Mon grand-père maternel, Claude Blum (1910-2002), était capitaine de cavalerie dans l’armée française. Alfred Dreyfus fut certes acquitté en 1906, mais la plaie historique demeura. S’appeler « Blum » dans l’armée n’était pas anodin. Après l’armistice de juin 1940, Claude Blum se joignit à la Résistance et fut condamné à mort par Vichy pour rébellion. En mai 1943, il survécut à une aventure tellement inédite qu’il en fit le récit dans un article intitulé « Aventure d’un agent secret en Corse » qu’il publia en 1965 dans la revue Anciens Combattants et Construction. J’ai décidé de republier cet article (retranscrit ici) tant pour honorer la mémoire de mon grand-père que pour partager le message qu’il porte : il y eut aussi, pendant la guerre, des moments de fraternité de d’humanité entre ennemis -quand bien même l’un fût Juif et l’autre Allemand. Claude Blum fut décoré de la Croix de Guerre, de la Médaille de la Résistance, et de la Légion d’Honneur.

Un paisible touriste

Le 28 mai 1943 à 11 heures, Charles Blond, paisible touriste, cesse d’exister. Il a été arrêté le matin même par l’OVRA (police politique italienne). Un officier italien lui a expliqué avec beaucoup d’urbanité qu’il jouit, sous son véritable nom, d’une certaine notoriété en tant qu’officier félon de l’armée française condamné à mort par Vichy. L’officier lui a fait part également de tout l’intérêt que lui portent les autorités allemandes depuis le 8 novembre 1942. À cette date, en effet, la Gestapo a bien voulu lui offrir gîte et couvert dans ses locaux.

En résumé, il apparaît à Blond, ce 28 mai, qu’on semble l’accuser de pratiquer le renseignement au détriment des partenaires de l’Axe. Blond estime qu’il convient de se retirer au plus vite dans un splendide isolement. Le même jour, grâce à la complicité de Corses de tous bords politiques, son évasion est magistralement organisée et exécutée avec un plein succès.

La Corse, porte-avion géant

Quelques temps après ces événements, Claude Bussières, aussi touriste et plus paisible encore que Charles Blond, décide de visiter les localités côtières des environs de Bastia, et le centre de la Corse vers Ponte Leccia et Moltifao. Ces randonnées lui ont été conseillées par l' »Agence de Voyages » qui organise ses déplacements. C’est alors qu’un des responsables de cette Agence le contacte pour lui déclarer :

« Les Autorités allemandes ont résolu de faire de la Corse un porte-avion géant, destiné à maintenir leurs positions en Afrique du Nord, en dépit de l’abandon du terrain. Il faut que les alliés connaissent les emplacements choisis pour l’implantation des terrains d’aviation. Votre connaissance approfondie de l’Allemand vous permettra de surprendre de nombreuses conversations. Aussi, à partir de maintenant, vous êtes Benini, chauffeur de taxi. Votre taxi, et vous avec, êtes réquisitionnés par les Allemands pour la base de Borgo. Bien entendu, vous n’entendez plus un traître mot d’Allemand. »

Les dangers de la collaboration

Benini prend son service. Zélé mais un peu frustre, il donne néanmoins satisfaction car il conduit bien. Faut-il dire cependant qu’il a peur ?

Oui, il a peur, non pas des Allemands, mais des patriotes corses. Ceux-ci le menacent à plusieurs reprises des pires représailles s’il continue à collaborer honteusement. Lui, stoïque, s’entête à affirmer que les Allemands sont bien gentils et bien polis.

Pourtant, ce ne sont pas les patriotes qui vont l’obliger à renoncer à sa nouvelle profession. Il les rejoindra finalement au maquis, et voici comment.

