Bethléem ? Bethléem de Judée, en Ephrata – quelque chose s’y est produit qui a touché l’histoire et la destinée spirituelles et humaines. Il a fallu du temps pour que l’ensemble du monde habité reçoive l’annonce sinon la compréhension du message. Mais, à ce jour, tous les continents ont entendu parler de cette ville du Roi David. Une cité un peu oubliée de la mémoire juive actuelle, encore que le développement de Efrat et de Gush Etzion s’avance comme en contours d’une ville arabe qui, en 1967, demanda à Teddy Kollek, maire de Jérusalem d’être intégrée à la Ville du mont Moriah. Mais ce n’est qu’anecdote dans un contexte qui dépasse de très loin la situation présente qui n’est que frontalière et passagère, transitoire.  

Cela ne signifie pas que les choses sont claires ou acquises pour toujours. Nous devons être très prudents lorsque nous utilisons les mots qui se trahissent de langue en langue, de génération en culture. La précision échappe souvent à la véracité de ce qu’ils expriment.

Ainsi, cette expression : « à la plénitude des temps » … Comment comprendre ces deux mots venus du grec « plérôma » ? ou même un mot ou une série de mots isolés en hébreu et pour le judaïsme? Né à Bethléem de Judée, l’enfant est Jésus de Nazareth. La question est encore vivace. La foi peut sauter par-dessus ces mots et même de fulgurances de réalités qui sont devenues floues sur deux millénaires.

« Et le Verbe fait chair et il a habité parmi nous ». (Jean 1, 14). Il « est devenu chair », les muscles, mais aussi joie, bonne nouvelle, annonce comme « bassar / בשר », comme dans les bonnes nouvelles ou informations que l’on partage ou encore les actions de grâces de la » Hamazon Birkat / ברכת המזון », « les prières après le repas », voire, comme nous le faisons en hébreu, les bons voeux que l’on s’adresse en maintes circonstances (בשורות טובות). 

Est-ce à dire que la Parole de Dieu s’est faite chair, c’est-à-dire «Juif», au-delà d’une d’identité spécifique, mais parce que cela est clairement écrit dans les épîtres du Nouveau Testament de Saint Paul (Romains 9, 4-6). Il s’agit d’un appel in utero, un appel au-delà de la religion, au-delà d’un emplacement, au-delà du temps et de l’histoire. Et pourtant tout cela s’imprime dans ces paysages d’un instant aux allures d’éternité que nous aurions bien du mal à mesurer, jusqu’à interpeller tout être doué de raison vers le monde-à-venir. Ne serait-ce là que  des paroles

Mgr. Savas Zembillas de Pittsburgh, métropolite grec-orthodoxe du Patriarcat de Constantinople, est un homme de grande ouverture, connu dans les Amériques et dans le monde, pour utiliser les réseaux sociaux avec perspicacité et un vrai à-propos spirituel.

Chaque jour, il écrit sur sa page internet, répond à des questions, commente lui-même, partage et dialogue. C’est assez rare et cela mérite d’être souligné. Comme tous les membres du clergé orthodoxe et oriental, il est en contact avec des personnes croyantes ou sans foi, en recherche dont la particularité est d’être disséminés dans le monde entier. Dès leur lancement, Facebook et Twitter ont été des instruments de dialogues réels et indispensables – comme Skype – pour être en contact avec des fidèles qui se trouvent dans les zones les plus éloignées, dans une situation naturelle de partage et de quête d’approfondissement culturel de la foi. C’est aussi l’une des spécificités de migrations post-communistes, de persécutions (c’est le cas en ce moment), de demandes de conseils ou de formations en ligne.

C’est la raison pour laquelle j’écris (sans l’assistance d’un moteur de traduction) en de nombreuses langues. Cela n’a rien de folklorique; cela permet un contact direct qui dépasse naturellement les limites de l’Etat hébreu ou de la culture européenne et tisse des liens avec des personnes souvent très lointaines par la géolocalisation comme par l’esprit, leurs manières de penser et de vivre. C’est sans doute l’une des conséquences les plus naturelles des diasporas orientales qui rejoignent en ce sens celles du judaïsme.

