Né à Murcie, dans cette Espagne encore musulmane, ibn Arabi représente la tendance soufi, mystique, de l’islam. Deux chercheurs (Omar Hammami et Patricia Mons) ont fourni un beau florilège de ses poèmes mystiques tirés de son Grand Diwan. Ils les ont accompagnés de notes et de commentaires très éclairants.

A la lecture, calme, sereine et pénétrante de ces poèmes, on se rend compte de la grande élévation de ce poète-théologien-mystique, mais qui était très conscient des limites de l’intellect humain et de l’investigation rationnelle.

Contrairement à un autre soufi plus âgé, Abu Hamid al-Ghazali (mort en 1111), qui se mit à l’école des philosophes gréco-musulmans de son temps afin d’en détruire le plus efficacement possible les doctrines, jugées pernicieuses pour la foi islamique, ibn Arabi a opté pour une solution irénique.

La légende ou un récit largement hagiographique dit même qu’il aurait assisté aux obsèques d’Averroès, philosophe accompli s’il en est, et aurait même, à cette occasion, récité une composition de son cru à la gloire du grand homme.

Quand on doit commenter des poèmes mystiques où l’âme humaine aspire à la conjonction avec Dieu, son principe suprême, on court le risque de tomber dans la paraphrase, ce qui affadit l’élan de l’auteur qui se bat avec le discours humain pour exprimer des sentiments qui tentent justement de le dépasser.

Ce grand Diwan semble prendre pour point de départ des versets tirés des sourates coraniques qui servent d’envolées lyriques parfaitement mystiques. Mais quand on lit, ces poèmes on pense aussitôt à d’autres mystiques, venus d’autres horizons religieux, comme les kabbalistes juifs (même si ces derniers sont plus intellectualistes ou cérébraux) ou aux mystiques chrétiens, comme Maître Eckhart (1260-1327), figure marquante de la mystique rhénane.

Certes, il n’y eut pas d’influence de l’un sur l’autre, mais on sent cette volonté de transcender sa situation d’humain, ce désir puissant de se déprendre de soi-même pour effectuer l’ascension spirituelle de son âme jusqu’au bout.

Evidemment, il faudrait trouver un équivalent arabe au terme allemand, Abgeschiedenheit, mais chez un autre philosophe mysticisant du XIIe siècle, Abu Bakt ibn Tufayl, la vision extatique de son héros, nommé Hayy ibn Yaqzan (Vivant fils de l’éveillé), on lit le terme al-fana qui signifie l’anéantissement, la neutralisation de son moi afin de spiritualiser son essence, se défaire de son enveloppe charnelle et prendre ainsi part au monde du divin.

On peut penser aux sefirot des kabbalistes qui recherchaient eux aussi la conjonction avec l’essence divine. Mais il y a la lecture des Psaumes qui ont laissé une empreinte indélébile sur la théologie musulmane des premiers siècles de l’islam.

Ibn Arabi trouve les mêmes accents que ce Psalmiste qui fut probablement l’homme le plus religieux, le plus pénétré d’inspiration divine, que la terre ait jamais porté… Exemple : A Lui la louange, à Lui la gloire infinie… (p 50) On pourrait sans la moindre difficulté, citer ici des versets des Psaumes qui célèbrent Dieu en des termes similaires.

Ibn Arabi a presque mené une vie d’errance, voyageant d’Occident en Orient, visitant les villes de Fès, Marrakech, Bougie, Tunis et tant d’autres cités arabes. Certains de ses poèmes relatent quelques expériences vécues lors de ses pérégrinations : J’ai déployé tant d’efforts pour rencontrer un être parfaitement droit, mais il n’en existe pas parmi les hommes (p 70).

La nature charnelle de l’homme a toujours constitué un obstacle plus ou moins infranchissable pour rejoindre le voisinage de son créateur. Et il me semble que la différence fondamentale entre la spéculation philosophique ou rationnelle, d’une part, et l’approche ou l’adhésion mystique, d’autre part, tient à cette différence : là où le philosophe parle de son intellect qui lui permet d’aborder l’univers, le mystique adopte une attitude de quasi-soumission vis-à-vis de son créateur : c’est une créature qui doit tout à son créateur. Cette créature maintient en vie ce rapport de dépendance ontologique.

Nous sommes à des années-lumière des spéculations de la théologie rationnelle. Dieu a tout créé, nous sommes tous ses créatures et rien d’autre ne compte. C’est la seule configuration possible de notre relation à Dieu. C’est ce qui apparaît ausss dans la poésie religieuse du grand philosophe juif de tendance néo-platonicienne, Salomon Ibn Gabirol (mort vers 1050).

Le grand Diwan pourrait aussi s’intituler A la recherche de l’amour de Dieu. Les éditeurs ont trouvé une très belle formule : un geste d’amour d’un Dieu qui a la nostalgie de l’amour. C’est une dialectique bien connue qui oppose la crainte de Dieu à l’amour de Dieu. Elle a trouvé refuge dans toutes les religions et toutes les spiritualités.

Contrairement aux penseurs gréco-arabes qui ont repris dans ses grandes lignes la division tripartite de l’âme humaine, les mystiques ont fait de cette dernière une véritable étincelle divine qui se consume d’amour pour son créateur. Il faut donc se connaître, le fameux connais toi toi-même.

Cette maxime delphique a retenu l’attention des théologiens des trois religions monothéistes. Les Arabes n’y ont pas fait exception, mais ils l’ont adaptée à leur situation religieuse. Chez eux, cela donne : O homme, connais ton âme et tu connaîtras ton Dieu (A’raf nafsaka ya insane wa ta’raf rabbaka.

La Bible hébraïque a les mêmes accents lorsqu’elle dit : reviens vers ton cœur et l’Eternel ton Dieu reviendra en toi… (we-chavta el levavékha we shav ha-Shem élohékha lakh..)

Tous les mystiques se battent avec le langage dont ils sont tributaires pour exprimer des expériences intérieures ineffables. On a parlé des Psaumes plus haut. Le Psalmiste dit qu’il halète après Dieu (ken nafchi ta’arog lékha Elohim, tasm’a nafchi l’Elohim). Il a soif, soif de Dieu

Le Grand Diwan, Ibn Arabi, Paris, Albin Michel, 2016