Il est parfaitement légitime de débattre de l’héritage juif de Simone Veil dont des journalistes pressés mais toujours très précis ont évoqué l’athéisme, accompagné selon eux, de la volonté de voir la prière des morts, le Qaddish, récité lors de ses obsèques.

Est-il besoin de rappeler l’hommage ému et sincère que j’ai rendu à cette inégalable grande dame tant dans Jforum que dans le Huffington Post de Paris et de Québec ? Je dis cela en préambule afin de ne pas prêter le flanc à la critique, tant le débat amorcé ici, s’annonce délicat, chaque Juif, même ignare, y allant de son couplet sur sa propre appartenance juive, voire même sur la définition de son identité juive.

Et nous voilà in medias res : quelle conception se faisait S. Veil du judaïsme ? Je ne sais pas au juste ce qu’elle en disait, je me demande si elle a jamais tenté de théoriser la chose, mais je note qu’elle a épousé un homme juif, Antoine Veil, lui a donné trois fils et l’a accompagné jusque dans ses derniers instants pendant près de 67 ans.

On s’étonnera peut-être que je pointe ce fait que d’autres pourraient mettre sur le compte d’un pur effet du hasard : une jeune femme rencontre un jeune homme qui lui plaît, mais aussi, avec lequel elle a des affinités. Tous deux peuvent se considérer comme des «miraculés» puisqu’ils ont survécu à l’holocauste.

Je me souviens du discours ému de Vladimir Jankélévitch parlant de sa survie comme d’un inexplicable oubli de la Gestapo. Mais laissons. Comment peut-on affirmer (et je l’ai entendu dire maintes fois) que S. Veil était athée, qu’elle n’était pas pratiquante (ce qui semble être corroboré par les faits) et qu’elle n’avait qu’un lien très ténu avec le judaïsme.

Et d’abord, de quel judaïsme parlons nous ? Tous les malheurs qui se sont abattus sur la jeune fille de seize ans, sa déportation au camp d’extermination, la disparition de ses parents, celle de son frère, tous ces coups d’un sort sinistres n’auraient pas eu lieu si elle n’était pas juive ni n’avait été identifiée comme telle…

Devant tous ces oxymores, ces apparentes contradictions, ces flous sur la nature profonde de l’illustre disparue, il convient de dire un mot de ce phénomène éthico-religieux polymorphe qu’est le judaïsme. On aura compris d’emblée qu’il existe de très nombreuses façons d’être juif, d’assumer ou non son héritage religieux ou de le réduire à un simple composante culturelle, soumise comme toute existence sublunaire, aux lois de l’évolution historique.

Imaginons la chose suivante : la jeune Simone survit, elle rentre des camps, elle reprend ou tente de reprendre une vie normale, de renouer avec une humanité normale, bref regarde la vie droit devant elle ; est-il concevable qu’elle ne se soit jamais posé la question de sa judéité ou de son judaïsme, de sa dénomination religieuse, même si aucune éducation dans ce sens ne lui fut apparemment jamais prodiguée ?

On ne peut que répondre par l’affirmative. Et c’est ainsi que je m’explique cette demande que soit récitée la prière des morts à ses obsèques. Un mot sur l’histoire de ce Qaddish qui n’était pas, à l’origine, destinée aux défunts mais servait plutôt à clôturer les séances d’études de la Tora dans les académies.

Le terme est d’origine araméenne mais la racine trilitère commune aux deux, voire aux trois langues sœurs : l’hébreu, l’araméen et même… l’arabe. Il signifie sanctifier. A l’issue de chaque séance d’étude, et l’on sait combien les Juifs privilégient l’étude de la Tora tout autant que son accomplissement, le Qaddish est récité devant un quorum de dix hommes, âgés d’au moins treize ans.

C’est plus tard que cette récitation fut étendue au culte des morts et des ancêtres. Le Talmud se livre à la mise en scène suivante : un jeune homme qui vient de perdre son père fait des rêves au cours desquels son père lui explique que quelque chose ne vas pas, qu’il ne se sent pas très bien dans l’autre monde, etc…

Perplexe, profondément troublé, le jeune homme s’en ouvre à rabbi Aqiba, l’homme le plus savant que le judaïsme rabbinique ait jamais eu ; le sage tient au jeune endeuillé le discours suivant : je vais t’enseigner une prière (en l’occurrence, le Qaddish) que tu réciteras quand tu fera tes trois dévotions quotidiennes…

Dès que ce devoir religieux fut accompli, tout rentra dans l’ordre : le repos de l’âme du disparu était assuré, mais il le fut à ce prix.

Sans faire, le moins du monde, injure à la mémoire de l’illustre disparue, je doute qu’elle ait eu vent de cette explication historique et je doute qu’elle ait exigé un Qaddish pour cette raison. Alors d’où vient cet attachement à cette pratique et quel sens donner, partant, à la demande de Simone Veil ?