Le Métropolite de Pittsburgh a mis en ligne une icône des Enfants assassinés par Hérode au moment de la naissance de Jésus de Nazareth (on parle traditionnellement de 14000 nouveaux-nés ou Saints Innocents aussi commémorés dans l’Eglise catholique d’Occident).

Mgr Savas Zimballas a écrit à propos du meurtre de ces enfants innocents un texte intéressant en ce qu’il se demandait qui ils étaient. Il s’interrogeait sur le fait que des garçons juifs, non baptisés, ont ainsi été canonisés pour avoir été offerts, malgré eux, en dépit de toute logique sinon celle de la jalousie féroce du pouvoir humain d’Hérode qui n’était pas vraiment juif et craignait d’être « détrôné » par le « roi des Juifs » qui allait naître à Bethléem. 

Le métropolite se demandait pourquoi l’Eglise (alors indivise entre Orient et Occident) avait canonisé des enfants juifs qui n’avaient pas été baptisés (sic). Cela paraît pour le moins singulier puisque personne ne pouvait être baptisé au sens chrétien avant la résurrection de Jésus de Nazareth. Le baptême de Jean au Jourdain s’apparente naturellement au rite du judaïsme traditionnel, une sorte de Mikveh.

Le métropolite n’est pas ignorant des réalités sacramentelles. Il faut se méfier de ne pas le critiquer sur ce point. En revanche, en présentant cette icône qui est proche de la tradition byzantine sur de nombreux martyrs des premiers siècles du christianisme oriental, il y discernait autre chose, que l’on trouve de manière rarement verbalisée dans toutes les traditions des Eglises :  il y a vu un signe de la miséricorde, d’un amour bienveillant de Dieu qui s’est manifesté dans la reconnaissance du sacrifice unique de bébés juifs pour la survie de Jésus dont l’Eglise est ou serait seule témoin de la naissance et de la résurrection – en dépit et au-delà de ses diversités. Du coup, c’est l’Eglise qui trônerait à jamais sur le jugement des hommes et de leurs vocations. 

J’ai trouvé que tout cela était à la fois naturel, basique, « in-born », irrémédiablement présent comme par réflexe dans l’ADN mentale de la conception chrétienne – non pas de cet homme qui est très sympathique et un vrai théologien. Celà reste tout-à-fait étonnant pour être franc. 

A dire vrai, je n’ai jamais entendu le métropolite dire un seul mot positif envers les Juifs ou Israël. Il n’est pas négatif. Il reste opaque. Il a visité la Terre Sainte, il soutient humainement et financièrement des écoles et des cliniques dans les Territoires Palestiniens. Nous avons de vrais amis communs – également de culture héllénistique – qui sont fascinés par le judaïsme comme beaucoup de chrétiens savent l’être, normalement ou par excès de sympathique identitaire.

Il ne faut pas se méprendre : les Grecs ont existé bien avant Jésus de Nazareth. Puis ils ont intégré le message évangélique, ne fût-ce que par la rédaction des Evangiles en grec à un point si prégnant qu’ils se considèrent comme les dépositaires privilégiés et élus sans repentance  pour avoir exprimé – et ils affirment continuer de le faire – une réalité quasi universelle de vraie altercation et altérité entre le monde christianisé et le judaïsme.

C’est oublier que les rédacteurs du Nouveau Testament et des épîtres étaient presque tous des Juifs, n’avaient jamais rencontré de chrétiens tels que l’histoire les a progressivement manifestés et qu’ils écrivaient dans un grec qui présente des sémitismes particuliers aux Juifs du temps. Il faut aussi avancer avec prudence dans ce domaine : le judaïsme, à force d’être en confrontation rude avec un christianisme qui prenait une autonomie spécifique, oublierait trop volontiers que la tradition de l’Orient repose sur ses traductions des Ecritures, ses formules verbales.

Le grec reste une très grande langue de la culture juive et talmudique, apportant un regard nuancé sur le versant sémitique qui s’est transmis par l’araméen et la langue des targoums, jusqu’à pénétrer avec force le yiddish authentique.

