Le projet sioniste, désormais plus que centenaire, a été vital pour les juifs, et sa réalisation salvatrice. Il a été mené par de grands humanistes pour libérer leur peuple de l’oppression. Et malgré les idées reçues, la cohabitation et l’amitié avec les populations locales ont toujours été des préoccupations fortes chez les grands pères fondateurs du sionisme qui n’ont jamais prôné la violence.

La nécessité de préserver ce projet a donné aux Israéliens force, courage et espoir dans les difficultés. Ils ont su triompher de tous leurs ennemis, aussi nombreux soient-ils. Ils ont su faire la paix aussi, avec l’Egypte et la Jordanie.

Et malgré toutes les guerres et les fragilités de sa société, Israël a su afficher à la face du monde un développement économique et culturel fulgurant dans le cadre d’une démocratie modèle, préservant les intérêts de la minorité arabe et assurant une séparation exemplaire des pouvoirs. En témoigne l’indépendance prodigieuse de la justice israélienne qui envoie des présidents en prison et combat sans merci le racisme. Le miracle israélien a de quoi enthousiasmer et la supériorité militaire d’Israël n’est plus à prouver.

Et pourtant, parmi les hommes qui se sont succédés à la tête du Mossad et du Shabak, les célèbres services de renseignement et de sécurité israéliens, nombre font part de leur crainte pour l’avenir du pays qu’ils ont servi.

Devant 30 000 personnes rassemblées samedi dernier à Tel-Aviv contre le gouvernement, Meir Dagan (Mossad) a réaffirmé que c’est la première fois depuis la guerre de Kippour qu’il craint pour la survie d’Israël. Carmi Gillon (Shabak) prédit un désastre pour son pays et Shabtai Shavit (Mossad) entrevoit la destruction du sionisme… Rien que ça.

Chers lecteurs, ces hommes ne parlent pas de l’Iran. Ils ne parlent pas du Hamas, du Hezbollah, ni même de Daesh. Ils parlent d’un danger d’autant plus vicieux que beaucoup trop d’Israéliens ne le voient pas, ne le sentent pas. Ce danger s’appelle la peur.

Toujours la même peur qu’après 150 ans de sionisme, le rêve se fissure. La peur face à une situation régionale toujours plus complexe à laquelle les Israéliens doivent faire face. La peur face à ceux qui appellent à la destruction du pays. La peur qu’Israël perde à la fois la sécurité et la prospérité en essayant de conserver les deux.

Les Européens et les Américains ne peuvent que difficilement réaliser le poids que représente pour chaque Israélien la responsabilité de son vote. Plus que dans n’importe quel autre pays occidental, chaque Israélien vit sa démocratie comme une charge lourde, pesante. C’est aussi pour cela que le débat public y est si intense et les extrémistes parfois si extrêmes.

Et comme si cela ne suffisait pas, cet effet est encore amplifié par un système électoral de proportionnelle intégrale qui n’est rien d’autre qu’une dictature des minorités politiques et qu’il faudrait réformer au plus vite.

Alors que l’extrême-droite est moins forte en Israël qu’en France en termes de proportion d’électeurs, le système électoral lui confère un poids politique démesuré et dangereux. C’est à la fois fascinant et effrayant.

C’est fascinant de voir à quel point chaque Israélien voit dans le bulletin de vote une portion tangible de la souveraineté nationale qui lui est conférée, pouvant faire basculer la destinée de son pays. C’est effrayant car c’est vrai.

Le problème c’est que cette peur est en train de prendre le dessus sur l’espoir et l’optimisme des premières décennies. Et cette peur est le pire des conseillers face aux décisions qui vont façonner le destin d’Israël. Les Israéliens, ne serait-ce même qu’une partie d’entre eux, ne peuvent se permettre de se laisser guider par la peur plus que par la raison. Lorsque l’on a peur, on cherche à se rassurer.

Or, généralement se rassurer revient à se cacher la vérité pour ne pas avoir à l’affronter. Certains Israéliens et juifs du monde qui se sentent concernés par le destin d’Israël, trouvent refuge dans des grilles de lecture de la situation simples et rassurantes mais dangereuses.