J’en propose une qui vaut ce qu’elle vaut et il m’étonnerait fort que je me fusse trompé. Quiconque a assisté à l’office pour les déportés, tous ces morts sans sépulture, début septembre, dans la grande synagogue, a pu mesurer l’énorme émotion, l’incommensurable ferveur religieuse lorsque l’officiant récite le Qaddish pour le repos de ces millions d’âmes arrachées à la vie par la barbarie nazie.

J’ai vu un jour le cardinal Lustiger accompagner lui-même à voix basse cette prière pour le repos de l’âme de sa propre mère. Et souvent, Simone Veil était présente, assise au premier rang. Il est plus que vraisemblable que cette séquelle de piété juive, dans un moment unique de l’existence, notamment quand elle cesse, quand elle quitte ce monde… ait fini par s’imposer comme un fait, un geste, dont nul ne pouvait s’exonérer.

Mais comment, par quoi, sommes nous authentiquement juifs, pour ainsi dire ? Qui est dans la droite ligne de la tradition et qui ne l’est pas ? En d’autres termes, comment se cristallise l’orthodoxie et a-t-elle le droit de s’imposer à tous les enfants d’Israël ?

Je ne parle pas ici du Verus Israël (voir la thèse de Marcel Simon) qui opposa durant deux millénaires juifs et chrétiens pour l’héritage biblique. Je parle ici d’un problème interne : est-ce que la halakha, la règle religieuse normative juive, détermine plus et mieux que toute autre orientation, la légitimité de l’appartenance juive ?

Si l’on répond par l’affirmative, alors le cas de Simone Veil devient problématique. Mais grâce soit rendue au Ciel, il n’en est rien. Un petit retour en arrière : à quoi aurait ressemblé le judaïsme contemporain si les légions romaines de Titus n’avaient pas détruit le Temple ni mis à sac Jérusalem, déportant les survivants de Judée aux quatre coins du globe, en l’an 70 de notre ère ?

Cette défaite militaire eut des retombées inimaginables. Le Talmud raconte que le sage de l’époque rabbi Yohanan ben Zakkaï a rendu visite, grâce à un subterfuge, au général Titus, lui annonçant sa victoire prochaine (acte de haute trahison ?) et demandant l’autorisation de fonder une maison d’études à Yavné. En clair, cela signifiait : désormais, le judaïsme se retire de la politique des nations, un peu comme la célèbre formule qui a fait florès : mon royaume n’est pas de ce monde !

Cette académie, matrice du judaïsme rabbinique, a imposé ses vues au reste de la nation, dispersée de par le monde. C’est la diaspora. Le judaïsme venait de vivre une grande révolution, un temps axial : le culte sacrificiel avait disparu et était remplacé par le culte du cœur, le souffle de notre bouche, la prière, l’oraison.

Confronté au reste du monde, traité comme un paria par une église triomphante, honni, banni, persécuté, le judaïsme s’est refermé, replié sur lui-même et a inauguré l’ère du tout religieux, comme d’autres parlent du tout nucléaire, par exemple… Les instances religieuses régnaient alors et depuis, sans partage.

Mais avec le temps, au fil des siècles, d‘autres voix se firent entendre et tentèrent d’imposer leurs vues. Il faut citer Spinoza, mais aussi Moïse Mendelssohn et le siècle des Lumières, suivi de la science du judaïsme qui élargit l’horizon et confronta l’identité juive à la culture européenne.

Après tout, la littérature talmudique est née de l’opposition entre la tradition juive et l’univers du paganisme gréco-romain. Il était normal que le judaïsme eût opposé une radicale fin de non recevoir. Aujourd’hui, peu nombreux sont les Juifs qui respectent à la lettre les interdits alimentaires, les mariages endogamiques et le repos ainsi que la solennité du sabbat.

Sont ils moins juifs pour autant ? Je ne le pense pas mais je ne saurais limiter le judaïsme à une culture, sauf à faire de celle-ci la matrice féconde de plus de trois millénaires de penser et d’agir… On peut être juif et se dire ou se croire athée.

Quand le Zohar se pose la question du quoi et non pas du qui, il veut savoir ce qu’est Dieu… Il répond, c’est la Tora !! Quelle intrépidité ! Et il est vrai que les talmudistes se comportent vis-à-vis de Dieu comme si c’était eux et non pas lui qui était l’auteur de cette même Tora. Alors comment être authentiquement juif ?

J’avoue mon impuissance en dépit de mon érudition, réelle ou supposée. Mais je me souviens des dernières pages, les plus émouvantes, de L’étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig (1921) où l’auteur dit que la décision finale, le jugement ultime appartient à Dieu.

C’est lui et lui seul qui est l’avération (die Bewährung) Il y a donc de multiples façons de vivre sa judéité ou son judaïsme, tout en se méfiant de ceux qui tiennent des discours d’analphabètes. La question autour de Simone Veil et de son héritage juif demeure donc ouverte.