On nous fit descendre des véhicules à coups de trique. Le convoi pénétra groupé dans la cour de la prison. Nous entrâmes en file indienne à l’intérieur d’un grand hall. La porte d’entrée de la prison n’était pas très éloignée du hall et j’imaginais des hommes et des femmes marchant en toute liberté sur les trottoirs de l’avenue.

Je me sentis saisi d’un intense besoin de liberté et me demandai si je n’allais pas me diriger innocemment vers la sortie, et faire comme si je me trouvais là par erreur.

C’est à ce moment précis qu’un ordre retentit, lourd de menaces :
– Les juifs descendent par le couloir de gauche, les autres descendent par le couloir de droite.
J’étais ainsi durement rappelé à la réalité. J’étais bel et bien prisonnier et mon sort allait de nouveau se jouer dans un sens ou dans l’autre, comme tout au long de ma captivité.

Mon rêve éphémère d’évasion s’était complétement évanoui, je me mêlais donc aux autres jeunes, empruntant le couloir de droite, espérant que le sort m’attendant au bout de ce couloir serait moins redoutable que celui réservé aux juifs.

C’est alors qu’avec effroi, j’entendis mon voisin le plus proche, un jeune garçon de mon âge, m’apostropher :
– Toi qui es juif, tu as bien entendu, tu dois prendre l’autre couloir ».

Réalisant immédiatement que ma seule chance de survie était de garder mon sang-froid, je regardai mon interlocuteur droit dans les yeux, en lui répondant d’une voix qui se voulait assurée et persuasive :

– Tu es fou mon gars, je ne suis pas juif, qui t’a raconté ce boniment ?
– Je l’ai entendu dire à Roissiat…
– Eh bien c’est faux, je ne suis pas juif.

Le dialogue s’arrêta là et je repensai à l’appréhension qui m’avait fait trembler lors du passage à Clairvaux. Si ce garçon m’avait dénoncé comme juif ce jour-là, je serais peut-être déjà mort.

A présent, la preuve était faite que je devais constamment être sur mes gardes face aux Allemands et malheureusement aussi face à mes compagnons de captivité.

La prison de Montluc avait très mauvaise réputation. On y torturait des résistants souvent jusqu’à la mort et c’était le sujet principal des conversations que nous tenions dans nos cellules. Nous étions quelques-uns, parqués à même le plancher, dans une semi-obscurité et comme suspendus aux bruits inquiétants des pas dans le couloir.

La porte allait-elle s’ouvrir ? Un S.S. apparaîtrait-il pour emmener l’un de nous pour un interrogatoire avec les tortures d’usage ?

Notre cœur battait très fort et l’angoisse nous envahissait, d’autant que des cris et des plaintes arrivaient jusqu’à nous.
La nuit fut tourmentée, nous n’arrivions pas à nous endormir tant la tension était forte. Ce fût donc une nuit blanche, blanche de terreur.

Le lendemain matin, une grande effervescence régnait dans les couloirs, nous laissant penser qu’il se préparait quelque chose d’important. Les suppositions allaient bon train et nous essayions de nous rassurer les uns les autres.

Tout à coup, la cellule résonna de grands coups de poings martelés sur la porte, accompagnés d’injures alternativement en allemand et en français. La porte s’ouvrit et on nous fit comprendre que notre voyage n’était pas terminé et que nous devions nous préparer à un départ immédiat pour une nouvelle destination.

Nous allions quitter Montluc sans avoir subi d’interrogatoires, sans avoir été maltraités et considérions que c’était encore une chance, une sorte de miracle.

Les gémissements de souffrance qui étaient parvenus jusqu’à notre cellule évoquaient d’horribles sévices que nous n’aurions peut être pas eu le courage et la force de supporter.

Dehors, des camions nous attendaient pour nous conduire jusqu’à la gare de Lyon, avec le même déploiement de gardes armés.
Là, surprise, on nous fit monter dans des wagons de voyageurs normaux. Dans les compartiments, les fenêtres avaient été blo- quées par une latte de bois.

Le groupe que nous formions maintenant n’était plus seulement composé des jeunes de Roissiat, mais comprenait aussi des prisonniers de tous âges et de toute provenance. Interdiction nous avait été faite d’ouvrir les fenêtres.

On nous avait distribué un sandwich pour le voyage, dont nous ignorions toujours la destination. Dans les couloirs du train, les soldats en armes passaient et repassaient, le fusil prêt à tirer en cas de tentative de fuite.

Le train s’ébranla bientôt pour une manœuvre allant nous conduire d’une gare à l’autre. Nous passâmes un tunnel à très faible allure et l’idée de nous évader par la fenêtre nous effleura un court instant.

L’un d’entre nous essaya à tout hasard de descendre la vitre du compartiment et là, nouvelle surprise, la vitre descendait normalement ; la latte de bois était un leurre. Hélas, toute évasion était impossible, le tunnel étant gardé par d’autres soldats en armes. La fenêtre fut refermée rapidement.

Un officier allemand parcourut tous les compartiments en nous annonçant enfin notre destination : le camp de Compiègne. Avec comme menace d’exécuter ceux qui tenteraient de s’évader. Le train démarra bientôt, franchissant les ponts du Rhône et de la Saône.

Je pouvais dire adieu à Lyon, la ville où nous avions habitée quelques mois, au Parc de la Tête d’Or où j’avais eu mon premier flirt de jeune garçon, au Théâtre des Célestins où j’avais eu le plaisir de voir quelques opérettes et d’entendre l’un des premiers tours de chant d’Yves Montand.