Editorialiste politique, Michaël Darmon est l’un des plus fins connaisseurs de la vie politique française. Il publie « Macron ou la démocratie de fer » (Ed. l’Archipel). Le livre est une exploration des coulisses de la « machine Macron » et met en lumière les ressorts d’une République autoritaire assumée par celui qui fête son premier anniversaire à l’Elysée.

Propos recueillis par Farah Benouis lors d’un entretien avec l’auteur.

Emmanuel Macron est en visite d’Etat aux Etats-Unis. Comment le président français gère-t-il la relation très privilégiée avec un président américain souvent décrié et souvent isolé sur la scène internationale ? 

D’abord il existe une relation forte entre la France et les Etats Unis, qui va au delà des dirigeants. C’est la raison pour laquelle la visite a commencé à Mount Vernon dans la maison de George Washington où trouvent les clés de la Bastille offertes par Lafayette. Sur le plan personnel, les deux hommes ont compris dès leur première poignée de mains qu’ils avaient un point commun : ce sont des outsiders qui ont pris le pouvoir dans leur pays alors qu’ils ne venaient pas du sérail.

Ils forment une sorte de binôme assez baroque entre le président intello et le roi de la TV réalité. Ils n’ont rien en commun mais ont tout pour s’entendre. Par ailleurs, Emmanuel Macron a très vite compris qu’il existait un décalage entre les tweets va-t-en-guerre du président américain et la réalité de l’action, plus pragmatique, qui est menée par l’administration américaine.

Est-ce qu’Emmanuel Macron va se faire le porte-parole de l’Union européenne face à un président américain qui n’a pas montré une grande sympathie pour l’Europe ? 

Il va le faire, notamment en défendant la cause de l’Europe afin qu’elle soit exemptée de taxes sur les importations d’acier et d’aluminium. De son côté, en le recevant pour une visite d’Etat, Trump désigne Macron comme le leader de l’Europe. L’enjeu pour le président français sera donc de faire évoluer les positions de son homologue américain sur de nombreux dossiers – sur l’acier mais également sur l’accord nucléaire iranien ou le climat – ce qu’il n’a pas réussi à faire pour l’instant malgré les bonnes relations entre les deux présidents.

Comment l’action diplomatique du président français, qui parle aux Américains, aux Saoudiens, aux Russes et aux Iraniens est-elle perçue ?  

Comme en politique intérieure, Emmanuel Macron a installé un « en-même-tempisme » diplomatique et il prend un risque car cette position est de moins en moins tenable. Dans le cadre des tensions entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite les parties demandent maintenant de choisir son camp. D’où la difficulté en ce moment pour Paris d’organiser un voyage présidentiel à Téhéran alors même qu’Emmanuel Macron va tenter de convaincre Donald Trump de rester dans l’accord sur le nucléaire iranien.

Macron se voit comme un « démocrate autoritaire » qui vaut mieux qu’un despote éclairé

En politique intérieure il conserve bien sûr une plus grande marge de manoeuvre qu’en diplomatie.. Comment qualifier sa gouvernance ?

Il a donné aux experts et aux technocrates, c’est-à-dire à des personnalités légitimes dans leurs domaines et dégagées des clivages partisans, le soin de « remettre les choses à l’endroit » et de transformer un pays que les alternances politiques entre la droite et la gauche ont, selon lui, échoué à changer.

L’un des chapitres de votre livre s’intitule Machiavel à l’Elysée (p32). On pensait avoir une présidence de consensus or c’est le contraire… 

C’est la vraie matrice de gouvernement d’Emmanuel Macron. Il a d’ailleurs fait son DEA de philosophie sur Machiavel et la figure du pouvoir. Machiavel c’est le conseiller du prince de Florence qui recommande une méthode de gouvernement mue par « la philosophie de la nécessité » : il faut faire ce qu’il faut pour le bien de la cité. Nous avons Emmanuel Machiavel à l’Elysée.

Macron cherche encore la grande mesure qui organisera l’avenir de l’Islam de France

Après les attentats du 13 novembre il a affirmé que l’enjeu de la lutte contre le terrorisme est « civilisationnel ». Que veut-il dire ? 

Il estime que la réponse policière n’est pas suffisante pour lutter contre le terrorisme. C’est un travail global de toute une société. Macron considère que, faute de figures héroïques et d’identification avec la société républicaine, beaucoup de jeunes des banlieues sont allés chercher d’autres figures dans le jihad. Pour Macron il faut recréer un héroïsme français. Dès qu’il le peut, il évoque des figures héroïques. C’est ce qu’il a fait en magnifiant l’action du colonel Beltrame, qui s’est substitué à une otage lors de l’attaque terroriste du Super U de Trèbes le 23 mars, en l’élevant au grade de héros français.

Comment veut-il inscrire son action politique dans l’Histoire ? 

Il aimerait que son passage à l’Elysée marque l’histoire de France. Sur le plan économique son quinquennat est une course contre la montre, entre une économie qui décline et une nouvelle économie pas encore complètement installée. Il craint que son quinquennat ne soit impacté par cet entre-deux. Il veut également marquer son passage à l’Elysée en prenant une grande mesure qui organisera l’avenir de l’Islam de France. Pour l’instant il cherche encore cette grande mesure. A l’Elysée on évoque la création du Consistoire par Bonaparte en 1808 comme référence qui pourrait inspirer l’organisation de l’Islam de France.

Vous décrivez « l’énigme Macron ». Un an après son élection est-ce que les Français connaissent leur président ? 

Il avance masqué et reste pour beaucoup inclassable. Depuis un an il se révèle comme un leader qui organise la société politique autour de lui mais qui en même temps veut libérer les forces de la société. Il a également perçu la demande d’autorité des Français qui veulent retrouver le Grand Homme. Il se voit comme un « démocrate autoritaire » qui vaut mieux qu’un despote éclairé. Sa gouvernance est un mélange de raffinement et de brutalité assumée. Cela correspond au personnage complexe qu’est Emmanuel Macron.

“Macron ou la démocratie de fer”, Éditions l’Archipel, 19 €, 282 p.