search

Menahem Begin est né en Pologne. Il a gagné le pouvoir grâce aux Marocains

Le Premier ministre Menachem Begin lors de l'émission d'ABC ‘Good Morning America’, le 16 novembre 1980. (Crédit : AP)
Le Premier ministre Menachem Begin lors de l'émission d'ABC ‘Good Morning America’, le 16 novembre 1980. (Crédit : AP)

Vingt-neuf ans d’opposition, une élite qui le méprisait, et un électorat que personne ne voulait. En 1977, Begin a compris ce que les Marocains d’Israël attendaient : qu’on les regarde.

Il n’y a rien de marocain chez Menahem Begin. Né à Brest-Litovsk, formé dans le sionisme révisionniste d’Europe de l’Est, avocat, chef de l’Irgoun, il incarne tout ce que les Juifs marocains ne sont pas.

Et pourtant, c’est lui qu’ils ont choisi.

Pendant vingt-neuf ans, Begin a perdu toutes les élections. L’establishment travailliste le traitait en paria. Et pendant ces mêmes vingt-neuf ans, à Sderot, à Netivot, à Ofakim, des centaines de milliers de Marocains apprenaient ce que ce même establishment pensait d’eux.

Deux humiliations parallèles. Un jour, elles se sont rencontrées.

Ce que le Mapai a fait aux Marocains

Il faut commencer par ce qui a rendu Begin possible.

Les Juifs marocains arrivent en Israël dans les années 1950 et 1960. Le pays est tenu par le Mapai, l’élite ashkénaze de gauche qui contrôle l’État, l’économie et la culture. Cette élite les installe dans les villes de développement, les oriente vers les emplois manuels, qualifie leur culture de primitive. Elle se considère comme porteuse de la vraie civilisation juive, celle d’Europe.

En 1971, des jeunes de Musrara, à Jérusalem, fondent les Panthères Noires israéliennes pour crier cette injustice. Le pays les entend, mais rien ne change. Le pouvoir reste au même endroit.

Un ressentiment de vingt ans s’accumule. Il attend quelqu’un.

Ce que Begin a compris

Begin n’était pas marocain. Mais il était méprisé par les mêmes gens.

Chef de l’opposition depuis 1948, il a été traité par Ben Gourion comme un homme infréquentable. L’élite travailliste le tenait pour un démagogue, un extrémiste, un étranger à la vraie culture israélienne. Exactement ce qu’elle disait des Marocains.

En 1977, Begin fait ce qu’aucun dirigeant israélien n’avait fait avant lui : il s’adresse directement aux communautés orientales, avec respect et reconnaissance. Il ne leur promet pas de devenir ashkénazes. Il leur dit qu’ils sont des Juifs, tout simplement, et que leur dignité ne se négocie pas.

Ce n’est pas un programme économique. C’est un regard. Et c’est ce regard qui manquait depuis vingt-cinq ans.

Le Likoud emporte les élections. Trente ans de domination travailliste s’effondrent. Le Mahapakh.

Un Marocain au gouvernement

Begin ne se contente pas de discours. Dès 1977, il fait entrer au gouvernement David Levy, né à Rabat en 1937, ouvrier du bâtiment devenu syndicaliste, l’homme qui incarnera pendant vingt ans le Marocain assumé au sommet de l’État.

Levy deviendra ministre des Affaires étrangères à deux reprises. Un Marocain représentant Israël sur la scène mondiale, porteur d’une tradition de dialogue et de respect hiérarchique directement héritée du Royaume. Après lui, assumer ses origines marocaines au sommet de l’État n’était plus un acte de courage, c’était une évidence.

L’ancien homme politique israélien David Levy lors d’une conférence de l’Israeli Television News Company, au Centre de convention international (ICC), à Jérusalem, le 3 septembre 2018. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

C’est Begin qui a ouvert cette porte.

Juin 1981, le moment de vérité

À la veille des élections de 1981, lors d’un meeting travailliste à Tel-Aviv, un animateur de télévision traite les électeurs du Likoud de « tchahtchahim », un terme de mépris visant les Orientaux, et les oppose aux « vrais » soldats du pays.

Le lendemain, devant une foule immense, Begin répond. Il dit que dans son camp, il n’y a pas d’Ashkénazes ni de Sépharades, seulement des Juifs, et que les soldats marocains et irakiens sont tombés pour Israël comme les autres.

La phrase fait le tour du pays. L’élection est jouée.

Ce que le camp travailliste n’avait pas compris, Begin l’avait compris depuis longtemps : on ne gagne pas les Marocains avec des subventions. On les gagne en refusant de les mépriser.

Ce qu’il faut retenir

L’alliance entre Begin et les Marocains n’est pas un accident de campagne. C’est la rencontre de deux exclus qui ont décidé, ensemble, de prendre le pouvoir à ceux qui les excluaient.

Cette alliance a survécu à Begin. Elle a survécu à Levy. Elle traverse aujourd’hui la quatrième génération. Quarante-neuf ans plus tard, le Likoud puise toujours l’essentiel de sa force au sein de la communauté d’ascendance marocaine.

Un homme né en Pologne a bâti sa victoire sur la dignité des Marocains. Et les Marocains ne l’ont jamais oublié.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
Comments