Les rencontres fréquentes entre les leaders russe, turc et iranien dans le contexte de la guerre civile syrienne ne peuvent voiler les différences d’intérêt profondes entre leurs pays.

Un passé conflictuel

Trois grands empires, russe, ottoman et perse ont connu de grandes mutations au XXe siècle.
La Russie communiste a été fédérée au sein de l’Union soviétique pendant 70 ans.

L’Empire ottoman a été réduit à la Turquie actuelle depuis 1922. Ennemi séculaire de la Russie, l’Empire ottoman fut qualifié « d’homme malade de l’Europe » par le tsar Nicolas Ie ; il fut démembré à partir du XIXe siècle pour céder la place à des républiques indépendantes en Europe et à des protectorats français, anglais et italien au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Les victoires d’Atatürk ont arrêté le morcellement de l’Empire ottoman, donnant naissance à la Turquie moderne sans donner au Kurdistan ou à l’Arménie la place qui leur revenait.

La Perse (l’Iran) est entrée plusieurs fois en guerre pour juguler l’expansion de l’Empire ottoman à ses frontières Ouest et Nord et des guerres russo-persanes se sont tenues au XIXe siècle; l’Iran est devenu République islamique en 1979.

Russie et Turquie

La descente d’un avion russe à la frontière turco-syrienne a été suivie d’un embargo russe qui a affaibli l’économie turque. Il y a eu réconciliation, mais l’embargo n’a jamais été totalement levé. La Russie qui exporte 5 fois plus qu’elle importe de Turquie fait pression sur ce pays pour qu’il s’équipe d’un système de défense anti aérien russe (S-400). Cela constitue un souci majeur pour l’OTAN ; la livraison d’avions furtifs F-35 à la Turquie et la production d’une partie de ses composants en Turquie même sont remises en question.

De son côté, la Russie n’est pas mécontente d’affaiblir la cohésion de l’OTAN dont les pays membres sont désenchantés du virage autoritaire et islamiste que lui a imprégné le président Erdogan.

La Russie soutient le dictateur syrien et a obtenu une base navale et terrestre sur la côte syrienne, mais la Turquie s’oppose au régime syrien et soutient des rebelles. Près de 3,5 millions de réfugiés syriens ont trouvé abri en Turquie et il est à craindre que l’ultime assaut d’Iblid à 35 kilomètres de la frontière turque ne se termine avec un nouveau flot d’émigrants.

Obsédée par la perspective d’une autonomie de sa minorité kurde en expansion, la Turquie a tout fait pour empêcher l’affirmation kurde et a envahi le Nord-Ouest de la Syrie peuplé de Kurdes. De temps à autre, la Russie reçoit officiellement des représentants kurdes, ce qui exaspère Ankara qui se plie alors aux exigences moscovites.

Russie et Iran

L’État impérial d’Iran a été loti en zone d’influence anglaise et russe durant la Seconde Guerre mondiale. L’URSS a soutenu une république kurde au Nord de l’Iran et une république azérie dans l’Azerbaïdjan iranien. Ces républiques n’auront pas fait long feu. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique s’est retirée de l’ensemble du territoire iranien, s’est implantée en Égypte, en Irak et en Syrie, mais sans jamais pouvoir dominer les principaux pays pétroliers de la région. Elle a soutenu Saddam Hussein durant la guerre irako-iranienne, mais a fini par développer une coopération étroite avec la République islamique, notamment sur le plan nucléaire.

L’Iran a permis aux avions russes d’utiliser des bases au Nord de son pays en direction de la Syrie, mais le gouvernement irakien qui bénéficie d’un certain appui américain refuse le passage d’avions militaires russes au-dessus de son territoire. La Russie ne s’oppose pas au bombardement de cibles iraniennes par Israël.

Pour la Russie, l’embargo décrété contre l’Iran élimine la compétition européenne sur le marché iranien. En outre, la baisse des capacités d’exportations de pétrole iranien bénéficie à la Russie qui est le plus grand exportateur de pétrole au monde après l’Arabie.

