Je fus tout d’abord affecté à la carrière.
Il s’agissait du transport de grosses pierres d’un endroit à un autre, sans raison déterminée, si ce n’est celle de nous épuiser.
La journée de travail commençait à 5 heures du matin.

Le Kapo-Chef du bloc 48 portait un triangle rouge, c’était un déporté politique allemand.
Levés en sursaut, nous descendions de nos châlits superposés en titubant de fatigue. Couvertures rabattues en toute hâte sur les paillasses qui nous servaient de matelas. Toilettes rudimentaires et besoins effectués rapidement dans une espèce de tranchée commune, latrine pour quatre.

Petit-déjeuner sommaire consistant en un bol d’eau chaude infecte et un morceau de pain avec un petit morceau de margarine.
Puis c’était le rendez-vous sur la place d’appel, une immense place à l’entrée du camp où nous devions nous ranger dans un ordre impeccable et demeurer immobiles pendant des heures et des heures, par tous les temps.

Répondre en même temps au commandement « Mutzen ab » (enlevez vos casquettes !), en tremblant qu’on appelle votre matricule pour être condamné à être fouetté ou pendu, en public et en musique.

Pour faire un exemple, on décomptait un déporté tous les dix et on l’abattait ou on le pendait sur le champ. (L’angoisse qui m’étreindra les années suivantes vient en grande partie de ces heures d’attentes interminables, sur la place d’appel.)

Puis, soudain, nous partions en direction de notre lieu de travail. La carrière, où nous pataugions souvent dans la boue, surveillés et matraqués par des détenus à l’étoile noire (détenus de droit commun), était pour moi l’horreur absolue.
Un bol de soupe à midi, sur place, et le travail reprenait jusqu’au soir. Nous rentrions au camp complétement fourbus, les mains et les pieds blessés par le port des pierres.

Une soupe un peu plus épaisse qu’à midi nous attendait et nous ne pensions plus qu’à une chose : rejoindre nos paillasses pouilleuses d’où se dégageait une odeur insoutenable d’urine. Le même scénario se répétait chaque jour et chaque jour, nous pensions ne pas pouvoir terminer la journée.

Au bout de quelques temps, je résolus d’aller voir le Kapo pour lui dire que j’aimerais être affecté à la « Gustloff », une usine de V1, lui confiant que c’était pour moi une question de vie ou de mort de changer de travail. Il me reçut très froidement, me reprochant de ne pas vouloir travailler au succès de l’armée allemande, alors que plusieurs détenus du bloc 48 travaillaient déjà à la Gustloff sans autre problème.

Il ne me promit rien mais dans les quelques jours qui suivirent, je reçus ma nouvelle affectation. Là, les conditions de vie devenaient plus humaines. Un grand hangar où des centaines de détenus travaillaient à la chaîne, à la fabrication d’engins destinés à ébranler la résistance Anglaise.

Mais ce que les Allemands ignoraient, c’est que de nombreux engins étaient sabotés. Les alertes aériennes se succédaient et nous étions évacués chaque fois aux abords de l’usine.
Le bombardement effectif de l’usine allait bientôt changer le cours des événements pour beaucoup d’entre nous.
C’est à la fin du mois de Juin 1944 que l’événement eut lieu.

Cette fois, en effet, la chose semblait sérieuse. L’arrivée de nombreux avions alliés avait été annoncée, l’alerte déclenchée et l’on nous ordonna d’évacuer rapidement l’usine et de nous disperser dans les bois sans nous approcher des grillages barbelés et électrifiés. Ce que nous fîmes sous les premières bombes qui tombaient, nous ne savions pas encore s’il s’agissait de bombes explosives ou de bombes incendiaires…

Je m’étais réfugié sous un arbre et je voyais tomber les bombes de plus en plus près de moi. Plusieurs détenus avaient été touchés et, comme par instinct, je décidai de changer de place de quelques mètres. Ce fut encore une fois ma chance puisqu’une bombe incendiaire tomba à l’endroit précis que je venais de quitter.

L’usine « Gustloff » avait été complétement détruite et les ouvriers devenaient disponibles pour d’autres lieux, pour d’autres transports. L’inquiétude, l’angoisse s’étaient emparées de chacun d’entre nous car nous savions qu’ailleurs, ce serait pire. Que Buchenwald, camp de transit, restait difficilement malgré tout vivable, en attendant la délivrance qui semblait proche maintenant que le débarquement avait eu lieu.

Plusieurs mois s’écoulèrent.
Un jour, j’entendis appeler mon numéro : 49798, pour un transport dont j’ignorais encore la destination exacte. L’on parlait beaucoup de « Dora » où des milliers de détenus périrent en creusant un tunnel. Alors dans un moment de panique, j’arrachai le numéro matricule que je portais sur ma veste, ayant remarqué que plusieurs détenus avaient fait de même.

