Cette semaine, au milieu d’une actualité estivale marquée par de graves tensions entre ou/dans certains pays du monde, un carnet rose a mobilisé toutes les attentions des amis des animaux.

En effet, un panda géant du zoo de Beauval (à Saint-Aignan dans le département de Loir-et-Cher, en région Centre-Val de Loire) a mis au monde deux petits. Las, un des deux, trop faible, n’a pas survécu. Quant au second, c’est un petit amas de chair rose pas très ragoûtant que le public ne pourra voir que d’ici trois mois.

Donc patience pour contempler cette huitième merveille du monde, une grande première dans le monde des animaux en captivité. Pour une telle naissance, outre les feux de toute la presse française et internationale, il fallait une marraine à la hauteur de l’événement.

Ce n’est rien moins que la première dame de France (sans statut), Mme Brigitte Macron, qui a été sollicitée et a accepté avec joie cette nouvelle maternité à un âge qui approche celui de notre ancêtre Sarah lorsqu’elle enfanta Isaac. Donc, pas de souci pour Mini Yuan Zi (c’est son nom), son avenir est assuré ; il ne manquera de rien et les visites ne lui feront pas défaut.

Quant au zoo de Beauval, il va embaucher du personnel pour faire face à la « pandamania » qui s’empare de la population et qui va drainer des dizaines de milliers de visiteurs supplémentaires.

Le rabat-joie que j’assume d’être ne peut s’empêcher de poser une question : en quoi la naissance en captivité d’un animal sauvage est-elle un objet de satisfaction ? Ne serait-ce pas mieux si les animaux se reproduisaient dans leur milieu naturel plutôt que derrière des barreaux, même discrets ?

Personnellement, je suis friand des documentaires sur la vie des animaux sauvages. J’admire les prouesses des photographes ou preneurs de vues dont la seule chasse est celle des images et dont les commentaires sont extrêmement instructifs.

Bien sûr, je dois constater que nos amies les bêtes ne sont pas toujours telles que ma naïve vision anthropomorphique le souhaiterait : à savoir qu’elles ne vivent pas toujours en bon voisinage avec d’autres espèces. Les plus fortes chassent et dévorent les plus faibles ou les moins rapides.

Elles s’en prennent parfois à leur propre progéniture, et le rabbin que je suis ne les approuve pas. Mais, c’est l’ordre de la nature et je me console en me disant que les animaux, contrairement à l’homme, n’ont pas conscience de mal agir en tuant pour se nourrir.

Les tenants de la captivité des animaux sauvages répondront à mes remarques naïves que sans elle, donc sans les zoos, certaines espèces disparaîtraient de la planète du fait de l’avidité toujours croissante des chasseurs. Des chasseurs qui, contrairement à leurs lointains ancêtres des cavernes, se livrent à leur funeste industrie, non pour se nourrir, mais par avidité et recherche d’un profit financier.

Ils massacrent des éléphants pour l’ivoire de leurs défenses dont le commerce est plus que juteux. Ils tuent les rhinocéros pour les prétendues vertus aphrodisiaques de leurs cornes. Ils exterminent les tigres pour leurs peaux, les bébés phoques, les ours blancs ou bruns pour les mêmes raisons. Ils chassent les dernières baleines pour monnayer toutes les parties de leurs majestueuses et gracieuses masses. Etc. etc.

Il est vrai que ces dernières ne peuvent trouver refuge dans des zoos ou des aquariums ! Donc, la captivité serait, selon ceux qui la défendent, une manière pour l’Homme de préserver des espèces en voie de disparition. Mais alors, l’avenir des grands félins ou des bêtes à corne sera donc derrière des barreaux ?

À présent, je sais que je vais en choquer plus d’un parmi vous en osant un parallèle humain à cette problématique de la naissance en captivité. Tant pis, il faut que les choses soient dites. Pour m’expliquer, qu’il me soit permis d’évoquer un souvenir personnel. C’était en 1965 ; je revenais en bateau d’un an passé à Jérusalem pour l’avant-dernière année de mes études rabbiniques.

Sur ce vieux rafiot (Negba, Artsa, Theodor Herzl, je ne sais plus), réparation de guerre allemande à l’Etat d’Israël, j’avais fait la connaissance d’une jeune fille de 20 ans, canadienne, qui habitait Vancouver et transitait par Paris. Elle s’appelait Sandra Feder et, durant les cinq jours de traversée jusqu’à Marseille, nous avions sympathisé.

Comme je lui demandais si elle était née au Canada, elle me répondit qu’elle était née en 1945 à … Bergen-Belsen ! Stupéfait, j’eus du mal à la croire. Elle me montra alors son passeport et c’était écrit là en toutes lettres : lieu de naissance, Bergen-Belsen, Allemagne. Comment un bébé juif avait pu naître dans l’enfer de ce camp d’extermination nazi où plus de 150.000 personnes trouvèrent la mort ? J’aurais dû la questionner davantage.

Je ne l’ai pas fait. Sandra, si les hasards de Facebook t’atteignent, où que tu sois, contacte-moi ! – Il est certain que la naissance d’êtres humains en captivité ne relève pas de la conservation de notre espèce. Quoi de moins naturel que d’associer naissance, délivrance d’une mère, avec la captivité, voire la barbarie ? C’est pourtant ce qui a dû se produire maintes et maintes fois.

Des petits êtres ont vu le jour dans la nuit d’un monde qui ne les attendait ni ne les désirait. La Bible déjà nous raconte le sort des nouveau-nés mâles des esclaves hébreux que le pharaon destinait à la mort. Elle nous laisse imaginer les affres des mères enceintes et la terreur liée à leur accouchement.

Comment associer le premier cri d’un nourrisson à l’horreur de quelque geôle que ce soit ? La naissance, c’est le début d’une aventure, une espérance, même au sein du malheur. Non vraiment, captivité et naissance ne font pas bon ménage. Tout être doit naître avec la promesse d’une aube, la perspective d’un chemin parsemé de progrès permanents, d’acquisitions graduelles, d’encouragements d’une mère et d’un père, de frères et sœurs, de camarades, d’amis, autant de choses qui ne peuvent se concevoir que dans un espace de liberté, donc de choix.

Le petit panda géant né en captivité cette semaine n’est qu’un animal ; peut-être n’aura-t-il jamais conscience de ne pas vivre dans la forêt au milieu des eucalyptus puisqu’il ne les aura jamais connus. L’être humain, lui, sait que la liberté existe et il hait la captivité, pour lui, pour les autres. J’espère que Sandra est devenue mère et grand-mère, qu’elle est heureuse quelque part dans le monde, et surtout qu’elle jouit d’autant plus de sa liberté qu’elle est née en un lieu qui représentait la négation de la vie.