Après une ascension fulgurante, Mohammed ben Salman, le prince héritier d’Arabie, « purge » le royaume et fait place nette autour de lui.

Pour brutales qu’elles soient, ces méthodes lui laissent les coudées franches pour réformer un pays et une société en demande d’ouverture.

À quoi joue Mohammed Ben Salman, le jeune prince héritier d’Arabie saoudite ? À quoi pense-t-on lorsque l’on a 32 ans et que l’on est propulsé à la tête d’une des pétromonarchies les plus puissantes, anciennes et conservatrices du Golfe ?

Ces questions, tous les observateurs de la région se les posent, depuis que celui qu’ils surnomment « MBS » a orchestré, de main de maître, l’une des plus impressionnante et brutale purge politique que son pays ait connue.

Début novembre, plusieurs dizaines de personnalités du royaume ont été arrêtées, au motif — au prétexte, diront certains — d’une nécessaire lutte contre la « corruption » des élites saoudiennes.

Des princes et ministres figurent parmi les hommes appréhendés. Un véritable coup de force de la part de MBS, qui entend ainsi asseoir son autorité. Et un coup de balai salutaire, indispensable si le jeune prince souhaite réussir son pari : moderniser l’Arabie saoudite et la faire entrer de plein pied dans le XXIe siècle. Au forceps, s’il le faut.

Un coup de balai politique et religieux

Pour avoir les mains libres, MBS s’est donc brutalement débarrassé de toute opposition interne, et notamment de l’ancienne génération des Saoud.

Quitte à se mettre à dos une partie de l’establishment religieux saoudien en rognant les pouvoirs de la fameuse police islamique ou encore en accordant de nouveaux droits aux femmes — elles seront enfin autorisées à conduire à partir de l’année prochaine. « Nous croyons que les femmes ont des droits dans l’islam qu’elles ont encore à obtenir », a-t-il ainsi déclaré.

Et MBS de plaider pour un islam « modéré, tolérant et ouvert » — à mille lieux, donc, des accusations de soutien à l’islamisme le plus radical. « Nous n’attendrons pas 30 ans, mais frapperons immédiatement l’idéologie extrémiste », a récemment lancé le dirigeant devant un parterre d’investisseurs internationaux, qui ont besoin d’être rassurés sur l’évolution sociétale du pays.

Le prince héritier a l’âge de sa population, dont 70 % a moins de 30 ans. Et il a bien compris les aspirations des jeunes saoudiens, ultra-connectés et éduqués — souvent à l’étranger —, en faveur d’une société plus ouverte sur le monde.

Il sait, notamment, qu’il peut compter sur un fort soutien populaire dans sa guerre à la corruption. Tant qu’elles seront corrélées à des avancées et résultats probants, ses volontés hégémoniques seront acceptées par la population. Cela tombe bien, les chantiers ne manquent pas.

Un coup de balai pour moderniser l’Arabie

Car l’Arabie saoudite est à la croisée des chemins. Longtemps, trop longtemps dépendante de sa rente pétrolière, la monarchie fait désormais face à l’impérieux défi de la diversification économique. Alors que les hydrocarbures constituent encore 90 % de ses exportations, la chute des prix du pétrole et la raréfaction annoncée des réserves imposent un virage économique à 180°.

Conscient de cette épée de Damoclès, MBS a lancé un vaste plan de réformes. Concocté avec un cabinet américain et intitulé « Vision 2030 », il vise à augmenter les dépenses des ménages saoudiens dans les loisirs, à diversifier l’économie notamment vers le numérique et les énergies renouvelables, à sortir d’un modèle essentiellement basé sur des entreprises publiques via une série de privatisations.

MBS a également annoncé le lancement d’un projet pharaonique de cité industrielle, une sorte de ville nouvelle dotée d’un budget de 500 milliards de dollars.

L’ensemble du plan « Vision 2030 » sera financé par la mise en vente de 5 % de Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière du monde, valorisée à quelque 2 000 milliards de dollars. Un « trésor national » dont le prince a bien compris qu’il ne suffirait plus, à lui seul, à tirer la croissance du pays.

Un coup de balai diplomatique

Enfin, l’ascension de MBS se caractérise par une redéfinition des priorités diplomatiques de l’Arabie. Pour la première fois, Riyad se rapproche de Tel-Aviv. Alors que son royaume est encore traversé par une forte hostilité à l’égard d’Israël, le prince héritier a tenu à se rendre, à plusieurs reprises, dans le pays pour en rencontrer les officiels : culotté.

Un volontarisme apprécié par Israël, la chaine israélienne Canal 7 affirmant même que « les derniers changements qui sont survenus dans le royaume saoudien ont été accueillis avec joie et satisfaction à Tel-Aviv ».

Les deux pays partagent en effet plusieurs ennemis communs, à commencer par les terroristes du Hezbollah. Et l’Iran chiite, ennemi de toujours de l’Arabie, que Riyad n’entend pas laisser devenir un pôle d’influence dans la région.

Il est encore trop tôt pour juger des premières actions de MBS, qui n’a pas encore officiellement succédé à son père, le roi Salman. Si tout indique qu’il souhaite endosser le rôle de « despote éclairé », cela n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les Saoudiens.

Au XVIIIe siècle en Europe, un certain Frédéric II de Prusse, lui aussi qualifié de « despote éclairé », avait en son temps imposé avec autorité de profondes transformations à son pays. Un saut dans la modernité à marche forcée, imposé à des élites politiques ou religieuses réticentes, mais qui a finalement propulsé le pays dans la modernité. Un modèle pour MBS ?