Il y a la grille de lecture nationaliste et ultra sécuritaire. D’un côté les vrais sionistes (la droite israélienne) qui protègent Israël face aux ennemis qui veulent la détruire (les Palestiniens, voire plus globalement les arabes) ainsi que les traitres (la gauche israélienne) qui cherchent plus à plaire aux Palestiniens et aux Occidentaux qu’à servir les intérêts d’Israël.

Il y a la grille de lecture qui se prétend religieuse. Cette grille de lecture consiste à affirmer simplement que Dieu a donné la terre d’Israël aux juifs de la Méditerranée au Jourdain et que c’est un crime de la céder, point barre. A noter que des religieux éminents, comme le Grand Rabbin Ovadia Yosef, l’ont rejetée dans sa version catégorique. Le Grand Rabbin des séfarades du pays a en effet établit que la Torah autorise de céder des terres s’il est avéré que cela permet de sauver des vies, en d’autres termes de garantir la paix. C’est la raison pour laquelle son parti Shass n’avait pas voté contre les accords d’Oslo.

Mais il y a surtout la grille de lecture tellement naturelle et compréhensible dictée par un mélange de peur du changement dans un monde instable et de lassitude. Mieux vaut préserver le statu quo que de risquer de s’exposer.

Cette vision des choses s’est terriblement renforcée après l’échec d’Oslo et l’échec encore vif dans les esprits du plan de désengagement de Gaza et d’une partie de la Cisjordanie en 2005.

Deux grands espoirs de paix anéantis bêtement par l’extrémisme : le premier par l’assassinat de Rabin, le deuxième par la bêtise fanatique du Hamas.

Sauf que ces grilles de lecture de la peur risquent d’être dévastatrices et qu’il est vital de les remplacer rapidement par celles du courage politique et de l’espoir. Dagan, Shavit, Gilon mais aussi Diskin, également ancien chef du Shabak, dénoncent les politiciens qui misent sur la peur pour gagner des voix.

C’est tellement plus simple pour accéder au pouvoir puis s’y maintenir. Cultiver la peur, diviser pour régner, etc. : ce ne sont pas les politiciens israéliens qui ont inventé ces techniques.

Ce qu’il faut bien avoir en tête, c’est d’une part que cette peur mène Israël au désastre, d’autre part que l’alternative existe.

Quels sont les contours de ce désastre ? Le principal danger est lié à la politique de colonisation dont l’issue la plus probable sur le long terme est de forcer Israël à choisir clairement entre un Etat juif et un Etat démocratique, sans possibilité de combiner les deux comme aujourd’hui.

Plus les colonies grandissent et se multiplient sous le chantage de l’extrême-droite israélienne, plus l’on se dirige vers la solution d’un seul Etat binational.

Lassés, il est tout à fait envisageable que les Palestiniens réclament un jour la citoyenneté Israélienne et cette solution serait à leur avantage puisque les arabes prendraient rapidement le dessus démographiquement et donc à la Knesset.

Et voici comment Israël devient la Palestine, réalisant la prédiction de Shavit. La « solution » de Naftali Bennett qui consiste à annexer la zone C tout en laissant une prétendue autonomie aux zone A et B est une autoroute vers ce scénario. Ne soyons pas dupes : les Palestiniens des zones A et B réagiront soit par une révolte incontrôlable soit par une demande d’annexion, voire les deux. Bennett est clairement aveuglé par la grille de lecture dite « religieuse ». De longs panneaux apostrophant directement les nationalistes ont fait leur apparition en Israël à l’occasion de la campagne : « Avec BibiBennett, nous resterons à jamais coincés avec les Palestiniens. »

Dans cette vision, la seule façon de préserver l’Etat juif du projet sioniste serait un Etat non démocratique. Cette situation a un nom et Meir Dagan l’a redit samedi dernier : c’est une situation d’Apartheid dont l’issue la plus probable est une révolte sans précédent de la majorité arabe qui forcerait les deux parties à négocier et à trouver un accord sans possibilité de se dérober.

Avec ce scénario, Israël ne serait plus en position de force et risquerait de perdre bien plus de territoires que si les Israéliens sont à l’initiative dès aujourd’hui d’un retrait de la Cisjordanie.