Un geste dangereux entre tous. En effet, manque de chance, après une rafle dans le camp, je fus emprisonné avec d’autres détenus sans matricule dans une cabane dont la seule issue était une fenêtre haut placée. Mes compagnons étaient résignés à attendre que l’on vienne les chercher.

J’étais le plus angoissé et je demandais à mes compagnons leur accord pour prendre la fuite. Je décidai alors de remettre mon numéro matricule, mais sans fil ni aiguille, je le fixai avec l’aide d’une épingle à nourrice et rentrai dans mon bloc 48.

Là, une mauvaise nouvelle m’attendait, le Kapo m’annonça que je venais d’être désigné pour un transport le lendemain matin.
« Voilà, cela t’apprendra à vouloir travailler à l’usine ».
Dans le même bloc que moi, il y avait quelques Français avec qui j’avais essayé de fraterniser.
– Pourquoi as-tu l’air si angoissé ? me demanda un parisien, cordonnier de son état.
– Je suis désigné pour un transport demain matin et je cherche à m ‘échapper, répondis-je.
– Il y a peut-être un moyen, dis-moi, es-tu communiste ?
– Non, lui répondis-je naïvement. Je n’ai jamais fait de politique ». – Dommage, me répondit-il. Sans cela, j’aurais peut-être pu faire quelque chose pour toi.

Je compris alors l’influence du Parti Communiste dans le camp de Buchenwald et l’entraide qui régnait parmi eux. J’essayai de rattraper ma réponse négative en disant :
– Mais tu sais, je peux peut-être le devenir. Mais il était trop tard.
– Non vraiment, je ne peux rien pour toi car il te faudrait des références d’amis communistes, or tu n’en as pas, je regrette vraiment.

Je restai seul, profondément désespéré et je me mis à chanter en pleurant cette chanson comme à chaque fois que je craquais, pour essayer de me remonter le moral :
Le front penché vers la terre,
J’allais triste et soucieux
Quand j’entends la voix claire
D’un petit oiseau joyeux
Il disait reprend courage
L’espérance est un trésor
Même le plus petit nuage
A toujours sa frange d’or

Cette fois, la chanson n’eut pas d’effet sur ma détresse.
Une chose était certaine. Nous n’allions pas à Dora, transport le plus craint mais à Springen, une mine de sel dans laquelle notre tâche quotidienne serait de creuser des galeries pour y déposer toutes sortes d’armes V1 et V2.
Les transports étaient absolument redoutés. On savait qu’il ne fallait pas partir.

Je connaissais un Abbé, l’Abbé Blanc, qui aidait ses camarades. C’était un homme qui prônait l’amour universel. J’avais besoin de me confier, chanter ne suffisait plus pour me remonter le moral, il me fallait quelqu’un pour me soutenir. L’Abbé Blanc me dit :
– Ne t’en fais pas, je connais quelqu’un qui fait partie de ce transport. Vous allez bien vous entendre».
Dès notre arrivée, on nous fit descendre à plusieurs centaines de mètres sous terre.
C’était, je crois, au début de janvier 45.

On nous a désigné notre chambre à coucher, taillée dans le sel. Le copain que m’avait présenté l’Abbé Blanc et moi ne nous sommes jamais entendus. Il m’a menacé de dire aux Allemands que j’étais juif. Cela en est resté là mais plus jamais je n’ai eu confiance.

Nous comprîmes tout de suite que nous allions connaître ici les pires conditions d’esclavage. D’abord, nous dormions à même le sol, avec une simple couverture pour nous protéger de l’humidité et du froid.
Comme repas, une boule de pain pour 4, que les déportés devaient partager eux, ce qui provoquait souvent des conflits.

Le travail était réparti en plusieurs équipes :
– la première creusait
– la deuxième chargeait les wagonnets
– la troisième les poussait.

Nous n’avions plus aucune notion du temps, ni des heures ni des jours qui passaient. Nous vivions dans un autre monde, étions traités comme des animaux.
Le soir, nous nous jetions au sol en essayant de récupérer des forces qui nous fuyaient chaque jour davantage.
Un beau matin de fin mars, l’ordre fut donné d’évacuer la mine de sel. Nous savions que les Américains n’étaient plus très loin.

La Grande Marche du retour vers le camp principal de Buchenwald commençait : il n’y avait plus de trains, de camions, il fallait donc s’y rendre à pied.
Plusieurs centaines de kilomètres à parcourir en quelques jours, sans manger, sans boire, titubant de fatigue, roués de coups par les soldats allemands.
Il ne fallait surtout pas donner l’impression de peiner ou de rester en arrière de la colonne car une balle en pleine tête achevait les retardataires.

La nuit, nous la passions en pleine nature, couchés en plein champ – la surveillance ne se relâchait pas.
Nous étions tellement exténués que peu d’entre nous songeaient à s’évader.
Sur le chemin, on apercevait des déportés morts, gisant dans la neige tenant encore un morceau de pain dans leurs mains glacées. Certains d’entre nous avaient essayé de s’en approcher, ils avaient aussitôt été abattus.

