Eh oui, il a neigé sur le Hermon car c’est l’hiver et, qu’en hiver, il peut faire froid en terre d’Israël, entre le Golan, Nazareth, Bethléem et Jérusalem.

Le dernier hiver, en particulier celui de 2013 – janvier 2014, donc 5774 ou 1436, a été particulièrement rigoureux. Cette année, les voiries se préparent à affronter une réalité qui a existé de tout temps, avec une tendance à paralyser des populations plus habituées au soleil.

C’est l’hiver : pour sûr ! D’ailleurs – il est vrai que seuls les religieux y prennent attention – ce mardi 6 janvier – 15 tevet\ט »ו טבת, à 23 h. 30, heure de Jérusalem, on entre dans la « téqoufat Tevet/תקופת טבת = la saison (du mois) de tevet » qui, dans la tradition juive, définit la « période » qui couvre trois mois « tevet, chvat et adar » et mène donc la communauté d’Israël de l’hiver vers le printemps.

Une tendance se précise : il y a eu beaucoup de touristes et pèlerins en Israël (et dans les Territoires palestiniens comme en Jordanie voisine) malgré la rudesse d’un conflit particulièrement éprouvant qui continue, par vagues, se répercutant dans des choix qui se dessineront sur les mois et les années à venir.

Les pèlerins sont venus pour les fêtes des Eglises de rites occidentaux (Eglise catholique latine et les Orientaux rattachés à Rome, les Protestants et quelques Orthodoxes qui sont passés sur le calendrier grégorien).

Alors que par une décision qui ne fut pas facile à prendre, toutes les Eglises chrétiennes fêtent désormais la Pâque ou Résurrection du Christ au même jour et selon la tradition des Eglises d’Orient, présidée à Jérusalem par le Patriarcat orthodoxe, la fête de la Nativité ou naissance de Jésus est apparemment célébrée à deux dates différentes : le 24-25 décembre pour les Occidentaux et le 6-7 janvier pour les Orientaux orthodoxes.

En fait, il s’agit de la même date puisque, selon le calendrier julien en usage dans le comput orthodoxe, le 7 janvier correspond au 25 décembre « selon le nouveau style ou calendrier grégorien » devenu la référence internationale.

L’effondrement du rouble russe, de la grivna ukrainienne, la précarité des pays de tradition orthodoxe semble ne pas vraiment affecter la venue de nombreux pèlerins qui se rendront, comme chaque année, aux offices de la Nativité à Bethléem. « Voir la Terre Sainte et mourir » reste le slogan suprême d’anciens camarades devenus très pieux et ont redécouvert la Tradition (mot balayé par tous les vents)… mais qui a dit qu’on meurt de vraie foi ?

Les Eglises sont sorties renforcées et affaiblies de la guerre de cet été.

Elles sont renforcées par la cohésion interne de communautés qui tendent à se replier sur leurs spécificités : l’Eglise latine approche de moments de mutation locale, les Franciscains sont là depuis le 13e siècle avec aujourd’hui de nombreuses préoccupations internes tout en continuant de gérer un « patrimoine » très vaste, percluté par les guerres, les migrants, la pauvreté, le démembrement historique au Liban, en Syrie, en Egypte, jusqu’à la Turquie… plus loin l’Irak se consume. Chacun a ses Chrétiens d’un Orient d’autant plus vénérable qu’il est « autre » et sémitique.

Les Eglises orthodoxes jouent une partie d’échecs en 12 dimensions comme disait un responsable israélien au Patriarche Théophilos de Jérusalem. Il est regrettable que les services diplomatiques étrangers et les médias ignorent ou se méprennent, depuis des siècles, quant à l’extraordinaire capacité des Grecs à surfer sur les tempêtes de l’Histoire.

Les Eglises d’Occident feignent plus qu’elles n’intuitent le talent (au sens évangélique) dont la tradition hellénistico-hiérosolomytaine de l’Orient chrétien a su se relever au cours de siècles marqués de rares violences et de tragédies effroyables qui perdurent jusqu’à ce jour.

L’Eglise orthodoxe a ainsi une capacité souvent insoupçonnée à dépasser les apparentes frontales de temps périlleux car elle porte, en Orient, un sens inné de la « transhumance, transfiguration, inculturation » et « trans-substantiation = passer d’une essence à une autre sans changer ce qui vit mais en lui conférant un supplément d’existence » pour employer un terme théologique.