Le Président Rivlin, ardent combattant de la démocratie et de l’amitié judéo-arabe en Israël, est l’un des seuls à croire dans la solution de l’Etat binational et démocratique qui préserverait les intérêts de la population juive. Mais pour que cela marche, il faut dès à présent œuvrer pour une amitié profonde entre Israéliens et Palestiniens. Ce n’est pas la voie la plus aisée étant donné l’histoire qu’ils ont traversée. Rivlin est un idéaliste.

Israël est face à une course contre la montre pour éviter le scénario de l’Etat binational, car plus il y aura de personnes habitant les colonies/implantations, moins il sera aisé de leur expliquer qu’ils vont devoir partir. C’est un cercle vicieux. Le propos n’est d’ailleurs pas de stigmatiser les personnes qui y habitent. La majorité d’entre eux n’ont aucune visée belliqueuse ou politique dans leur démarche et beaucoup y sont avant tout pour des raisons économiques parce que la vie y est beaucoup moins chère. Le problème, ce n’est pas ceux que l’on appelle les « colons » mais ceux qui les laissent s’implanter en Cisjordanie en sachant que cela peut présenter un danger majeur pour le pays.

Il existe également des dangers immédiats. La coopération quotidienne entre le Shabak israélien et l’Autorité Palestinienne est étroite et vitale : elle a permis encore lundi dernier l’arrestation de 50 membres du Hamas et du Djihad islamique qui préparaient des attentats à l’occasion des élections. Pourtant le gouvernement met aussi quotidiennement en danger cette coopération en affaiblissant Mahmoud Abbas pour des raisons populistes et électorales, et en rien stratégiques.

La politique du gouvernement actuel en Cisjordanie est totalement schizophrène. L’expansion des colonies, les salaires non versés, le refus de voir Abbas comme un interlocuteur sont autant d’humiliations bien plus dangereuses pour Israël que pour les Palestiniens. Abbas, garant de l’ordre sur les zones qu’il contrôle en Cisjordanie, ne pourra pas éternellement jouer son jeu d’équilibriste.

Il doit à la fois faire son possible pour maintenir l’unité entre les Palestiniens, garder de bonnes relations avec Israël, continuer à prêcher contre la violence et éviter la faillite financière de l’Autorité Palestinienne. Ce n’est pas une position aisée d’autant plus que de la même façon qu’en Israël certains voient la gauche comme un parti de traitres prêts à collaborer avec l’ennemi, Abbas fait face aux même types de critiques dans son propre camp pour sa collaboration sécuritaire avec le Shabak et ses positions jugées molles.

A terme, si Abbas n’obtient rien, les Palestiniens finiront par en déduire que le choix de la non-violence n’est pas productif. La plainte d’Abbas auprès de la Cour pénale internationale est un aveu de faiblesse, presque un appel à l’aide plus qu’une attaque frontale envers Israël qui doit voir cette action avant tout comme une sonnette d’alarme. Rabin disait une chose très sage au moment des négociations d’Oslo que l’on observe encore aujourd’hui chez les Israéliens comme chez les Palestiniens : « le plus dur n’est pas de négocier avec le camp d’en face, c’est de négocier avec son propre camp ».

Abbas est peut-être le meilleur partenaire qu’Israël ait eu jusqu’à aujourd’hui : il continue sans défaillir à mener le Fatah dans la voie dans la non-violence, il reconnait l’Etat d’Israël, Il a déclaré que comme lui, beaucoup de Palestiniens devaient accepter qu’ils ne retourneraient pas dans leur ville d’origine, il a été le premier dirigeant palestinien à reconnaître que la Shoah est un crime immonde.

On ne réalise pas assez le courage politique que cela demande pour un dirigeant palestinien. Qu’attend le gouvernement israélien ? Qu’il soit remplacé par un dirigeant partisan d’une ligne bien plus dure ? Il ne faut pas jouer avec le feu. Son alliance symbolique avec le Hamas qui n’a d’ailleurs rien donné et sa non reconnaissance du caractère juif de l’Etat sont des prétextes.

