Me pardonnera-t-on d’évoquer la fête de Noël sur le blog du « Times of Israël » ? Très probablement au niveau de sa rédaction, ouverte envers toutes les religions ; peut-être pas au niveau de certains lecteurs juifs, qui pourront s’étonner que je n’évoque pas plutôt Hanoucca, dont le premier soir cette année tombe, justement, un 24 décembre. Mais je mentionnerai plutôt Noël, une fête chrétienne certes, et que l’on associait si souvent dans le passé à des contes, pour enfants ou non.

Le conte dont je vais vous parler ici n’est pas sorti de mon imagination, mais il existe ; répliqué de manière virale sur la Toile, il fait les délices d’un large public. Ce conte là est celui de la capture d’officiers occidentaux dans le réduit d’Alep Est, au moment de sa chute.

Plus fort encore, le pseudo « scoop » se pare d’une crédibilité implacable, car les noms et les nationalités des « prisonniers » sont donnés ! Ainsi donc, c’est bien d’un miracle de Noël qu’il s’agit : il n’aurait du être question sur les réseaux sociaux que des crimes de guerre commis par l’armée du régime et ses alliés, russes et iraniens ; et alors que, après le long martyre de la seconde ville de Syrie largement détruite par les bombardements, sortent sous la neige des dizaines de milliers de civils hagards, affamés et évacués en lieu sûr sous la pression du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Mais le scandale est ailleurs grâce à cette fable là : la présence supposée d’officiers de renseignement arabes, israéliens et américains réalise une sorte de prise de judo psychologique, et de défenseurs des Droits de l’Homme les Occidentaux se transforment en horribles manipulateurs d’une fausse révolution ; un discours complotiste des pro-Assad, toujours le même depuis le début le la guerre civile mais qui a maintenant convaincu un large public, et pas seulement aux extrêmes Droite et Gauche.

« Arrestation des officiers de la coalition américaine » : genèse d’un faux

Pour reconstituer un historique, rien ne vaut une recherche Google. Si on tape donc « officiers américains Alep », on y découvre la collection rituelle des sites antisémites les plus actifs sur la Toile, de « Egalité et Réconciliation » d’Alain Soral au « Parti antisioniste », en passant par « Croa.fr ». Une surprise ? Pas vraiment en vérité.

En tête de gondole figure le fameux site « Réseau international », un des plus puissants diffuseurs de théories du complot. Voici son court article, en date du dimanche 18 décembre :

« Selon le site 21st Century Wire, au moins 14 officiers de la coalition américaine ont été capturés par les forces spéciales syriennes dans le bunker d’Alep-Est. Fares Shehabi, un éminent parlementaire syrien et président de la Chambre de commerce d’Alep, a publié les noms des officiers de la coalition sur sa page Facebook le 15 décembre :

Mutaz Kanoğlu – Turquie
David Scott Winer – États-Unis
David Shlomo Aram – Israël
Muhamad Tamimi – Qatar
Muhamad Ahmad Assabian – Saoudien
Abd-el-Menham Fahd al Harij – Saoudien
Islam Salam Ezzahran Al Hajlan – Saoudien
Ahmed Ben Naoufel Al Darij – Saoudien
Muhamad Hassan Al Sabihi – Saoudien
Hamad Fahad Al Dousri – Saoudien
Amjad Qassem Al Tiraoui – Jordanie
Qassem Saad Al Shamry – Saoudien
Ayman Qassem Al Thahalbi – Saoudien
Mohamed Ech-Chafihi El Idrissi – Marocain »

En remontant la pelote de laine, on aboutit à un article beaucoup plus long d’un autre site complotiste, « 21th century », celui-ci anglophone et daté du 16 décembre. Même texte au début, même référence à la source d’information, Fares Shehabi « éminent parlementaire syrien », donc téléguidé par le régime : aucun journaliste neutre, présent à Alep ou à proximité, n’a accrédité ces « révélations ».

Mais que dit ce député ?

Il faut remonter à la source première et se référer à une publication de sa page Facebook en langue arabe datée du jeudi 15 décembre : en utilisant la traduction automatique, on découvre qu’il n’est pas question de la « capture » des 14 officiers. Et à ce stade, sans éléments d’identification crédibles de cette collection de personnages, rien, absolument rien ne permet de démontrer leur existence.

Le représentant syrien à l’ONU n’a jamais parlé de « capture » pour ces officiers fantômes

Barbiche bien taillée, haut front dégarni d’intellectuel, lunettes à fine monture, Bachar Ja’fari a de la prestance. Il a eu la tache difficile de défendre son gouvernement, dénoncé après les semaines d’agonie d’Alep, où les civils furent bombardés sans pitié par son aviation et celle de la Russie.

