Bientôt, nous arrivâmes à Clairvaux, dans le Jura, et le convoi s’immobilisa devant une sorte de caserne désaffectée. On nous fit descendre rapidement sous la menace pressante des chiens, et pénétrer tout hébétés, apeurés et fatigués, dans ce grand bâtiment ayant pour seul mobilier une longue table face à laquelle on nous força à nous aligner debout.

L’attente commença. Elle ne devait pas être très longue.

Un soldat, portant l’uniforme des S.S. reconnaissable à la tête de mort bien en évidence sur la casquette et les revers de la veste, franchit la porte.

Il n’y avait plus aucun doute, nous étions maintenant passés aux mains de véritables tortionnaires dont nous avions tout à craindre, à commencer par le pire.

« Nous savons que parmi vous, il y a des juifs » s’écria l’officier S.S.

« Qu’ils sortent immédiatement du rang et il ne leur sera fait aucun mal ils seront seulement mis à part ».
Je crus défaillir à cette annonce mais décidai de ne pas répondre à l’ordre donné. Je redoutai cependant d’être dénoncé par un jeune du village qui aurait pu être au courant de notre appartenance religieuse. Personne ne bougea.

« Attention, reprit le S.S. d’une voix menaçante, attention ! Nous allons pouvoir vérifier très facilement la présence de juifs par l’examen individuel de votre sexe. S’il y a parmi vous des circoncis pour raison de santé, qu’ils se présentent ! Quant aux juifs qui ne se seront pas spontanément présentés, ils seront immédiatement fusillés. »

La situation devenait impossible et je ne savais toujours pas comment réagir face à un tel dilemme. Deux ou trois jeunes circoncis s’avancèrent et furent reconnus comme non juifs sans difficulté. J’étais parmi les derniers à subir l’examen fatidique et je réfléchissais encore dans l’angoisse la plus profonde.

L’officier S.S. se rapprochait de moi et mon tour allait arriver, inexorablement. Affolé par mon indécision j’étais sur le point d’annoncer ma circoncision pour raison médicale, déclaration un peu tardive et donc suspecte, quand un miracle se produisit. Un soldat s’approcha tout à coup de l’officier S.S., lui confiant une nouvelle qui conduisit ce dernier à quitter précipitamment la salle. L’examen était donc au moins suspendu.

Il allait être définitivement abandonné puisque, quelques minutes après, on nous fit sortir et remonter dans les camionnettes devant nous conduire à la prison de Montluc, à Lyon.