Nicolas Santolaria, journaliste succesivement pour Technikart, GQ, Le Monde et Slate, a publié Dis Siri : Enquête sur le génie à l’intérieur du smartphone, aux Editions Anamosa, le 22 septembre 2016.

Il s’interroge sur la révolution métaphysique que le téléphone portable provoque dans nos vies notamment depuis qu’Apple est devenue la première entreprise mondiale.

Pouvez vous nous parler de votre master 2 de philosophie à La Sorbonne et le sujet du début de vos recherches ?

L’idée de départ de ce travail réalisé sous la direction de la sociologue Caroline Moricot était de s’intéresser, au travers de Siri, à l’émergence et au développement de l’interface conversationnelle, avec le projet d’en étudier les implications notamment en matière de physique sociale.

Siri participe d’un phénomène d’intermédiation de plus en plus marqué, en même temps que d’un mouvement de délégation existentielle qui ne se limite pas aux chatbots et qui va s’accentuant.

Dans le cadre d’une étude socio-anthropologique, le fait inédit à ce niveau de raffinement – qu’un objet puisse parler et répondre à des questions me semblait être une piste de recherche potentiellement fructueuse et un aspect (pour évoquer mon sentiment personnel) amusant.

Le cadre de l’université et la qualité des enseignants que j’y ai croisé m’ont permis de structurer ce travail de recherche de manière plus poussée que je ne l’aurais fait seul dans mon coin.

Vous parlez de névrose obsessionnelle intrinsèque à l’expansion du smartphone bloquant toute symbolisation. Pouvez vous nous parler de ce sentiment de toute puissance ?

Cette déperdition symbolique est une thèse développée par certains penseurs, notamment Bernard Stiegler (cf. son ouvrage De la misère symbolique). Le système devient une totalité opératoire où s’érode la nécessité de cette médiation symbolique permettant d’orienter l’action, dans la mesure où ce sont les instruments qui prennent désormais en charge cette fonction.

Quand j’utilise un GPS par exemple, je n’ai plus besoin de passer par une médiation symbolique pour prendre le bon chemin mais il me suffit d’écouter les instructions de la machine.

Avec Siri, la voix de l’utilisateur ne produit plus un univers de sens à géométrie et interprétations variables, mais sert à activer des fonctions et devient par là l’équivalent d’une télécommande.

Comme Siri se présente à l’égal un assistant diligent désireux de répondre à toutes nos requêtes, en découle, si ce n’est un sentiment de toute puissance, du moins un désapprentissage de la frustration, qui est pourtant une des données essentielles de l’existence et de l’édification de l’individu adulte. C’est bien entendu une proposition très illusoire qui est faite à l’utilisateur, mais très chatoyante également.

Le mot Siri vient du SRI dites vous. Steve Jobs était d’origine syrienne. Peut-on y voir une référence à la forclusion du nom du père du fondateur de la première entreprise mondiale ?

N’étant pas spécialiste de psychanalyse, je ne peux me prononcer. Ce que je peux vous dire c’est que Siri est un nom qui a été trouvé par le fondateur de la start-up Dag Kittlaus et qu’il a été adopté par l’équipe suite à un vote. Ce nom d’origine norvégienne fait référence à une ancienne collègue de Kittlaus et signifie « une belle femme qui vous conduit à la victoire ».

Il place donc le dispositif dans un univers de sens faisant référence au genre féminin. Steve Jobs n’aimait pas trop ce nom d’ailleurs. C’est vrai qu’il tranche avec les noms de produits Apple classiques (qui commencent souvent par le préfixe i : iPod, iPad, iPhone,..).

Comme Siri est associé à une personnalité, on peut néanmoins comprendre pourquoi ce choix a finalement été conservé par Jobs qui, dans les années 1970, avait nommé un ordinateur Lisa en référence à la fille qu’il avait eue avec un amour de jeunesse et avec qui il n’a pas eu de contacts pendant longtemps.

Vous invoquez le concept d’analterité, une jouissance exclusivement au service de l’autre mais pour soi. Le portable fait-il par conséquent de nous, comme de la victime du pervers, des corps pulsionnels auto-cannibales et désengendrés ?

Le portable nous « mobilise » (comme dirait le philosophe italien Maurizio Ferraris), c’est-à-dire qu’il nous place dans un état d’alerte comparable à celui que l’on peut connaître en temps de guerre. Ce qui produit cela c’est notamment le fait qu’il est un outil d’ « inscription ».

Tout ce qui est formulé oralement à Siri produit une trace, conservée dans les serveurs d’Apple, trace qui fonctionne comme une injonction. Par ailleurs, le portable, au travers d’un dispositif comme Siri, offre effectivement la possibilité d’une relation prenant l’apparence de l’intersubjectivité, mais sans autre.

L’idée que Siri est prévisible, souvent serviable et poli, réduit finalement l’incertitude afférente au rapport humain. La projection affective qui s’opère est alors à géométrie variable, mais bien réelle. On en trouve la manifestation la plus poussée dans un film comme Her, où le héros tombe amoureux de l’interface vocale.

Peut-on y voir une référence au fruit originel de la connaissance et un effort permanent pour ne pas nous voir nus ?

Il y a en effet cette idée, chère aux transhumanistes, que ce qui est donné deviendrait, par la magie de la technologie, optionnel, modulable, consommable. Comme le genre de Siri que l’on peut finalement changer dans les réglages. Siri n’est donc pas un objet anodin, mais le vecteur d’une forme d’idéologie scientiste et siliconienne qui nous vend le fantasme d’une seconde nature, prétendument débarrassée de ses imperfections.

Mais cet homme augmenté est en réalité un homme normalisé, envisageant la vie comme une entreprise à gérer, à optimiser, à faire fructifier. Il est l’esclave d’un certain air du temps.

Son « paradis » est un paradis marchand, rempli d’arbres chargés non de pommes, mais de produits Apple.