Je continue de m’amuser de cette anecdote de vacances. Après deux ans en Israël, la nostalgie des grandes vacances à la Française m’a petit à petit rattrapée. J’ai donc promis à mes enfants que oui, nous repartirions sur les routes de montagne pour se régénérer.

Dans les Alpes, comme avant.

Comme avant l’alya bien sûr.

Mais aussi comme avant cette transformation profonde qui est toujours en cours et qui nous change sans que cela ne soit réellement perceptible de l’extérieur, même par nos amis proches ou famille.

Comme avant, quand notre vie était normale, rythmée par des temps de vacances fixes, et des temps de travail. Quand on ressentait le besoin de se retrouver ensemble, qu’il nous fallait couper avec Paris car la routine nous engourdissait les pieds et que la pollution nous faisait rêver de nature.

Comme avant, quand nous n’étions qu’une chose à la fois et pas trente six. Quand nous n’étions pas un espèce de caméléon qui prend la couleur de l’endroit où il est, en un temps record et sans que cela ne se voie.

Bref, ces vacances dans un ailleurs qui nous serait lointainement familier nous réjouissaient. Nous rêvions de raclettes et de fondues, de marmottes et de randonnées sur les hauteurs. De France et même, je dois l’avouer, de têtes blondes. De programmes huilés à l’office du tourisme où tout serait simple et où nous comprendrions tout en un claquement de doigt. Nous rêvions d’Odile et de Martin, d’Athenais et de tous ces prénoms que nous cotoyions, pour faire vraiment comme avant.

Déjà, il fallait remplir les formulaires d’inscription et nous avions vaillamment écrit « Paris » comme lieu de résidence car après tout, nous étions dans le « comme avant » alors autant s’en donner à cœur joie et replonger dans un passé pas si lointain.

Et puis, nous n’avions plus envie de raconter pourquoi nous étions partis, et « oui, c’est une expérience folle », « non, nous n’étions pas Israéliens à la base, des purs Français presque de souche », « oui oui, les enfants s’intègrent vraiment plus vite que les parents », « en fait, nous sommes Juifs mais aller vivre en Israël est cohérent car »…

Non, vraiment pas envie de refaire le film et de revivre les moments qui comme avant nous pesaient. Nous voulions être anonymes et transparents. Se fondre dans le paysage, pour une fois, sans faire de vagues.

Ce que nous voulions, c’était être des touristes dans notre ancien pays et profiter de tout ce que la France offre de mieux, avec l’avantage de la familiarité et de la langue. Oublier un temps que nous étions devenus des êtres en perpétuel transit, en questionnement éternel et confrontés en permanence à deux mondes que rien ne relie, ou presque.

Je commençais déjà à glisser et à me déconnecter totalement d’Israël et de toute cette histoire d’Alya quand je tombai nez à nez avec une famille de huit enfants parlant hébreu. Heureux hasard pensais-je! J’ai dû y penser si fort qu’on me les a envoyés, me disais-je. Ou peut-être, était-ce le fruit de mon imagination, débordante ces temps ci, étant bien incapable de me couper d’Eretz Israël qui me collait à la peau.

Fière de cette coïncidence, je leur brandis le livre en hébreu que je tenais en main en signe de patriotisme partagé! Mais cela ne leur dit rien et ils tracèrent leur route, avec nonchalance.

Et puis, ce fut une autre famille, puis une autre, puis des dizaines de familles, les garçons avec leur talits et leurs kippas, les mamans avec des longs cheveux, des chapeaux noirs de toutes tailles et de toute sorte, qui surgissaient de partout alors que nous tenions nos prospectus pour l’escalade en mains.

Très vite, je compris que les 2 Alpes était la station de montagne où est organisée chaque année le séminaire d’été le plus important de Hassidout par le Chabad.

Nous avions choisi un des plus jolis villages de montagne pour prendre un peu de fraicheur et nous refaire une santé, et nous étions en train de pousser la balançoire en chantant en chœur  avec l’assemblée « naadnette, naadnette… ». Mes enfants qui me regardaient d’un air narquois en me lançant « ben tu vois, on peut parler hébreu sans problème ici ».

Pas de doute, on m’envoyait un message de là-haut. On ne fuit pas les siens.

J’ai cherché beaucoup de fois des images de pays ou de ville où ma Francité et mon Israélitude pourraient être réunies. J’ai pensé à Tel Aviv et à ses hordes de Français qui débarquent sur les plages chaque été. Ou même à Netanya.

Mais rien n’égale l’image des 2 Alpes avec ses tires-fesses et ses luges d’été sur lesquels nous entendions des Juifs religieux du monde entier chanter et prier avec une liberté débridée. Parfois, je me surprenais à envier cette liberté que je ne parviens toujours pas pleinement à exercer.

Et puis, en prenant une auto stoppeuse sur une route, une charmante dame qui était saisonnière dans un hôtel de la station, nous avons osé lui dire que nous habitions en Israël. Nous nous sommes sentis en confiance, elle avait baroudé toute sa vie, après tout, il en fallait beaucoup pour la choquer.

Choquée elle ne fut pas, mais curieuse elle saisit la perche au vol en nous demandant ce que représente « ce groupe dont les hommes, les femmes et les enfants se ressemblent tous par leur accoutrement ». Alors, j’ai réalisé que notre place était privilégiée et que peut être, nous n’en profitions pas assez.

Assez Française encore pour montrer patte blanche et expliquer. Assez Israélienne pour me sentir libre et plus accusée de double allégeance. Laïque mais pas trop quand même. Religieuse, juste ce qu’il faut pour savoir ce qu’il se passe et avoir plaisir à aller écouter un cours sur la Paracha de la semaine.

C’est peut-être tout ça la force des Juifs de France, en Israël et même en dehors.

Etre un peu de tout, et créer des ponts entre des mondes qui semblent irréconciliables, mais qui peut-être, au fond, ne le sont pas tant.