A cette annonce, je crus me trouver mal tandis qu’un souffle de réconfort parcourut mon cœur. Reims, ma ville, ma cité, mon quartier, ma maison où il y a quelques années encore, je menais une vie heureuse, insouciante, le cœur léger, l’âme emplie de naïveté.

Et si je pouvais transmettre un message écrit qui serait peut-être ramassé sur la voie par un cheminot ?
Vite, je récoltai un morceau de papier, un crayon et je griffonnai quelques mots à l’intention de mes parents, que je jetai à travers le grillage de notre prison.

J’ai su beaucoup plus tard, en rentrant de déportation, que ce billet avait été ramassé et transmis.
Chacun de nous voulait attirer l’attention des cheminots qui travaillaient sur la voie. Nous tapions de toutes nos pauvres forces sur la porte des wagons en criant :
– Soif, nous avons soif, nous avons faim.

Bientôt de l’eau nous fut versée à l’aide de tuyaux.
Nous en récoltions assez peu vu la rapidité avec laquelle l’opération fut menée face aux S.S. menaçants.
Combien de temps ce train de la mort stationna-t-il en gare de Reims ?

J’avoue ne plus m’en souvenir, sans doute plusieurs heures.
Heures d’angoisse et d’impuissance alors que la tension du désespoir montait en chacun de nous. Nous commencions à nous demander combien de survivants parviendraient au bout du voyage. Déjà, deux ou trois déportés, étendus sur le plancher, semblaient près de la mort. Peut-être déjà morts ?

L’air était devenu carrément irrespirable, une odeur pestilentielle planait dans notre wagon. Nos propres excréments jon- chaient le sol et la folie commençait à faire des ravages dans nos rangs.
Combien de temps ce voyage allait il encore durer ?
Le sifflement strident d’une cheminée que l’on actionne puis le train s’ébranla soudain, nous emmenant tous vers notre triste destin.

Que pouvions-nous espérer maintenant ?
Que le train soit pris d’assaut par un groupe de résistants ou tout simplement que notre train déraille, ce qui nous aurait peut-être permis de nous échapper…

Mais rien de tout cela n’arriva et nous sentions maintenant qu’il nous faudrait aller jusqu’au bout de notre calvaire.
La nuit du 13 au 14 Mai fut une nuit terrible.
Des cris, des pleurs s’échappaient de notre poitrine, nous réclamions de l’air, du pain, de l’eau.
Nous entendions les râles autour de nous, des déportés s’allongeaient pour mourir, exténués de fatigue.
Puis le silence, un silence de mort s’établit jusqu’au matin.

Le convoi venait de s’arrêter. Nous étions à Erfurt, à quelques kilomètres de Buchenwald, dernière étape avant le camp de concentration.
Les survivants se relevèrent, s’agglutinant autour de la petite fenêtre et se mirent à réclamer de nouveau de l’eau. Personne ne répondit à leur appel.

Quant à moi, bien que faisant partie des survivants, j’étais complètement hébété, essayant autant que possible de me rapprocher de cette petite ouverture sur le ciel.
Puis le train repartit, à très faible allure, en direction du camp dont nous ignorions tout.
Bientôt, nous atteignîmes Weimar Buchenwald, le train de la mort s’arrêta brutalement et définitivement.

Les lourdes portes s’ouvrirent et aussitôt les cris, les hurlements de S.S., les aboiements des chiens nous firent comprendre que le voyage était terminé.
A coups de trique, à coups de pieds, à coups de poing, on nous fit sauter des wagons de l’enfer pour tomber dans un autre enfer. Des morts jonchaient le sol des wagons.

Combien de morts parmi nous ?
Une dizaine peut-être, ils seraient immédiatement brûlés. Dans les autres wagons, il devait y en avoir davantage.
Les Allemands précipitaient la descente des prisonniers à moitié inconscients, qui devaient sauter des wagons pour s’écrouler généralement sur le macadam du quai, les chiens hargneux des S.S. se jetaient alors sur les malheureux rescapés et les forçaient à se relever très vite.

« Loss, Loss, Schnell, Schnell » hurlaient les S.S.
Leurs cris, les aboiements des chiens créaient une atmosphère de terreur, de fin du monde. Nous étions effarés. On nous fit mettre par rangs de quatre avant de nous faire pénétrer dans le camp, toujours encadrés de S.S. et de chiens hurlants.

Quelques centaines de mètres plus loin, c’était « BUCHENWALD » avec au fronton cette devise : « Arbeit macht frei ».
En franchissant le seuil, nous nous demandions tous combien de temps nous resterions là et comment nous en sortirions. C’était le 14 mai 1944.

On nous fit comprendre que nous allions passer à la douche et à la désinfection. « Cette bonne nouvelle » se changea en terrible crainte mais les déportés des convois précédents nous rassurèrent : les douches étaient ici de véritables douches, pas un préambule aux fours crématoires comme à Auschwitz.

Le doute, heureusement, ne dura pas longtemps. Il s’agissait bien de douches, rudimentaires mais réparatrices après ce terrible voyage dont nous nous souviendrions toujours.

Puis ce fut la désinfection totale sous forme de poudre, sur tous nos pauvres corps.
Après toutes ces opérations, on nous confisqua nos habits civils souillés, tâchés, défraichis et on nous donna à la place des vêtements rayés bleu et blanc et des sabots de bois.

On passa alors à la tonte générale de nos cheveux avec des raies fantaisistes humiliantes.
On nous prit nos montres, nos chevalières, notre argent, le tout consigné par un S.S.

Je remis comme tout le monde ces derniers souvenirs de ma vie antérieure, à l’exception d’un billet de 500 francs que je pensais pouvoir cacher sur moi.
Mais à peine sorti de ce lieu de métamorphoses morbides, je lâchai volontairement ce billet en marchant, geste stupide mais qui correspondait peut-être à la crainte d’être découvert avec cette somme sur moi.

J’étais affecté au bloc 48 dans le petit camp, mais avant de m’y rendre, il me fallait passer la visite médicale.
Là, de nouveau je pensai qu’il s’agissait d’une sélection et cette fois, je me trompais pas.
On choisissait les déportés qui allaient repartir pour un autre camp, un camp transitoire de travail, « un transport » comme l’on disait.

Et là, tout était à craindre, comme je le sus beaucoup plus tard.
Au revier *, l’infirmerie où nous devions passer cette sélection, je me présentai devant un médecin français qui me posa quelques questions et me dit en souriant :
– Allons, tu es jeune et sympathique, je vais te garder à Buchenwald, tu seras mieux ici qu’ailleurs.
Parfois, au cœur du pire, on peut avoir de la chance.

* Abrévation de l’allemand Krankenrevier, utilisé dans le langage des camps de concentration pour définir un baraquement destiné aux prisonniers malades.