Qui parmi nous a oublié l’état de stupeur dans lequel nous avaient plongés les résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002 ?

Jacques Chirac en tête (19,88% des voix), Jean-Marie Le Pen en deuxième (16,86%) et Lionel Jospin en troisième seulement (16,18%).

Stupeur, sidération, désespoir pour certains. Qui a oublié ce qui s’est passé entre les deux tours ? Ce fut un formidable sursaut républicain qui amena Jacques Chirac à une écrasante victoire (82,21% des voix).

Ce qui signifie que tous ceux qui avaient voté pour la gauche ou l’extrême gauche au premier tour, ont reporté leurs voix sur le seul candidat possible en la circonstance : celui de la droite républicaine.

C’était il y a treize ans, c’était hier, et pourtant tellement de choses se sont passées depuis lors. On aurait au moins pu penser que la menace d’un président de la République d’extrême-droite, massivement écartée par le scrutin populaire du 5 mai 2002, aurait servi d’enseignement pour la suite.

Au lieu de quoi, nous avons assisté, impuissants, à l’irrésistible ascension du Front National dont les rênes sont passées aux mains expertes de la fille de son ancien président.

C’est ainsi, entre laxisme et indécision des deux principaux partis républicains – PS et LR – que nous avons découvert avec consternation les résultats, hélas prévisibles, du premier tour des élections régionales de dimanche dernier.

Ni vague bleue, ni vague rose, mais une vague bleu marine !

Par charité, je ne rappellerai pas ici les scores des principales formations politiques. Les médias nous les ont détaillés sous toutes leurs coutures. Inutile d’y revenir et de ressasser encore et toujours ce qui a permis ce nouveau coup de théâtre survenant quelques jours après les attentats sauvages du 13 novembre, et au beau milieu de la 21ème Conference of Parties (COP) qui se tient au Bourget.

Et maintenant, que faire d’ici dimanche prochain pour que le second tour ne vienne pas confirmer dramatiquement le premier ?

Pour y répondre, je vous raconterai d’abord une petite histoire qui circulait à l’époque où les Juifs d’URSS étaient empêchés d’émigrer en Israël.

Un jour, Brejnev, agacé par les critiques du monde entier quant à sa politique vis-à-vis des Juifs, décide de convoquer au Kremlin le grand-rabbin de Moscou pour lui demander ce qu’il suggère. Le pauvre rabbin se rend en tremblant au palais présidentiel. Brejnev lui dit : toi dont la sagesse est réputée, dis-moi ce que je devrais faire pour résoudre le problème juif. Le rabbin lui répond : il y a deux solutions, l’une naturelle, l’autre miraculeuse.

Brejnev, en bon communiste matérialiste, lui demande : quelle est la solution naturelle, l’autre ne m’intéresse pas. Eh bien voici, dit le pauvre rabbin, il faudrait qu’un grand tremblement de terre ouvre une voie directe de Moscou à Jérusalem, que des éclairs illuminent la route, et que les Juifs s’y engagent. Brejnev s’écrie : c’est ça que tu appelles une solution naturelle ! Dis-moi donc quelle serait la solution miraculeuse ?

Oh, c’est très simple, répond en tremblant le rabbin, il suffirait que les dirigeants de notre pays se mettent d’accord pour laisser partir les Juifs !

En parodiant cette histoire, je serais tenté de dire qu’il existe deux solutions pour éviter le désastre annoncé du 13 mai prochain. La solution naturelle serait que tous les partis politiques hormis le FN, passent des accords de désistements et/ou de retraits pour faire barrage à la formation populiste, xénophobe et nationaliste qui a caracolé en tête des résultats de dimanche soir dernier. La solution miraculeuse … c’est la même !

Les Français ont voté dimanche dernier en fonction de trois grandes préoccupations : le chômage, le terrorisme, l’immigration. Il se trouve que le FN préconise depuis longtemps des mesures radicales à ces différentes préoccupations. Mesures qui ne pourraient bien entendu pas s’inscrire dans le cadre d’une démocratie complète qu’est la France.

Il est urgent de dire à ceux que le vote FN séduit que ce parti ne peut pas apporter de solutions valables à leurs inquiétudes ; qu’au contraire, il transformerait notre pays en un état totalitaire, coupé de l’Europe, replié sur lui-même, raciste, infidèle à sa devise de liberté, d’égalité et de fraternité.

Au lieu de s’user en querelles de pouvoir, en machinations multiples, en coups bas, en insultes, les chefs politiques de notre pays seraient bien avisés de rappeler à leurs concitoyens, à nous tous, les valeurs et les richesses d’une véritable démocratie. Habitués que nous sommes au confort, à la liberté d’expression, au multiculturalisme, nous n’y faisons plus attention. N’oublions pas cette phrase de Jacques Prévert : « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va ». Ne provoquons pas, n’attendons pas ce bruit. Nous pourrions le regretter longtemps.

Le juge et prophète Samuel avait, en son temps, mis en garde le peuple d’Israël contre les inconvénients d’un certain régime politique qu’il réclamait, la royauté.

Aujourd’hui, nous aurions besoins de ces hommes désintéressés, courageux, universalistes, à la morale irréprochable, qu’étaient les prophètes de la Bible.

Il est vrai que Luc et Matthieu, dans les Evangiles, affirment que « nul n’est prophète en son pays ». Il est vrai que les grands prophètes comme Jérémie furent souvent malmenés, détestés, critiqués.

Il n’en reste pas moins qu’une parole de sagesse, de bon sens, de vérité est urgente et attendue de tous face à une situation ô combien difficile comme celle que traverse notre pays. Ne permettons pas que le dernier mot revienne à ceux qui voudraient bâillonner cette parole.

Dimanche prochain, mobilisons-nous pour que la France n’entre pas dans une période sombre de son histoire. Puissent les lumières de Hanouccah éclairer nos demeures et celles de tous les hommes de bonne volonté !

Rabbin Daniel Farhi.