Abbas est obligé de tenter de retrouver une unité entre les Palestiniens, sa main tendue au Hamas ne signifiait pas qu’il adhérait à leurs idées mais plutôt qu’il leur donnait une chance de modérer les leurs. Israël aurait même pu exploiter ce levier pour ramener le Fatah à Gaza.

La vérité est que Netanyahou est bloqué, pris en otage par les composantes les plus à droite de sa coalition. La dispersion des voix fait que le Likoud n’est aujourd’hui qu’une bouteille vide que les électeurs peuvent remplir à leur guise de Bennett, d’une dose de Liberman, d’un peu de Lapid, d’ultra-orthodoxes.

Le Likoud sert d’ossature à sa coalition mais il ne la dirige pas. Les révélations de cette semaine sur les négociations secrètes incluant des offres généreuses de Netanyahou sont révélatrices de la schizophrénie de sa position. Il ne peut négocier vraiment sans le faire dans le dos de sa coalition et surtout il ne peut assumer publiquement ses offres, alors même qu’il avait adhéré au principe de deux Etats pour deux peuples à son célèbre discours de Bar Ilan.

Un gouvernement qui pourrait négocier ouvertement et sincèrement aurait au moins un avantage pour Israël : si jamais les discussions n’aboutissent pas même après une offre jugée par tous raisonnable, le monde sera au moins témoin de la bonne volonté israélienne et les Palestiniens ne pourront plus se défiler face à une offre généreuse sans envoyer un signal négatif au reste du monde. Les dernières négociations officielles du gouvernement Netanyahu étaient vouées à l’échec par les partis situés à sa droite.

L’alternative au gouvernement actuel existe et elle doit se construire autour de l’Union Sioniste de Herzog et Livni dont le potentiel ministre de la Défense Amos Yadlin, est un Aluf (plus haut grade de l’armée israélienne) connu et reconnu. Livni est l’héritière des valeurs du Likoud de l’époque Begin et Herzog est l’héritier des pères fondateurs comme Arlozorov, Weizmann, Ben Gourion, Golda Meir, tous issus de sa famille politique. Son père était président d’Israël et son grand-père Grand Rabbin d’Israël.

A eux deux ils ont les éléments essentiels pour diriger le pays : l’intransigeance sur les questions de sécurité combiné au courage intelligent de toujours avoir une main tendue pour la paix, et une crédibilité forte sur les questions économiques et sociales.

Les solutions envisageables à cette course contre la montre en Cisjordanie sont multiples mais il ne faut en aucun cas réitérer le fiasco de la méthode Sharon à Gaza. Un retrait unilatéral et brutal de la population et des forces militaires est voué à l’échec.

Il faut un processus de retrait progressif en étroite collaboration avec l’Autorité Palestinienne à la fois pour lui transférer efficacement les pouvoirs et pour assurer la continuité de la collaboration sécuritaire et économique sur le long-terme entre les deux Etats. Les militaires doivent rester jusqu’à ce que le Shabak et le Mossad soient convaincus que la sécurité est assurée. Mais dans tous les cas, le retrait de la population est nécessaire pour le bien de tous.

Le fait qu’encore trop de monde n’entende pas les avertissements des spécialistes des services de sécurité et de renseignement et des nombreux généraux qui connaissent le terrain mieux que personne montre que la peur risque de l’emporter dangereusement sur la raison si les Israéliens ne se ressaisissent pas rapidement.

Changer de gouvernement aujourd’hui en Israël, n’est même plus une question de progrès social, dans un pays où 25% des enfants ne mangent pas à leur faim, de relance du processus de paix ou simplement d’usure de Bibi après 9 années au pouvoir sur 4 mandats. C’est avant tout une question de sécurité existentielle, et de survie du sionisme. Le comble étant que le seul parti qui a fait de la sécurité l’unique pilier de sa campagne est celui qui la retire progressivement aux Israéliens.

Si les Israéliens ne sont pas à l’initiative du changement maintenant, il se fera à leurs dépens plus tard. Il y a urgence et s’il y a une chose à retenir de ce propos c’est que le temps et le statu quo ne jouent pas du tout en faveur des Israéliens.