Mais est-ce vraiment la question ? Dieu n’a pas incarné Son fils dans les Amériques, chez les Grecs, les Egyptiens, les Russes, les Japonais ou les Africains. Il aurait pu choisir d’autres lieux, d’autres cultures, d’autres religions, d’autres appels, toujours in utero à défaut de faire sortir le messie de terre ou de la cîme d’un arbre selon des mythologies existantes. Rien, personne n’y peut rien, ni même ne peut prétendre y comprendre quelque chose en profondeur : Dieu ne pouvait élire Son fils loin de ce petit morceau de terre où le roi David a failli être oublié dans les pâturages de Judée-Sud.

Les enfants innocents étaient juifs parce qu’ils avaient été appelés, au-delà de toute volonté humaine, pour être « chair », à prendre chair parmi des êtres humains avec un goût insondable. Ils ont été des privilégiés, comme de manière inversée et sans avoir rien choisi, pour manifester une espérance éternelle au-delà de l’espoir… ce qui impliquait de passer par l’éventualité d’être assassinés.

Ces Enfants montrent précisément qu’un Juif n’est jamais seul dans sa destinée. Le Fils de l’Homme (Jésus de Bethléem) a été de la même chair et du même sang, du même héritage spirituel, que les Maccabées : ils étaient des Juifs et ils furent martyrisés comme tels par les tenants d’une culture grecque hédoniste et païenne, frivole et spartiate, ouverte à tous, gaie, joyeuse, libertaire à sa façon, intelligente et béotienne… et tellement impérialiste que, même au Japon, on écrit en Kanji empruntés au chinois ou en katakana des mots grecs connus dans le monde entier, à commencer par le Talmud en araméen de la mer Egée.

Oui, les Makkabim ont été canonisés par les Eglises et ils sont dûment célébrés, chaque année, pour avoir été des résistants jusqu’au sang versé à l’idolâtrie et des témoins de la vérité de la révélation, de la rédemption. Paradoxe ou oserait-on, au regard de l’histoire tragique des relations entre juifs et grecs – puis avec les chrétiens, parler d’inconséquence mentale ? Ou bien, y a-t-il plus encore, bien davantage que ce que nous ne pouvons discerner ? 

Ils avaient vécu bien avant que Jésus de Nazareth ait pris chair et vécu parmi les siens et les autres. Il n’est pas question ici d’être nationaliste ou ethniquement correct. Il n’est pas question d’exclure quiconque ou encore de se jouer la carte fictive de l’inclusion. Car le choix final, rapporté par les Synoptiques néo-testamentaires, sera celui de sauver de la crucifixion un certain Barabbas (= « fils du Père/בר אבא ») au lieu de Jésus de Bethléem… où a vécu le roi (David) des Juifs dont le titre restera à jamais sur la Croix.

On reste dans un contexte de profondeur théologique, bien avant l’apparition de toute révélation dite chrétienne. Il est plus difficile de s’asteindre à chevaucher des siècles meurtriers. Ils appartiennent à la nature humaine et sans donner vraiment la conscience d’entrer dans le monde de nuances faites de précipices abyssaux. 

J’ai écrit tout cela au métropolite américain, soulignant, au passage, que Jean-Baptiste n’était pas baptisé au sens actuel de ce que les Eglises comprennent d’un rite issu du bain rituel judaïque comme du lavage des ustensiles selon les lois de la cacherout. J’ai ajouté que, chaque année (cela sera la semaine prochaine dans les communautés juives), la mort des premiers-nés d’Egypte est cantillée sotto voce, à voix basse, parce que la mort de ces bébés a permis la libération des Enfants d’Israël, avec – en plus – le passage de la Mer Rouge perçu comme un baptême salvifique… bien que sans eau selon le texte puisque la mer s’était retirée et que les Hébreux passèrent à pied sec…

Pourquoi donc, oui pourquoi n’y a-t-il nulle part dans le monde des manifestants pour scander en choeur :  « Je suis Caïn/קין » ? Peut-être parce que c’est tellement évident qu’il est préférable de prendre un, voire plusieurs pseudos… un « nick », quoi, un Caïn inversé en hébreu : « ניק\nik » comme « nikouy/ניקוי »  = « purifié de toute souillure » (Bereishit Rabba 82).  