Patrimonio et langouste

Un beau jour d’été, un sous-lieutenant d’aviation de l’Afrika Korps lui commande de le conduire à Bonifacio. Démocratiquement, l’officier s’installe à côté du chauffeur et engage la conversation. Il exprime notamment son désir de déguster une langouste à Bonifacio. Le chauffeur, soucieux de satisfaire son maître du moment, se met en quête d’un de ces animaux. Ce n’est pas facile, car si la langouste abonde en ces parages, les pêcheurs corses n’aiment pas en faire profiter les collaborateurs notoires. Benini parvient cependant à en acquérir une et l’officier allemand, pour le récompenser de ses efforts, l’invite à sa table. Flatté -et gourmand- Benini accepte.

La langouste est délicieuse, le patrimonio particulièrement capiteux. Le mare aussi. Bref, le repas s’achève dans un climat euphorique de compréhension mutuelle. Dans la voiture l’officier reprend la conversation sur un ton amical, et Benini répond avec abandon.

« Vous êtes un espion ! »

C’est l’heure du coucher du soleil, la voiture roule en bordure de mer. Tout d’un coup, Benini (alias Bussières, alias Blond, alias moi-même) se sent saisi violemment au bras. L’officier crie : « Que se passe-t-il ? Voici un quart d’heure que nous parlons dans l’Allemand le plus littéraire ! » En même temps, il sort son pistolet et le braque sur moi en accusant : « Vous êtes un espion ! »

Très mécontent de moi, je lui réponds : « Pensez ce que vous voudrez. Comme vous êtes officier allemand, je suis officier français, et je fais aussi mon devoir. » Je lance alors la voiture à toute allure et lui dis que je suis décidé à la jeter dans la mer.

« Attendez. Je comprends votre position, et je crois que nous pourrions trouvez un gentlemen-agreement. »

Le dernier verre

Après quelques minutes de réflexion, l’officier a repris : « Vous me reconduisez à Borgo. À 5 km du camp, vous arrêtez la voiture en prétextant une panne et vous vous enfuyez. Dix minutes après, je signale votre disparition. »

Il a posé son arme entre nous. J’en fais autant d’un petit 6,35 que j’avais dans ma poche, et la conversation a continué en Allemand. Je suis même allé jusqu’à lui dire mon véritable nom, à quoi il a rétorqué, vraisemblablement avec beaucoup de bonne foi, qu’il faisait partie de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, et que les problèmes politiques et antisémites ne l’intéressaient en rien.

A Casamozza, à environ 15 km de Borgo, il m’a proposé le verre de l’amitié, me prévenant qu’il y aurait probablement des Allemands dans le café. Et, en effet, nous avons bu deux derniers mares sous l’œil placide de quelques feldgendarmen. Au moment de nous quitter, nous avons échangé nos adresses. Et puis j’ai disparu comme convenu.

Une solide amitié

En septembre 1945, alors en mission à Francfort, je me suis mis à la recherche des parents du lieutenant, qui habitaient chez eux avant la guerre. C’était difficile : Mayence, sa ville, n’existait plus. Je les ai pourtant finalement retrouvés dans un taudis provisoire en carton bitumé, et leur ai demandé des nouvelles de leur fils après leur avoir conté cette histoire. Les dernières nouvelles dataient de Cherbourg et, depuis, plus rien.

De retour en France, j’ai cherché son nom dans les listes de prisonniers de l’armée française. Il n’y figurait pas. J’ai usé alors de l’amitié d’un officier américain, ce qui m’a permis de découvrir qu’il était prisonnier d’un camp à côté de Cherbourg. J’ai été autorisé à me rendre auprès de lui et le Colonel Hamsteadt a bien voulu me remettre son prisonnier après avoir entendu le récit de mon aventure. J’ai eu ainsi la joie de le rendre à ses parents.

Inutile de dire qu’aujourd’hui une solide amitié nous lie.

Un dernier mot

En novembre 1943, ayant repris du service dans l’armée régulière, j’ai conduit des officiers alliés aux emplacements choisis par les Allemands pour l’implantation d’aérodromes. Je connaissais les arguments pour et contre de chaque site choisi. C’est ainsi que la presque totalité de l’infrastructure de la Corsican Air Sub-Area a été celle choisie et prévue par l’ennemi.