Pour les survivants, il restait l’herbe dont on apercevait quelques touffes à travers la neige. Avec un peu de chance, on la saisissait rapidement pour s’humecter la bouche.
Nous dûmes supporter les bombardements des avions alliés qui piquaient sur nous et nous mitraillaient, ne faisant aucune différence entre les déportés et leurs bourreaux.

Il fallait tenir, tenir encore un jour, deux jours, une semaine et peut-être serions-nous libérés, si nous n’étions pas tués avant par une balle de nos bourreaux.
Nous atteignîmes enfin l’entrée du Camp de Buchenwald le 7 Avril 1945, en piteux état.
Nous fûmes répartis en plusieurs blocs, un peu au hasard.
Je fus affecté au bloc 34 où se trouvaient la plupart des déportés français.
Le 8 Avril, tous les déportés furent appelés à se présenter immédiatement sur la place d’appel. L’heure était inhabituelle et donc inquiétante.

L’armée américaine était à proximité du camp et celui-ci avait été survolé par des avions alliés.
On évoquait maintenant, au bloc 34 et dans la plupart des autres blocs, la possibilité de l’extermination du camp ou de son évacuation avant l’arrivée des Américains.

Nous décidâmes de monter sur la place d’appel, de rester groupés et de refuser de sortir du camp.
Les miradors étaient toujours tenus par les Allemands, munis de mitrailleuses.
Je savais que je ne survivrais pas à une nouvelle évacuation et je restais bien soudé au sein de mon groupe qui marchait en rond sur la place d’appel afin de rester dans le camp coûte que coûte.
Tout à coup, un ordre se propagea dans nos rangs :
– Rentrez au bloc ! . Ce que nous fîmes immédiatement.

Nous savions que depuis peu de temps, une résistance armée existait au sein du camp et que des armes étaient aux mains des déportés.
Le 9 Avril, j’entendis des coups de feu et chacun crut sa dernière heure venue.
Je récitai le « Chema Israël », me souvenant qu’à l’heure de sa mort, chaque juif devait rendre hommage à Dieu en reconnaissant son unicité. Ainsi, je mourrais en juif.

Mes dernières pensées allèrent vers mes parents, mon frère et ma sœur.
Une nouvelle surprenante arriva: les coups de feu visaient les miradors où les derniers gardes allemands du camp étaient faits prisonniers en même temps que le dernier S.S. encore présent au camp. Tous les autres S .S. avaient fui avant l’entrée des troupes américaines qui délivrèrent le camp le 11 Avril 1945.

Les Américains découvrirent, horrifiés, des êtres décharnés, des êtres mourants et des montagnes de corps morts.
J’avais sympathisé avec le Colonel Ganeval devenu Général par la suite, déporté comme moi et rentré par avion avant moi. Je lui avais confié une lettre pour mes parents.

Plus que les paroles de l’Abbé Blanc, plus que les chants que je me chantais, c’est le souvenir de mes parents qui me tenait. Je voulais revenir, pour eux.
Je suis rentré le 29 Avril par le train. J’ai retrouvé mes parents, mon frère Léon et ma sœur Hélène. Ils avaient, par chance, échappé à la déportation.
J’étais hébété, très meurtri, psychologiquement atteint et singulièrement décharné.
Je pesais 35 kilos.

Je ne sais pas encore comment je suis rentré. J’ai eu beaucoup de mal à me retrouver dans ce monde. Pas de suivi psychologique ou psychiatrique, comme de nos jours. Cela aurait pu nous aider.
Je suis toujours angoissé, sans vraiment revivre le passé. Je l’ai tellement fui ce passé. C’est un sentiment diffus de peur en général, de peur de la nuit en particulier.

La nuit représente pour moi les camps de concentration. J’ai peur de la nuit.
J’ai aussi un problème avec l’altérité, parce que je n’ai plus confiance. Cela m’a profondément perturbé dans mes relations avec les autres.

Je n’ai pas pu reprendre mes études. J’avais trop changé. On m’a volé ma jeunesse. Je ne le pardonne pas.
De mon village de Roissiat, nous étions partis à 29, nous sommes revenus à 2, marqués au fer rouge.
Pendant de très longues années, j’avais volontairement enfoui cette terrible épreuve au fond de moi, voulant tout oublier, allant jusqu’à me persuader qu’il s’agissait en fait d’un autre homme que moi.

J’avais besoin d’oublier cette époque douloureuse et traumatisante dont personne n’était rentré physiquement et mentalement intact. J’avais découvert à vingt ans que l’homme pouvait être un être immonde, une bête féroce, un monstre affamé de violence et assoiffé de sang.

D’après Primo Levi, si cela est arrivé, alors cela peut arriver encore. C’est une des leçons de la Shoah. Elle est pour moi essentielle.
On ne doit jamais penser : « tout ça, c’est du passé ».

Remerciements à Jocelyne Husson, Françoise Nochimowski et Serge Ejnès sans qui mes mémoires n’auraient pu s’écrire.