou celles de leaders politiques qui oublient leurs querelles le temps d’une marche.

Oui, je suis fière et heureuse pour vous de vous sentir (enfin) unis, de vous retrouver autour d’une cause commune, celle de la défense de vos valeurs, alors qu’il y a pas si longtemps la simple évocation d’une « identité nationale » vous faisait frôler la guerre civile. J’ai toujours été, et serai toujours, une grande patriote, première debout pour chanter la Marseillaise dans une patrie, comme la Tikva dans l’autre. Contente, aussi, que ce langage nous devienne enfin commun !

Mais tous ces mots, qui sonnent comme des excuses pour votre aveuglement, me donnent envie de crier au blasphème. Au plus profond de moi, je suis indignée, révoltée, écœurée par ce réveil si tardif ! Si soudain, et si peu authentique ! Car il s’agit là de 17 autres, qui viennent s’ajouter à des dizaines de vies, perdues au nom de l’obscurantisme religieux (dois-je avoir peur de dire «islam radical » ?).

Journalistes, policiers, juifs, tous payaient le prix bien avant ce 7 janvier fatidique. Vous étiez donc prévenus… et vous vous en fichiez.

Où étaient les 3 millions lorsque l’on enterrait les morts de Toulouse ? Ceux de Bruxelles ? Où était l’indignation lorsqu’Ilan a été lynché, lors du viol à Créteil ? Lorsque l’on criait « mort aux juifs » dans la rue, et que des manifestations se transformaient en embuscade contre des synagogues à Paris ? Car il y a bel et bien un dénominateur commun à un grand nombre de ces victimes que vous oubliez si volontiers. Oserais-je le nommer ?

Après de nombreux corps rapatriés et enterrés en Israël, voici que nous accueillons 4 nouveaux morts. Des hommes, pères de familles, fils et frères, futurs maris, tués parce qu’ils achetaient une hala pour Shabbat. « Tués » – et non otages – ciblés au nom de leur religion, tout comme l’ont été Charb, Cabu et les autres au nom de leur profession.

Car encore faudrait-il que la couverture médiatique soit à la hauteur – mais nous savons tous, au fond, que le même scénario, produit au Monoprix d’à côté, aurait été traité différemment. Peut-être même que plus de pancartes auraient affiché leurs noms dans la foule, si ce n’était pour le peu d’engouement des médias français à les diffuser : ils furent publiés à 16h sur les médias juifs/israéliens, vers 22h – soit plus de 24h après le drame – sur les médias français (si ce retard était à la demande des associations juives pour respecter Shabbat ou autre considération religieuse, nous aimerions le savoir !! Je ne me l’explique toujours pas).

Admettre le drame des juifs est-il devenu une prise de position politique ? Cela fait-il de vous des sionistes ? Des lobbyistes ? Des fascistes ? Eh bien non, pas plus que ça ne fait des musulmans des islamistes, ou des juifs des islamophobes. Si vous étiez capables de ne pas tout confondre, et tout craindre – communautés et communautarismes – on n’en serait sans doute pas là aujourd’hui.

Donc non, français, vous n’êtes pas des héros ! Pas en ce 11 janvier 2015. Pas lorsque vous aviez les tragédies sous vos yeux, les familles et toute une communauté en attente de compassion, de réaction. Pas après avoir fermé les yeux et bouché vos oreilles alors que la menace était non seulement évidente, mais déjà présente et surtout bien active. Pas depuis que tuer un crayon est devenu plus grave que tuer une enfant à l’entrée de son école.

Pas lorsque des dirigeants politiques – français ou étrangers – dont les valeurs vont contre les vôtres, sont invités à ce qui prend des airs de gigantesque mascarade. Pas quand derrière ce mélimélo de bons sentiments dans lequel chacun choisit d’être Charlie, Ahmed, juif ou magasinier d’une épicerie casher, vous n’êtes pas capables de nommer le mal : ça ne vous aidera pas à l’éradiquer. Et vous ne serez pas des héros non plus demain, quand vous retournerez vos planquer dans votre train-train quotidien et les tabous qui l’habitent.

Sans doute l’israélienne en moi a pris le dessus. Devenue insensible à vos belles phrases et à votre esprit, vous français que je porterai toujours dans mon cœur. Mais comment ne pas sentir résonner en moi, au lendemain de ces jours tragiques, tous les traumatismes, les frustrations, les colères, les peines, les indignations, toute l’extrême difficulté d’être juive, et israélienne.

Je n’arrive pas, encore aujourd’hui, à parler avec mes amis français de ces jours fous, de peur de voir surgir une exécrable et incontrôlable juive donneuse de leçons. J’ai essayé de me retenir, de simplement observer, mais il fallait que ça sorte. Heureusement, la nonchalance, le cynisme et la joie de vivre des héros qui font le pays dans lequel je vis aujourd’hui sauront toujours me redonner le sens des proportions, et le sourire aux lèvres.