Le 12 Mai 1944, à l’appel du matin pour le convoi journalier, j’entendis appeler mon nom et mon cœur se glaça d’effroi. J’allais partir pour le grand voyage dont beaucoup ne revinrent jamais. J’allais quitter Compiègne et le sol français.

Ce matin, comme tous les matins, mes pensées allèrent vers mes chers parents, ma sœur, mon frère dont je n’avais toujours aucune nouvelle et qui devaient se demander si j’étais encore vivant.

En rang par quatre, nous marchâmes ce jour-là en direction de la gare de Compiègne où nous arrivâmes bientôt le cœur battant, encadrés de toutes parts par des soldats au comportement menaçant. Notre destination ne faisait aucun doute désormais : c’était l’Allemagne nazie ; mais le lieu du camp nous restait inconnu.

Serait-ce Auschwitz que nous autres prisonniers craignions par-dessus tout en raison des bruits terrifiants qui couraient sur ce camp de la mort ?
Serait-ce Buchenwald ou un autre bagne ?
Nous finirions bien, hélas, par le savoir.
Sur notre passage, nous avions croisé quelques Compiégnois et avions lu dans leurs yeux comme un élan de sympathie mais personne ne pouvait rien pour nous.

A notre grande surprise, un S.S. s’adressa à nous sur l’aire d’embarquement, quelque peu éloignée de la gare principale de Compiègne, en utilisant un haut-parleur :
– Vous partez pour l’Allemagne, le voyage sera long. Si certains d’entre vous sont malades ou fatigués, qu’ils sortent des rangs, ils voyageront dans un wagon spécial.

Devant nous s’étirait un train, composé d’une dizaine de wagons à bestiaux, tous identiques. Prudemment, je décidai d’attendre un peu pour voir les réactions des autres déportés. Quelques hommes se présentèrent puis quelques autres s’enhardirent et furent dirigés vers un wagon qui n’avait rien de particulier. Quant aux autres hommes, ils furent conduits par groupe d’une centaine et poussés à l’intérieur des autres wagons.

Je devais rapidement prendre une décision. J’avais compris que le seul avantage proposé aux malades serait de voyager en moins grand nombre.
Mais il restait la possibilité d’une extermination en cours de route et non au bout du voyage.

Mon instinct me poussa à me faire porter malade, même s’il était déjà tard pour le signaler. Je tentais quand même de me rapprocher du S.S. et de lui expliquer avec mes rudiments d’allemand que j’étais très fatigué. Il me montra le wagon réservé à ma catégorie ; j’y fus poussé brutalement, la porte en fer coulissante fut refermée et le loquet abaissé.

Combien étions-nous dans ce wagon dont la seule ouverture était un petit carré grillagé par lequel la lumière du jour et l’air pénétraient à peine ?
Quarante ou cinquante peut-être, tandis que plus de cent hommes commençaient déjà à étouffer dans les autres wagons.
Dans notre propre cage, chacun cherchait à s’approcher de la petite lucarne pour aspirer un peu d’air. Nous n’avions rien à boire, seulement une boule de pain. Au bout du wagon se trouvait une sorte de cuvette pour uriner, qui allait bientôt s’avérer insuffisante.

Combien de temps allait durer le voyage ?
Combien de temps résisterions-nous, à la faim, à la soif, au manque d’air, à la fatigue, à la folie ?
L’un d’entre nous tenta d’instaurer un tour, afin que chacun puisse s’allonger à même le plancher puis respirer une bouffée d’air à travers la lucarne. Cela ne dura pas longtemps. Chacun voulant faire comme il l’entendait.

Le train s’ébranla au bout de quelques heures. Le soleil de l’après-midi avait chauffé à blanc le toit des wagons et le départ fut salué comme un événement pouvant nous apporter un peu d’air et la possibilité de respirer enfin.
Je pensais aux occupants des autres wagons, plus de cent hommes qui devaient lutter contre des conditions de transport encore plus atroces que les nôtres.

Le train roulait au pas et des voix s’élevèrent parmi nous pour envisager une fuite éventuelle. La seule issue était le plancher qu’il aurait fallu découper afin de se laisser glisser entre les roues. Opération risquée dont l’idée fut bien vite abandonnée puisque nous n’avions rien d’autre que nos mains pour accomplir cette besogne. Et dehors, les soldats en armes veillaient sur chaque wagon.
La chaleur devint de plus en plus intolérable, l’air irrespirable. Je me sentis prêt à défaillir et je criai :
– J’étouffe, j’étouffe.

Je sentis que l’on me traînait vers le petit orifice de survie et j’entendis une voix que me conseilla :
– Là, respire un bon coup !
Ce que je fis goulûment en pensant que c’était ma dernière inspiration.

Les heures passèrent, le train s’arrêtait de plus en plus souvent. La nuit était arrivée et un peu de fraîcheur pénétrait dans notre wagon. Il était temps. Certains d’entre nous étaient mal en point ; les vomissures s’étalaient un peu partout et la tinette débordait depuis longtemps. Une odeur nauséabonde s’était répandue partout et rendait l’atmosphère encore plus irrespirable.

La première nuit de cauchemar se présentait comme un enfer que nous n’avions jamais imaginé. Comment pouvait-on nous traiter de la sorte ?
N’étions-nous pas des êtres humains ?

Pour la première fois, je prenais toute la mesure de la maxime selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme.
Mes méditations furent brusquement interrompues par un fort ralentissement du train, suivi bientôt d’un arrêt brutal. Puis des coups de feu, des cris en allemand et des aboiements de chien. Nous venions de comprendre.

Des prisonniers s’étaient évadés d’un wagon et les S.S. s’en étaient aperçus. Aussitôt, tous les wagons furent ouverts et les déportés comptés.
Cet avertissement nous fut alors adressé : la moindre évasion d’un prisonnier serait dorénavant fatale pour les autres prisonniers de ce wagon qui seraient immédiatement fusillés.

Les lourdes portes furent refermées mais le convoi resta sur place plusieurs heures, le temps de rechercher les évadés.
Le jour se leva alors que notre train de la mort pénétra, à très faible vitesse, dans une grande gare pour s’arrêter sur la voie la plus éloignée. Les hommes valides voulurent se pencher pour lire le nom de la gare.
Etions-nous déjà en Allemagne ?

C’était peu probable, vu la très faible vitesse à laquelle nous avions roulé et les nombreux arrêts.
– Où sommes-nous ? demandai-je à celui qui collait sa tête contre l’ouverture »
– A Reims s’écria-t-il, nous sommes à Reims. »