Pour comprendre la tragédie de Nice, il faut assimiler le choc des civilisations qui explique la réalité de la radicalisation islamiste. L’attentat dans la ville n’est pas un hasard ; on pourrait même dire qu’il était prévisible même si le décor des plages de la Méditerranée bordées de palmiers ne s’y prête pas. Mohamed Lahouaiej Bouhlel, résident étranger d’origine tunisienne, vivait dans la ville et semblait totalement intégré. Mais les faits sont là, irréfutables ; il a dévié de l’avenir pacifique qu’il s’était donné.

Les faits ne sont pas nouveaux. La Côte d’Azur a dénombré 55 habitants de Nice qui ont rejoint les forces djihadistes de Syrie et d’Irak. Suite à cela, les autorités avaient fermé cinq caves transformées en lieu de culte où l’islamisme radical était prêché librement. Nice et ses environs comprennent 40 mosquées dont les fidèles subissent le matraquage cultuel d’imams en mission de radicalisation. La population musulmane est importante dans les grandes tours qui représentent un vivier pour certains jeunes fragiles, sensibles au verbiage des recruteurs djihadistes de la région dont le plus connu est Omar Omsen, alias Omar Diabi.

Ce Sénégalais, qui a grandi dans la banlieue d’Ariane, était membre de l’organisation Jabhat al-Nusra, lié au groupe syrien al-Qaïda, rival de Daesh. Il agissait ouvertement dans la région en enregistrant de nombreuses vidéos de propagande postées sur les réseaux sociaux.

Bien que ces radicaux soient en minorité dans ces cités, ils parviennent à faire beaucoup du mal en usant de la force ou de la menace. Les services de sécurité sont pourtant très actifs dans les Alpes-Maritimes puisqu’ils avaient démantelé, entre 2012 et 2014, la cellule djihadiste Cannes-Torcy. Ils ont même créé une structure de contre-radicalisation animée par des travailleurs sociaux et des policiers formés par des psychologues. Plus d’une centaine de jeunes ont pu être récupérés.

Il semble que la police n’ait pas failli à Nice. La sécurité publique a bien été organisée à la Promenade des Anglais avec quelques barrages routiers mais les responsables du renseignement n’ont cessé de mettre en garde les dirigeants contre les endroits bondés, les centres commerciaux et les transports en commun, devenus très vulnérables. Le terroriste tunisien était suffisamment du cru pour ne pas attirer l’attention de la police.

Mais l’on n’a pas encore assimilé que l’islamisme radical est la conséquence à la fois du choc de civilisations et du choc des époques parce que les terroristes vivent dans un passé révolu. Les guerres du 20ème siècle avaient été lancées pour la conquête de territoires mais depuis la révolution russe de 1917, les guerres idéologiques ont remplacé les guerres de conquêtes. Il ne s’agit plus d’occuper le territoire de l’autre mais d’imposer une conception du monde différente à travers des religions qui veulent s’imposer pour dominer la planète.

Le terrorisme islamique a été à l’origine du conflit entre la civilisation occidentale et la civilisation islamique. Le monde occidental partage un ensemble de valeurs : la religion chrétienne majoritaire, l’économie de marché, la démocratie et les droits de l’homme. La civilisation musulmane représente une réalité fondée sur la religion de l’islam mais elle s’est ingérée dans la conception du droit, le mode de vie et les institutions politiques de nombreux pays. En fait le conflit entre ces deux conceptions est devenu un conflit entre tradition et modernité car il y a eu un décalage entre l’évolution du monde musulman et celui du monde occidental. L’horloge arabo-musulmane s’est arrêtée au 18ème siècle puisque ce monde n’a connu ni le développement technique, ni économique.

La colonisation est en partie responsable de la situation. Les richesses pétrolières n’ont servi qu’au développement du monde occidental. La décolonisation a libéré le monde musulman avec à la clef l’apparition d’États musulmans en Afrique et au Moyen-Orient qui ont choisi l’islam comme religion officielle mais qui ont oublié les principes démocratiques qu’ils ont reçus en enseignement. Ils ont préféré s’organiser autour de monarchies autoritaires.

La civilisation musulmane a alors été confrontée à des conflits internes radicaux entre les tenants du progrès et les adeptes de la tradition qui se sont placés du côté de la religion. L’islam s’est opposé aux évolutions politiques, sociales, sociétales, dans tous les pays où il s’est installé. Il ne pouvait accepter l’évolution vers la liberté qui passait par une remise en cause des croyances anciennes donc par une fragilisation de la religion. Les tenants de l’islam ne pouvaient pas se permettre de perdre leur mainmise sur les esprits de leurs fidèles.

C’est à ce moment qu’interviennent les éléments les plus radicaux qui ne vont avoir que la violence pour s’exprimer ou pour désigner leur ennemi dans une conception du bien et du mal simpliste. Les croyants les plus fanatisés choisissent alors le chemin unique de l’éradication des impies en stigmatisant la liberté occidentale qui s’enfonce, selon eux, dans la décadence morale. Le conflit de civilisation se transforme alors en conflit entre deux époques. Les radicaux, tenants du passé, s’appuient alors sans réserve sur le Coran du 7ème siècle alors que les modernistes du monde musulman choisissent la réalité contemporaine.

Dans ce contexte intervient alors la mondialisation, sorte d’unification planétaire, qui concerne la science, la technologie, l’économie, la finance, les communications numérisées, les transports, et même les modes de vie. Le modernisme a poussé l’humanité à sortir de ses croyances naïves pour se prendre en charge et construire son avenir avec une intelligence collective, avec le savoir de tous les hommes, sans exception. La plupart des hommes ont refusé de se regrouper comme avant, sur des croyances communes.

Or de ce point de vue, l’islamisme radical n’est qu’un repli identitaire sur des valeurs anciennes, compromises par l’évolution globale de l’humanité. Le terrorisme islamique n’est que la manifestation sanglante d’une addiction morbide à un passé révolu. Il est le baroud d’honneur de quelques vieux chefs religieux qui envoient à la mort de jeunes fanatiques, avant de disparaître eux-mêmes dans les oubliettes de l’Histoire. Il ne s’agit pas d’une guerre entre deux civilisations mais d’un conflit bien connu entre l’attachement stérile au passé et le goût de l’avenir. Mais les vrais tenants de la vie ne se laisseront jamais entraver par le culte du passé qui dévore certains hommes. Et pour cela, nous n’avons rien à craindre d’eux.

Le terrorisme sera combattu et son avenir est compromis comme hier en Italie et en Allemagne.

Cet article a été publié sur le blog Temps et Contretemps.