Alors que depuis quelques semaines, on nous parle beaucoup de ce super-dieu qui régnait au sommet du mont Olympe (Grèce, 2 917 m), Zeus pour les Grecs, Jupiter pour les Latins, j’ai pensé à différentes façons qu’ont eues les hommes et les dieux de gouverner à travers l’histoire.

A tout seigneur, tout honneur, Moïse tout d’abord.

Le plus grand de nos prophètes, selon Maïmonide, est présenté à la fois comme un législateur, un souverain, un prophète. De fait, il a incarné ces trois degrés du pouvoir sur le peuple. Il y a plusieurs anecdotes rapportées par la Bible qui nous aident à réfléchir à ce que fut vraiment la place de Moïse en son temps au sein d’un peuple ô combien difficile à conduire.

Je n’en retiendrai que deux, à la vérité très parlantes et révélatrices.

La première se situe immédiatement après la sortie d’Egypte lorsque le beau-père de Moïse, père de Séphora, Jéthro, vient à sa rencontre. Après s’être extasié sur les miracles réalisés par Dieu en faveur de Son peuple, notamment le franchissement sain et sauf de la mer Rouge, Jéthro interroge son gendre sur sa manière de diriger le peuple et de régler les problèmes de la vie courante.

« Le beau-père de Moïse vit tout ce qu’il faisait pour le peuple, et il dit : Que fais-tu là pour ce peuple ? Pourquoi es-tu assis là tout seul, et pourquoi tout le peuple se tient-il debout devant toi du matin au soir ? Moïse répondit à son beau-père : C’est que le peuple vient à moi pour consulter Dieu.

Quand il y a un litige, on vient devant moi ; je fais office de juge entre les deux parties et je fais connaître les prescriptions de Dieu et ses lois. Le beau-père de Moïse lui dit : Ce que tu fais n’est pas bien. Tu t’épuiseras, toi comme ce peuple qui est avec toi : la tâche est trop lourde pour toi ; tu ne pourras pas l’accomplir tout seul. Maintenant, écoute-moi ; je vais te donner un conseil, et que Dieu soit avec toi ! Représente le peuple auprès de Dieu et porte toi-même les affaires devant Dieu. Explique-leur les prescriptions et les lois ; fais-leur connaître la voie qu’ils doivent suivre et ce qu’ils doivent faire. Toi, discerne parmi tout le peuple des hommes de valeur, craignant Dieu, des hommes loyaux qui détestent le gain malhonnête ; nomme-les chefs de mille, chefs de cent, chefs de cinquante et chefs de dix. Qu’ils jugent le peuple en tout temps ; qu’ils portent devant toi toute affaire importante, et qu’ils jugent eux-mêmes les affaires secondaires. Allège ta charge, et qu’ils la portent avec toi. Si tu fais cela, et que Dieu te donne des ordres, tu pourras tenir bon, et tout ce peuple parviendra sain et sauf à son lieu. » (Exode 18:13-23). – Moïse suit ce conseil et sa tâche s’en trouve allégée, son autorité renforcée.

L’autre exemple est celui de la révolte de Korah et de ses acolytes contre Moïse, lui contestant une autorité qu’ils jugent exorbitante.

« Ils se rassemblèrent contre Moïse et Aaron et leur dirent : Cela suffit ! Tous les membres de la communauté sont saints et le Seigneur est au milieu d’eux. Pourquoi vous élevez-vous au-dessus de l’assemblée du Seigneur ? […] Ne te suffit-il pas de nous avoir fait monter d’un pays ruisselant de lait et de miel pour nous faire mourir dans le désert ? Vas-tu encore t’ériger en prince sur nous ? » (Nombres 16:3,13). – Cet épisode est très intéressant. En effet, Korah n’est pas n’importe qui : il est le cousin germain de Moïse et d’Aaron, donc de la même tribu de Lévi dévouée au service de Dieu. Ce n’est pas tant le pouvoir qu’il réclame mais les honneurs.

La réaction de Moïse est très humble ; il propose de remettre en cause ses attributions à travers une sorte de jugement divin. Finalement, les 250 mutins sont engloutis par la terre et la légitimité de Moïse rétablie. – Dans le premier exemple, celui des conseils de Jéthro à son gendre Moïse, c’est une question d’organisation du pouvoir judiciaire et politique qui est en jeu. Dans le deuxième exemple, c’est la légitimité du pouvoir qui est en cause. En quelque sorte, les mutins remettent en cause l’ordre établi, certes un ordre théocratique et non démocratique ; c’est pourquoi Moïse, conscient de la chose, propose, non pas de renoncer au pouvoir, mais de le remettre en jeu. Et d’ailleurs, qu’est-ce que cette illusion de pouvoir qui, jusqu’à présent, ne lui a valu que des récriminations véhémentes allant jusqu’à lui reprocher d’avoir fait quitter au peuple un endroit de délice, l’Egypte et la servitude (!), pour l’amener mourir dans le désert ?

Apparemment, Louis IX (qu’on voudra bien m’excuser de ne pas appeler « Saint-Louis ») avait une façon de rendre la justice assez proche de celle de Moïse. Ecoutons son chroniqueur et ami Jean sire de Joinville :

« Maintes fois, il lui arriva, en été, d’aller s’asseoir au bois de Vincennes après avoir entendu la messe ; il s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient un différend venaient lui parler sans qu’aucun huissier, ni personne y mît obstacle. Et alors il leur demandait de sa propre bouche : « y a-t-il ici quelqu’un qui ait un litige ? » Ceux qui avaient un litige se levaient, et alors il disait : « Taisez-vous tous, et on vous expédiera l’un après l’autre. » Il appelait alors Monseigneur Perron de Fontaine et Monseigneur Geoffroi de Vilette et disait à l’un d’eux : « réglez-moi cette affaire. »

Et quand il voyait quelque chose à corriger dans les paroles de ceux qui parlaient pour lui, ou dans les paroles de ceux qui parlaient pour autrui, il les corrigeait lui-même de sa bouche. » – Que voilà un souverain proche de ses sujets ! Je serais tenté de dire qu’on était là en face d’une monarchie de caractère social égalitaire et non absolue et arbitraire comme on a eu coutume de constater à travers l’histoire de France.

Pourquoi Jupiter à présent après Moïse et Louis IX ? C’est qu’il m’a bien semblé, même distrait, entendre qu’un certain personnage politique de très haut rang avait revendiqué dès octobre 2016, bien avant son élection, d’être un chef d’état « jupitérien ».

Notons au passage que si le mont Olympe où trônait, au milieu de divinités de second ordre, Jupiter/Zeus, était le lieu du pouvoir, il y avait un autre lieu non moins prestigieux dans la mythologie grecque : l’élysée. Région des enfers où séjournaient après leur mort les héros et les hommes vertueux. Virgile plaçait dans l’élysée les braves défenseurs de la patrie, qui sont morts en combattant pour elle !

Notons donc que la mythologie nous aide à mieux comprendre l’actualité politique. Il semblerait que le locataire de l’Elysée, après un été désastreux pour sa cote de popularité, ait décidé de quitter sa tour d’ivoire (expression tirée du Cantique des Cantiques), son Olympe dédaigneuse et loin des hommes, pour essayer de mériter l’élysée réservé aux hommes qui se mettent au service des autres. En un mot de quitter son piédestal et sa superbe pour rejoindre le monde des terriens. C’est tant mieux. Puisse-t-il prendre exemple sur Moïse, sa modestie et sa vision, son amour et sa proximité des gens simples, et Louis IX qui, sous son chêne du château de Vincennes, ne perdait pas de vue les problèmes de ses administrés !