Ce 16 avril 1944, je venais tout juste d’avoir 20 ans. J’étais jeune, j’étais fort, je me sentais invulnérable. J’ignorais, en ce matin de printemps, que ma vie allait basculer dans l’horreur, dans l’humiliation de la déportation, du camp de concentration.

Depuis quelques jours, des bruits alarmants circulaient dans le petit village de Roissiat, au cœur du département de l’Ain. C’est là que toute ma famille avait trouvé refuge, grâce à la générosité et au dévouement de Mademoiselle Robin, une enseignante du lycée de Lyon.

Les rafles de juifs étaient devenues fréquentes dans cette ville et nous espérions y échapper en la quittant précipitamment pour ce petit coin perdu de la France profonde. Ici, personne ne semblait vraiment craindre l’intervention des troupes allemandes.

Mais la présence de nombreux maquisards dans la région de Roissiat avait fini par attirer l’attention.

« Les Allemands sont là sur la place du village, Sauvez-vous ! »

Ce cri résonna de maison en maison, provoquant une panique générale parmi les habitants et surtout parmi les jeunes qui se sentaient les plus menacés en cas de rafle organisée.

En s’adressant à mon frère et à moi, mes parents se mirent à hurler, complètement affolés : – Vite, vite, sauvez-vous dans la campagne ! Nous, ils ne nous feront rien. Nous restons ici avec Hélène. Votre sœur ne craint rien, elle est trop jeune. Allez dépêchez-vous !

Nous sortîmes en toute hâte ce matin-là, ne sachant trop que faire, ni où aller, quand la seule alternative s’évanouit.

Il devenait impossible de prendre la fuite à travers les prés qui entouraient la maison. La soldatesque allemande s’était déjà̀ répandue dans tout le village et cernait pratiquement toutes les maisons.

C’est alors que Guite, la fille de Mademoiselle Robin*, dont la maison se trouvait en face de la nôtre, nous entraîna rapide- ment chez elle. Elle nous fit monter jusqu’au grenier et, avec un sang-froid remarquable, nous conjura de nous cacher à l’intérieur d’un placard.

– Ils ne monteront pas jusque-là assura-t-elle, surtout ne sortez pas de votre cachette !

Notre cœur battait très fort et nous nous demandions, mon frère et moi, ce qui se passerait si les soldats nous découvraient. Nous fusilleraient-ils sur place ou nous feraient-ils prisonniers ?

Mon frère, plus âgé que moi de deux ans, avait une carte de travail qui justifiait sa présence en France. Quant à moi, je craignais pour le moins d’être emmené en Allemagne comme beaucoup de jeunes de vingt ans, astreints au Service de Travail Obligatoire**.

Le pire est que, dans cette éventualité redoutable, j’avais falsifié la date de ma carte d’identité de manière très grossière. J’allais finalement payer très cher cet acte maladroit.

Deux ou trois minutes s’étaient à peine écoulées que l’on entendit des bruits de bottes dans l’escalier menant au grenier. Plus de doute, nous allions être découverts, mon frère me dit alors :
– Ecoute Louis, si les soldats pénètrent dans la pièce, ils nous trouveront et nous fusilleront. Sortons du placard !

Ce que nous fîmes, sous les yeux consternés de Guite, contrainte de leur faire visiter toute la maison. Les deux hommes en uniforme de soldats allemands, mais s’exprimant dans une langue slave indéterminée, nous amenèrent à coups de crosse et sous la menace des fusils jusqu’à la place du village où avaient déjà été rassemblés la plupart des jeunes.

Chaque garçon devait présenter sa carte d’identité et j’attendais avec effroi que mon tour arrive. « Schnell, Schnell, dépêchez-vous » hurlait celui qui semblait commander le détachement armé.

Mon tour était arrivé et j’avais à peine tendu ma carte que je reçus une gifle cinglante en réponse à la rature, par trop apparente, de ma date de naissance. La panique s’était emparée de moi, je pensais réellement que l’on allait m’abattre sur place, je regardais mon frère comme pour lui dire au revoir et pensais à mes parents et à ma sœur en imaginant leur douleur.

Finalement, mon sort n’allait pas être diffèrent de celui de tous les autres jeunes. Cartes d’identité confisquées et embarquement brutal et immédiat dans des camionnettes bâchées, vers une destination inconnue.

Mais à la dernière minute, me rappelant soudain du document privilégié que mon frère possédait, je lui murmurai d’une voix blanche : – Léon, montre vite ton certificat de travail, tu seras peut-être libéré.

Il tendit son certificat en tremblant et cela eut l’effet escompté. Il fut ainsi laissé en liberté avec un ou deux autres jeunes un peu plus âgés. Je lui dis au revoir des yeux. J’avais conscience d’avoir sauvé mon frère et j’éprouvais un profond soulagement.

Nous étions maintenant une trentaine de jeunes garçons répartis dans plusieurs camionnettes sous la surveillance de gardes allemands qui ne nous quittaient pas des yeux, les fusils braqués sur nous.

A l’avant et à l’arrière du convoi se trouvait une automitrailleuse remplie de soldats allemands, prêts à réprimer toute tentative de fuite. Quelques chiens, à la gueule menaçante, les accompagnaient.
Où nous emmenait-t-on ?

Aucun de mes compagnons d’infortune ne le savait, mais chacun redoutait sans doute d’être abattu froidement quelque part dans un fourré, la route que nous empruntions traversant depuis quelques instants une forêt profonde.
J’essayai de me rassurer, de rejeter cette terrible appréhension.

La route était très sinueuse et par instant, notre véhicule se trouvait éloigné des autres camionnettes. Peut-être aurions – nous pu nous jeter à plusieurs sur nos gardiens, les assommer et sauter rapidement à terre en prenant la fuite à travers bois ?
Comment se faire comprendre des autres jeunes sans se faire remarquer ? Et puis le convoi se regroupait tellement vite que nous n’aurions aucune chance de nous échapper…

Alors je me résignai et laissai mon esprit vagabonder en essayant de comprendre ce qui m’arrivait, me demandant si je n’étais pas victime d’un véritable cauchemar. Malheureusement, je ne rêvais pas.

Mes pensées allaient à nouveau vers mes parents qui pleuraient sûrement sur mon triste sort. Mon père, ma mère, tellement attachés à leurs enfants. Ma seule consolation était d’avoir évité à mon frère la terrible épreuve que je subissais sans pouvoir encore imaginer la suite.

J’étais passé d’un monde de liberté à un monde d’horreur, face auquel je ne savais comment j’allais me comporter.

* Institutrice à Lyon, Hélène Robin a hébergé́ chez elle Monsieur et Madame Lerner ainsi que leurs trois enfants Léon, Louis et Hélène qui avaient respectivement 22, 20 et 18 ans en 1944. Lorsque les dénonciations et les rafles se sont multipliées, elle les a emmenés se réfugier à Roissiat, village dont elle était originaire.

** Le 4 Septembre 1942, le gouvernement de Vichy a adopté une loi instaurant le Service de Travail Obligatoire pour tous les Français de 18 à 50 ans, et les Françaises de 21 à 35 ans. Après l’échec de la Relève mise en place par Pierre Laval, qui promettait de renvoyer en France un prisonnier de guerre pour trois volontaires acceptant d’aller travailler en Allemagne, cette loi avait pour but de satisfaire les exigences allemandes en matière de réquisition de main-d’œuvre.