Récemment a été inauguré un navire de guerre américain, le cinquième d’une nouvelle série de bâtiments destinés à la lutte contre le terrorisme.

Il emporte avec lui 360 hommes d’équipage et 700 Marines prêts au combat, le tout disposé près des côtes pour servir de base à des hélicoptères et à des navires d’assaut. Son nom : Never Forget, «N’oubliez jamais». Jusqu’ici, rien que de très normal (si on peut dire que la guerre est quelque chose de normal). Là où la chose mérite qu’on s’y arrête, ce sont les matériaux utilisés pour fabriquer la proue du Never Forget.

24 tonnes de cet acier proviennent des restes des deux tours du World Trade Centre détruites lors du terrible attentat du 11 septembre 2001.

Leur acier a été traité dans une fonderie de Los Angeles en vue d’être utilisé pour ce navire de guerre destiné – rappelons-le − à combattre le terrorisme. Le commandant du Never Forget, qui était présent au moment de l’opération de fonte des restes d’armature des tours anéanties, a noté la ferveur avec laquelle les ouvriers ont œuvré et l’émotion qui l’a saisi lorsque ses doigts ont pu effleurer les plaques destinées à son navire. Il a dit que ses poils se sont hérissés et qu’il a senti quelle importance symbolique revêtaient ces pièces pour l’ensemble des ouvriers et pour lui-même.

Il a prononcé ces mots : « Ils nous ont fait tomber, mais ils ne peuvent nous maintenir à terre. Nous reviendrons ! »

Ce qui est remarquable, c’est la nature de la réponse au terrorisme que représente le recyclage des débris des tours jumelles. Cela me fait penser au célèbre poème mis en musique dont un des vers proclame : ירושלים, מחורבותיך אבנך «Jérusalem, à partir de tes ruines, Je te rebâtirai!», lequel reprend lui-même le verset d’Isaïe (44:26) : « Lui qui accomplit la parole de Son serviteur et réalise le conseil de Ses envoyés; Lui qui dit à Jérusalem : tu seras rétablie, et aux villes de Juda : elles seront reconstruites et Je relèverai leurs ruines ».

Il y a dans ce ré-emploi des restes de l’attentat comme une double volonté : celle de ne pas s’avouer vaincu par la barbarie des terroristes ; et celle d’agir pour vaincre ce même terrorisme à l’avenir. Si on avait suivi les prophètes jusqu’au bout de leur raisonnement, il eût été plus symbolique encore de réutiliser ce métal au souvenir douloureux, non pour fabriquer une arme de guerre, mais plutôt des instruments pacifiques tels que des outils chirurgicaux ou de jardin.

C’est le processus inverse qui se réalise dans la construction du Never Forget et des quatre autres bâtiments de guerre qui l’ont précédé : on passe d’un matériau récupéré sur les ruines de deux édifices à vocation commerciale et administrative, puis réemployé à des fins guerrières. Au moins ne s’agit-il pas de navires d’attaque, mais de prévention et de répression du terrorisme. On pourrait espérer qu’ils n’auront jamais à servir, bien qu’on sache que certains d’entre eux ont été déployés au large de Tripoli lors de l’éradication de Kadhafi et de son régime infâme.

Le Never Forget et ses semblables nous questionnent quant à la stratégie à employer pour venir (peut-être) un jour à bout de terrorisme qui frappe aveuglément sur presque toute la planète. Où que ce soit, la tentation est forte d’employer les mêmes armes et méthodes que les barbares dont les derniers actes de gloire sont le terrible attentat d’Ankara (97 morts) et les attaques à l’arme blanche en Israël, principalement à Jérusalem (plusieurs morts et blessés).

Une réaction passionnelle consisterait à traiter les auteurs des attentats (ou leurs dépouilles) comme ils ont traité leurs victimes. C’est ce qu’a prétendu Mahmoud Abbas dans un discours très projectif où il a attribué aux forces israéliennes les méthodes que lui-même et son « Autorité », assistée par le Hamas, emploie vis-à-vis des soldats ou des civils israéliens faits prisonniers.

A cette tentation, il ne faut en aucun cas céder, car ce serait admettre que toute humanité s’est retirée des belligérants. A la barbarie ne doit pas répondre la barbarie. Mais cette attitude ne doit pas amener l’ennemi à penser qu’il a gagné et que tout lui est désormais permis.

Face aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont répondu de plusieurs manières :

1° Ils ont construit un mémorial sur le lieu des attaques de New York ;

2° Ils ont bâti une tour « de la Liberté » encore plus haute que les tours jumelles abattues ;

3° Ils ont construit des navires tels que le Never Forget pour prévenir d’autres actes du même genre ;

4° Ils ont renforcé les mesures de sécurité, notamment dans les aéroports et autres lieux de transit intense du public. (Je peux en témoigner, rédigeant ces lignes depuis le New-Jersey où je me trouve pour quelques jours auprès de notre fils et de ses trois enfants).

Never Forget, n’oublions jamais. Honorons nos morts, mais encourageons la vie et les vivants. Essayons de maintenir, face à la menace terroriste permanente, une société juste et fraternelle. C’est la meilleure arme des démocraties véritables.

Israël, comme la France, les Etats-Unis et d’autres pays s’y emploient et notre devoir est de dépasser nos clivages politiques habituels pour unir nos efforts contre la peste et l’obscurantisme que représente le terrorisme.

Le jury des Prix Nobel, en attribuant celui de la Paix au quartet tunisien qui dirige le pays depuis la « révolution de jasmin », a voulu récompenser cette expérience unique dans un pays arabe. Des hommes et des femmes de tous bords ont uni leurs efforts pour lutter contre l’islamisme d’Enahda et ne pas se laisser déstabiliser par les deux très graves attentats qui ont ensanglanté le pays ces deux dernières années.

Never Forget, never more, des formules plates et insignifiantes ? C’est à chacun de nous d’abord, et à nous tous ensuite, de faire qu’il n’en soit rien.

Dans la Torah, nous trouvons la double injonction (Deutéronome 25:17-19): זכור, לא תשכח « Souviens-toi, n’oublie pas ». Il ne s’agit nullement d’une redondance, mais de deux actes complémentaires de la mémoire: l’un actif, l’autre passif. Mémoire active, mémoire passive sont les deux faces d’une même démarche, celle qui veut incruster les faits dans nos consciences et celle qui veut nous faire agir pour que ces faits ne se reproduisent plus. Les bateaux américains dans lesquels a été fondu de l’acier des tours jumelles symbolisent cette double direction donnée à nos mémoires.

Rabbin Daniel Farhi.