Est-ce un signe de la Providence ? Il y a un homme, en Israël, dont tout le monde connaît le nom. Sa réputation est aujourd’hui mondiale, y compris à la Butte Montmartre. Venu de Lithuanie, aux confins de la Biélorussie d’alors, citoyen de la Russie tzariste, yiddichophone comme tous les hommes de sa génération, Eliezer Yitzhak Perlman dit Eliezer Ben Yehoudah est né le 7 janvier 1858.

Ce 7 janvier 2016 marque le 158ème anniversaire de sa naissance à Luzhki (ville frontalière lithuano-biélorusse). C’est un jour officiel en Israël. Il rappelle la renaissance orale, littéraire, sociale, économique, scientifique de la langue des Pères. Encore est-ce à Paris, partageant avec un juif algérien que Eliezer Ben Yehoudah comprit l’importance d’une langue qui a toujours exprimé bien plus que le moyen linguistique de s’entretenir avec Dieu ou des savants des Ecritures.

C’est pourtant un jour discret. Ben Yehoudah a des rues dans toutes les villes d’Israël. Le plus souvent chacun semble alors s’exprimer dans une autre langue que celle qui est l’Esperanto de Dieu parmi les hommes. On peut parler de la naissance de l’hébreu moderne, qui a bizarrement surgi à nouveau au jour de la Nativité chrétienne byzantine… comme un clin d’oeil que rien n’est impossible tout en  restant humble et caché, survivant par-delà les volontés d’anéantissement. La renaissance de la langue que le Père céleste a parlée et écrite selon la tradition procède du même mystère de fertilité que « le Verbe s’est fait chair et habite parmi nous ».

Le 3 janvier 2016, la radio israélienne Reshet Bet a consacré une émission à la langue hébraïque, donnant la parole à divers intervenants. La poétesse Shoshana Vegh, membre de l’Association des Ecrivains israéliens de langue hébraïque, est intervenue en lisant à l’antenne un poème qu’elle m’a dédié en 2011. Son livre, « My Booklet – קונטרס שלי » rassemble des poèmes qu’elle a écrits après notre rencontre à Mamilla avec des écrivains et poètes  israéliens sur le dialogue possible dans cette langue hébraïque parfois tissée d’une mémoire yiddish et nord-africaine entre une fille d’Ashkelon et un prêtre d’Israël. [1]

Cela ne se produit pas souvent, loin de là. Car, il ne faut pas s’abuser – on le fait trop souvent. L’hébreu est loin, très loin de la mémoire de tout christianisme en Terre d’Israël. L’hébreu est souvent très loin quand la pensée et l’âme veulent exprimer le tréfonds de l’existence et de la réalité que l’on cherche à partager. Combien de milliers d’Israéliens continuent d’écrire, de penser, de parler dans ce qu’ils ont reçu et veulent, malgré tout, garder comme leurs langues maternelles. Ils viennent de diasporas multiples et enrichissantes et trouvent lentement leur route dans le langage ancien-nouveau. L’hébreu exprime aussi des séries de vocables, de sons et de mots, de verbes qui unissent rarement judaïsme et christianisme, voire l’islam d’expression arabe si proche et radicalement autre.

« בדמיך חי »… Ces deux mots sont au monument central de Yad-VaShem. Mot entre « sang, silence, vêtement, mesure et attribut divin » [מד]. « La Parole du Seigneur me fut adressée ainsi : « … Je passais près de toi et je te vis, te débattant dans ton sang. Je t’ai dit, quand tu étais dans tes sangs : « Vis! » et Je t’ai fait croître comme l’herbe des champs. (Ezékiel 16, 6).

[1] שושנה ויג, הקונטרס שלי, שירים. הוצאת פיוטית-צור אות 2010-2011 – Shoshana Vegh, My Booklet, 2010-2011 (www;pyutit.com). Deux parties, a) notre dialogue en poèmes, b) autres poèmes modernes. La première partie a été partiellement traduite en serbo-croate, en russe, en ukrainien et succinctement en yiddish.

P.S. Je place le son du poème lu par Shoshana Vegh sur Reshet Bet le 3 janvier dernier.