Turquie et Iran

La Turquie, pays sunnite « modéré », est rivale de la République islamique dominée par des mullahs chiites. Les deux pays s’accordent pour s’opposer au nationalisme kurde. L’Iran a des ambitions hégémoniques sur le Croissant fertile et c’est aussi le cas de la Turquie du président Erdogan qui ambitionne la grandeur ottomane passée. La Turquie n’est pas intéressée par un voisin iranien détenant l’arme nucléaire.

De fait, un mur est en construction le long de la frontière turco-iranienne. En outre, la Turquie souhaite écouler ses produits via l’Iran et la Syrie, ce qui entrera certainement en conflit avec l’Iran. Ce pays a « envahi » le marché irakien et veut faire de la Syrie un protectorat en y investissant des dizaines de milliards pour soutenir militairement le dictateur syrien et en armant le Hezbollah au Liban.

L’imbroglio syrien

Israël ne veut pas d’un contingent iranien en Syrie et il semblerait que les États-Unis et la Russie se seraient entendus pour que les milices chiites affiliées à l’Iran ne rentrent pas dans une bande de 80 km le long de la frontière d’Israël. Les États-Unis veulent éliminer l’ingérence iranienne dans l’ensemble des pays du Proche-Orient. La Russie et l’Iran aimeraient être chargés de la reconstruction de la Syrie et s’attendent à ce qu’elle soit financée par l’Occident.

La Turquie et l’Iran annoncent vouloir réaliser leurs échanges commerciaux en devises nationales plutôt qu’en dollars.
Toutefois, l’Iran et la Turquie ont une monnaie qui s’est considérablement dévaluée et il est peu probable que les achats et les ventes de pétrole ne suivent pas le cours du dollar.

La Turquie importe 50% de ses produits pétrolifères de l’Iran et les sanctions américaines qui toucheront également au pétrole iranien en novembre 2018 rendront la Turquie encore plus dépendante de la Russie. En prévision du durcissement de l’embargo américain, les grandes compagnies pétrolières occidentales se sont retirées de l’Iran. La Chine qui fait de plus en plus de gains sur le marché iranien a déclaré son intention ne pas augmenter ou réduire ses achats de pétrole iranien.

Les conférences de paix à Sotchi et Assana parrainées par la Russie tentent de court-circuiter les pourparlers de l’ONU à Genève, mais elles n’ont abouti à aucun compromis. Une zone de cessez-le-feu autour du dernier bastion rebelle à Idlib a été négociée entre la Russie et la Turquie, mais il reste à savoir ce qu’il en adviendra, car par le passé, les zones de désescalade ont été envahies par l’armée syrienne avec l’appui aérien russe. La Russie, la Turquie et l’Iran se considèrent comme des puissances rivales, car leurs intérêts sont divergents.

Qui est qualifié de terroriste dans cette région du monde ?

Pour tous les pays, c’est l’État islamique. Pour la plupart des pays sunnites, c’est la mouvance des Frères musulmans qui est néanmoins soutenue par la Turquie et le Qatar.

Les régimes syrien et iranien incluent dans l’appellation terroriste toute opposition au dictateur syrien, y compris l’opposition républicaine syrienne appuyée par la Turquie et bénéficiant de sympathies en Occident.

Le gouvernement turc inclut toutes les entités kurdes, celles qui ne sont pas affiliés au PKK y compris. Pourtant, ce sont des unités militaires kurdes armées par l’Occident qui ont assuré la victoire contre l’État islamique.

La Russie ménage tour à tour la Turquie et l’Iran pour mieux les contrôler. Pour l’Occident, la Turquie devient suspecte car elle s’éloigne de la démocratie. Pour les États-Unis et pour la majorité des états sunnites, l’ingérence iranienne au Proche-Orient est inacceptable.

Les souffre-douleur kurdes

L’Occident qui a mené la guerre contre l’État islamique tente de trouver une solution qui satisfasse les Sunnites syriens dont beaucoup vivent en exil et pour les Kurdes qui font, encore aujourd’hui, les frais des ambitions géopolitiques turques et iraniennes.

Le 8 septembre, l’Iran a lancé une attaque de missiles de haute précision contre le quartier général du parti démocratique du Kurdistan. Le chef des Gardiens de la Révolution iranienne a annoncé cyniquement qu’il s’agissait d’envoyer un message… aux superpuissances.