On peut voir et entendre sa déclaration en anglais devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, le 19 décembre (traduction française sous-titrée) sur ce lien : à partir de 9 minutes 30 environ, il va sortir la « bombe médiatique », censée démontrer pourquoi les Occidentaux cherchent à imposer la sortie protégée des populations demeurées dans le réduit.

C’est, dit-il, pour garantir la fuite d’agents étrangers présents sur place. Il affirme : « Des officiers des renseignements occidentaux cherchent à s’enfuir d’Alep Est, où ils sont avec les groupes terroristes ». Et il donne la fameuse liste de noms publiées par Fares Shehabi, quatre jours plus tôt.

Plusieurs éléments à noter : 1) Il n’ose pas parler de « capture » comme l’a fait la veille le site « 21st Century Wire ». 2) Il a apporté publiquement sa caution à l’existence des fameux « 14 officiers » en donnant leurs noms. 3) La source première étant un officiel du régime, il s’agit bien d’une campagne du gouvernement syrien, et pas d’une lubie complotiste tombée par hasard ; 4) Répondant à un journaliste quelques minutes plus tard, il dit très sûr de lui : « Vous voulez les voir ? Nous allons les capturer et vous les montrer ».

Thierry Meyssan, imprudent, avait déjà parlé de « capture »

Comme le savent bien les observateurs qui suivent cette faune là, le site du « Réseau Voltaire » roule depuis longtemps pour le régime de Bachar El Assad et pour Poutine. Il tente de se donner un vernis de sérieux, mais là il aura été bien imprudent : en effet, comme on peut le lire ici, il annonçait la veille de l’intervention du représentant syrien à l’ONU que « Farès Shehabi, a publié une première liste non-exhaustive de 14 officiers étrangers faits prisonniers dans le bunker de l’Otan ». Mauvaise coordination avec ses « clients » de Damas ?

Mais il y a mieux encore : se doutant que des mauvais esprits se seront étonnés de n’avoir aucune photographie de ces captifs, il écrit aussi : « Conformément à la Convention de Genève aucune image ne sera publiée. » Fort bien. J’ai donc eu la curiosité d’aller chercher ce que disait cette fameuse convention. Sur ce lien édité sur le site du Comité International de la Croix Rouge, figure une analyse de certains droits des prisonniers de guerre, tels qu’ils figurent dans la Convention de Genève du 12 août 1949. On retiendra : que tout prisonnier doit présenter ses documents d’identité ; que « la puissance détentrice » (ici, en théorie, l’armée syrienne) a l’obligation d’en informer « les puissances intéressées et l’agence centrale des prisonniers de guerre ». Dit autrement, et même si des photographies ne sont pas publiées, toutes les autres informations sur les captifs (numéro matricule, données basiques sur leur état civil) sont réclamées, justement pour les authentifier. Les propos du site de Meyssan sont donc, une fois de plus, totalement fantaisistes.

Faux agents occidentaux, « bis repetita placent » sur les sites complotistes

Traduisons grossièrement du latin : « il n’y a pas de mal à se refaire plaisir ». Mais on peut aussi le comprendre par : « on prend les mêmes et on recommence ».

Affaire de conforter l’idée que les rebelles – toutes tendances confondues, de l’Armée Syrienne Libre aux ex-Al-Qaïda effectivement présents à Alep Est en passant par l’Etat Islamique qui serait, bien entendu, une créature du Mossad et de la CIA -, sont manipulés par les méchants Occidentaux et/ou par les « Sionistes », les sites complotistes ont déjà eu par le passé recours à ce genre de faux scoops. Il y a eu ainsi, lancé par un site iranien, la fable selon laquelle « les autorités irakiennes auraient capturé un colonel israélien de la brigade Golani du nom de Yusi Oulen Shahak avec un groupe de combattants de l’organisation de l’État islamique (EI). » La photo montrée était celle d’un malheureux jeune soldat tué à Gaza lors de la guerre de 2014. Et ceci avait été démonté sur le site de France 24

Cette sinistre plaisanterie date de 2015. Plus récemment, le 21 septembre 2016, le site iranien Press TV rapportait ceci, après un bombardement par des missiles de croisière lancés par la flotte russe en Méditerranée : ‘L’information confirme la mort de 30 officiers, au nombre desquels se trouveraient des Turcs, des Qataris, des Britanniques, des Américains et des Israéliens. Ces officiers commandaient les opérations des terroristes sur le front d’Alep et d’Idleb. » Admirons la technologie de pointe des missiles russes … non seulement ils détruisent des cibles secrètes, mais en plus ils peuvent faire l’inventaire des tués, nombre, grades et nationalités !

Miracle – de Noël ? De Hanoucca ? – ainsi les mystérieux officiers « Turcs, Qataris, Britanniques, Israéliens », etc. auront été tués en septembre pour ressusciter trois mois après et être faits prisonniers ; le tout sans aucune preuve. Allez, cela mérite des douceurs en cette période de trêve des confiseurs. En attendant les cotillons du 1er janvier.