Mes hôpitaux comme d’autres diraient  » mes universités « . L’école de la vie, de la mort aussi, à affronter quand il n’y a plus d’autre choix, quand l’impossible a été entrepris pour toujours se tourner vers la vie…

Mes hôpitaux, ce sont plus précisément, à Jérusalem, deux immenses paquebots arrimés en plein centre de la ville : Sharei Tsedek, les portes de la Justice et, à sa périphérie : Hadassah, le prestigieux établissement voué à l’excellence.

Deux voiles de l’Espoir, voguant contre vents et marées, arborant fièrement les valeurs juives universelles d’humanité dans la prise en charge toujours difficile des malades.

Souvenirs nombreux d’accompagnements joyeux ou douloureux… pardon pour leur caractère personnel mais il s’agit avant tout de témoigner.

Allégresse lors de la naissance des petits-enfants, cris et chuchotements des accouchements vécus dans une atmosphère poignante de sainteté quasi biblique.

Je me souviens d’un Kidoush de Shabbat récité dans la salle de travail même, à une heure à peine de la délivrance, de la pieuse sage-femme, tête couverte, manipulant sans état d’âme les fils électriques du monitoring.

Opérations de la dernière chance pour une vieille maman à bout de souffle, en service de cardiologie. Je me souviens du stress de la famille réunie, des informations données scrupuleusement à toutes les étapes de l’intervention, sur un tableau préservant l’anonymat de la malade, du suivi attentif avec pour priorité absolue La Vie.

Ultime combat de l’aïeul, le patriarche de la famille, tant aimé, entouré de sa tribu éplorée. Soins multiples dispensés au jour le jour, jusque dans les couloirs, par un personnel dévoué alors que les lits manquent cruellement.

Je me souviens de l’entrée des infirmières sur la pointe des pieds, cherchant à épargner au maximum l’accompagnatrice, épuisée par les longues veilles, de la douceur presque bienfaisante des derniers moments.

Et puis l’annonce fulgurante d’une maladie grave… prise en charge immédiate, multiplication des examens, accompagnement compétent, attention portée à la douleur et à sa totale maîtrise, volonté d’atténuer le choc par tous les moyens.

Mise en place d’une équipe de soutien, à la disponibilité totale, merci aux infirmières aux portables toujours généreusement ouverts.

Mobilisation absolue par ailleurs de toutes les stratégies pour lutter contre le fléau : perruque, activités artistiques ou sportives gratuites, mise à disposition par une association du médicament salvateur en attendant la fameuse autorisation et j’en passe.

Je me souviens de la salle de chimiothérapie, des malades aux crânes rasés, accrochés à leurs perfusions, du ballet des infirmières aux petits soins, du partage avec une vieille femme arabe de gâteaux faits maison distribués par des bénévoles au grand cœur.

Oh son regard attristé ! Oh la bénédiction, chacun la sienne, récitée de concert : un grand moment de partage et de compréhension mutuelle.

Trêve d’émotion. Pour tous ces aléas de l’existence, banals mais exceptionnels au plan individuel, passage obligé par l’hôpital, lieu familier, animé d’une vie intense, où se déploie une générosité sans pareil, réconfortante malgré les épreuves.

Bien sûr que tout n’y est pas rose, qu’il faut beaucoup attendre aux urgences, qu’il y aurait encore beaucoup à faire pour y améliorer l’accueil, l’hygiène etc.

Que dire des erreurs grossières, des longs couloirs glacés la nuit à la recherche d’une couverture, d’une compresse, d’un regard attentif auquel s’accrocher ? Que dire des cris lancinants des malades, de l’anarchie des lits plaqués contre le comptoir, de l’apparente désorganisation toute orientale ?

Mais que dire aussi du sourire compatissant d’une infirmière, de son geste brusque pour protéger la pudeur d’une vieille dame, d’une tasse de café offerte par tous ces bénévoles qui s’activent.

Que dire surtout de ces soins dispensés aussi bien aux Juifs qu’aux Arabes (parfois même menottés…) dans un total respect de la différence ?

Que dire de ces prières psalmodiées avec ferveur dans un bel ensemble ?

Dieu sûrement y reconnaîtra les siens : les hommes de bonne foi subissant la même souffrance, éprouvant le même désarroi face à leur humaine condition.

Que dire de ces moments exceptionnels d’allumage de bougies de Shabbat, de Hanoucah, du passage incongru de clowns entre deux beignets ?

Que dire de cet instant de grâce suprême où de jeunes soldats, armés de leur seule guitare, viennent murmurer des chants enveloppants ?

Que dire enfin de… la fin, de ce moment crucial au cœur de la nuit où les yeux se ferment dans la dignité, la sérénité et le respect scrupuleux de la volonté du défunt ?

Voilà ce que je tenais à dire, forte de mon expérience, hélas non négligeable, de ces hôpitaux. Je tenais à dire tout simplement Merci. Merci à ces lieux de vie que sont les hôpitaux qui accompagnent le patient, quel qu’il soit, jusqu’au bout de sa nuit, avec un dévouement remarquable.

Nous autres « Français », Juifs de France installés en Israël, toujours un peu suspicieux, un tantinet bougons, gâtés que nous étions par notre sacrosainte sécurité sociale, nous ne mesurons pas assez notre chance.

Nous venons à peine de « monter » en Israël que déjà nous voilà munis de la fameuse carte d’identité, véritable sésame, nous ouvrant tous les droits. Nous brandissons avec une totale désinvolture la carte magnétique de la Caisse maladie qui donne accès à toutes les informations médicales nous concernant.

Certes, cela ne va pas sans mal, sans batailles titanesques où l’absurde cohabite avec les pesanteurs administratives à notre grande exaspération mais c’est le prix à payer pour appréhender le système parfois trop rigide.

Petit à petit, nous comprenons comment ça marche entre « afnaïa » et « hithaïvout », le « Sharap » n’a plus de secret pour nous. Nos droits… certes ! Nous en usons, nous en abusons.

Mais qu’en est-il de nos devoirs ?

Nous avons encore si peu cotisé, si peu versé notre quote-part d’Assurance Santé et pourtant, nous recevons les meilleurs soins, les médicaments les mieux adaptés, peu importe leur prix, dans un bel élan de solidarité sociale ! N’est-ce pas au bout du compte extraordinaire ?

Quel pays au monde, en ce siècle de misère et de brassage de populations, prend ainsi en charge, par exemple, des personnes âgées, lors d’une alyah tardive, une alyah de la dernière chance, leur offre une hospitalisation à domicile et toutes les aides sociales inhérentes avant même que la famille ne les réclame ? Merci le grand Ordinateur.

Alors, oui merci ! Le moins qu’on puisse dire, c’est tout simplement merci ! Soyons-en conscients : c’est le moindre de nos devoirs d’exprimer haut et fort cette reconnaissance malgré les difficultés rencontrées.

Merci au Créateur pour tous ces bienfaits, merci à l’État d’Israël qui protège tous ses citoyens indistinctement, les anciens et les nouveaux venus, désireux de modifier leur trajectoire, de rattraper le temps perdu, de vivre un peu, beaucoup, passionnément dans le pays du lait et du miel.

Merci aux auxiliaires de vie de l’hôpital, du plus humble au plus important, qui accomplissent une mission épuisante et sacrée, avec courage, avec abnégation.

Je suis pour tout cela reconnaissante à D., à mon nouveau pays Israël et fière sans l’ombre d’un doute d’appartenir à un tel peuple, pétri de ces valeurs essentielles de solidarité, d’humanité.