Il faut aussi compter avec le nombre important de travailleurs immigrés en Israël, venus d’Afrique, réfugiés d’Erythrée mais aussi de beaucoup d’autres pays, de l’Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, des Philippines et des pays d’Asie. On compte beaucoup de Chinois. A cet égard, l’Eglise catholique dispose d’une assistance aux migrants tandis que, dans les Eglises orientales, le nombre de fidèles grossit de manière plus silencieuse.

Il faut cependant noter le silence qui entoure la situation des réfugiés syriens qui se trouvent aux confins d’Israël et de la Jordanie, sur le territoire patriarcal de Jérusalem. Les actions humanitaires et l’assistance spirituelle sont plus que difficiles à coordonner, ce qui fragilise une utilisation cohérente de ressources caritatives incontrôlables.

Dans ce contexte, la rencontre entre le Pape François et le Patriarche Bartholomée de Constantinople, reçus au Saint Sépulcre en mars 2014 pour le 50ème anniversaire de la visite du Pape Paul VI et du Patriarche Athénagoras reste un moment chargé de d’intentions et de sens. Il doit être analysé à l’aune des situations locales et internationales pour ce qu’elles sont réellement.

– – – –

Il serait sans doute utile de faire tomber quelques préjugés. Voici quinze ans, à la veille du début de la deuxième Intifada, des foules compactes se rendirent sur les lieux du recensement et de la naissance de Jésus de Nazareth.

« Beth-lehem\בית לחם » est la « demeure du pain, de « la viande = araméen: « lahma\לחמא – donc de la nourriture », la cité du roi David.

Au cours des quarante dernières années, cette ville, berceau de la Nativité selon la foi chrétienne, est devenue majoritairement musulmane. C’est un fait accompli aujourd’hui, au-delà de toute considération politique.

En Judée, en Cisjordanie, à Bethléem – que son maire voulut incorporer en 1967 à la ville de Jérusalem – reste la ville de la mangeoire, du lieu où Jésus est né selon l’Evangile.

On peut discuter à loisir sur la date et le lieu de la naissance de Jésus. Celle-ci reste curieusement un évènement majeur, essentiel et pourtant très discret en Terre Sainte. Que ce soit les 24/ 25 décembre plutôt consacrés aux Eglises occidentales ou les 6/ 7 janvier pour les Eglises anciennes ou orthodoxes, voire encore les 18/19 janvier pour l’Eglise arménienne qui célèbre alors la naissance, le baptême et la théophanie du Christ en un seul jour, rien n’y fait. Toute l’année, y compris dans le temps de la Nativité, les Eglises d’Orient restent centrées sur la résurrection.

La résurrection va au-delà de l’incarnation tout en l’affirmant à un niveau « d’éternité ». Il sera intéressant de voir comment  la Terre Sainte célébrera cette intime conviction de la foi, perçue de manière contrastée par les traditions juives pharisiennes et chrétiennes en l’an 2033, date supposée de la mort de Jésus…

Le bi-millénaire de la naissance de Jésus de Nazareth fut fêté voici 15 ans. Depuis cette date, la guerre se poursuit, faite d’interrogations, d’incertitudes, de raidissements idéologiques, politiques, stratégiques dans une région qui brûle et se construit de manière inattendue ou succombe aux mirages de ses déserts.

La foi conduirait-elle à la mort ? Ou bien conduit-elle à la pénitence ? Le pardon implique-t-il la guerre et le meurtre quitte à recevoir une marque semblable au signe de Caïn ?

On voudrait trop souvent mesurer les Ecritures comme le reflet d’une universalité humaine  rendue anonyme, usurpée ou, au contraire, hyper-nationaliste, en-dehors de tout temps et tout espace.

Le Fils de l’homme est né: il a donc ouvert ses poumons par un cri sonore. Il y a cette dimension du langage. Il est, dans les langues sémitiques, à la foi « objet = davar\דבר » ou « parole = davar\דבר, ma’amar\מאמר, memra\ממרא ».

Bien avant l’invention de tous les magnétophones, magnétoscopes, MP3, DVD’s, K7’s, smartphones et autres, la culture sémitique a affirmé que les sons sont « matières » et ne disparaissent pas.

Ainsi, « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous » (Jean 1,14) est tant la « bonne nouvelle » (bessorah\בשורה) d’une incarnation façonnée en vraie chair (bassar\בשר) que la nourriture qui dépasse la matière. C’est pourquoi ce texte est aussi lue dans la nuit de la Pâque byzantine…

Il y a plus : nous avons un modèle limpide de « renouveau de l’incarnation » et de la « résurrection » quand une langue réapparaît. C’est d’autant plus vrai que le fait est rarissime.

Et cela rend alors totalement caduque toutes les hypothèses et projections émises sur l’avenir d’une région comme le Croissant Fertile.

Comme j’enterrais, à Beer Sheva, une jeune grand-mère venue de l’Oural post-soviétique en lisant des psaumes en hébreu (nous étions sur le site-même d’Abraham), les enfants me démandèrent pourquoi je ne célébrais pas tout l’office en slavon d’Eglise. L’un d’eux me dit: « Boubele est morte, une langue s’est tue, on ne l’entendra plus jamais ». C’est un peu comme si la mémoire d’une taïga s’enlisait dans le désert du premier patriarche et initiateur de la Foi.

Il se passera en fait peu de temps entre le moment où sa langue s’est tue et celui où l’hébreu deviendra la langue familière, celle de l’âme et de la mémoire ancestrale des enfants et de ses petits-enfants.

Aller acheter un morceau de viande (bassar\בשר) au supermarché et faire le lien avec une « Bonne Nouvelle (mevasser\מבשר) relève encore de la pirouette cérébrale.

Le 7 janvier 1858 naissait Eliezer Ben Yehudah. Il est né au jour de la Noël byzantine biélorusse aux marches de l’Empire tzariste de toutes les Russies. Sa date de naissance est maintenant officialisée en Israël comme jour du renouveau de la langue hébraïque. En 2008, le 150e anniversaire de la naissance de cet homme passionné qui confirma l’hébreu comme langue parlée et féconde de la communauté d’Israël, parut presque confidentielle.

Le renouveau de cette langue comme miroir sonore et mental de l’âme hébraïque et de la destinée juive les portent bien au-delà de toute forme de « boîte » culturelle. On pourrait même parler d’une sorte de « muscle fécond, sonore, en contractions constantes ». L’hébreu a semblé disparaître. Un peu comme la Lune qui naît, croît et s’estompe.

L’hébreu est toujours resté cette Parole de fécondité, née dans ce croissant fertile et marquant l’âme d’Israël jusqu’à transfigurer tous les fuseaux horaires et tous les paysages humains et géographiques.

La renaissance  et le déploiement de la langue hébraïque, aujourd’hui parlée par les Juifs de tous horizons, procèdent de cet inattendu « hors politique ». Je le souligne souvent: l’hébreu est sans doute la seule langue paternelle. C’est cette langue que le « Père céleste – Avןnou shebashamayim\אבינו שבשמים » a parlée en confiant Sa Parole sous les formes les plus diverses. Il n’est pas vain que cette Parole est Orale et Ecrite, donc aussi message et verbe de chair.

En 1858-59, trois prophètes de la pensée universaliste d’Israël sont nés aux frontières de la Russie/Ukraine-Pologne : Eliezer Ben Yehudah (1858), Scholom Aleichem, le célèbre écrivain yiddish et Ludvik Leyzer Zamenhof le créateur de l’Esperanto (1858).

L’auteur de l’esperanto fut spécialiste du yiddish dont l’âme est intrinsèquement imbibée du souffle talmudique et de l’héritage des nations christianisées.

Scholom Aleichem sortit cette langue de sa position de jargon populiste et « créolisé à l’euro-asiatique ». Eliezer Ben Yehudah partit du yiddish pour revivifier l’hébreu traditionnel. Il en fit un idiome sémitico-euro-asiatique tandis que le yiddish reste viscéralement la « mame-lush’n\מאמע- לשון = la langue de la mère ».

La résurrection linguistique de l’hébreu incite à voir bien plus loin que les évènements-flashes de notre génération et de notre routine quotidienne.

Il y va de « l’accomplissement du temps des nations » (Luc 21,24) et d’un retour à la Parole du Père encore bien difficile à décoder comme une étape de l’incarnation. Une quasi psychanalytique… Pourquoi ? Mais pourquoi donc ? qui renvoie sur l’Ineffable qui nous a dotés du langage.