Dans son nouvel essai, L’imbécilité est une chose sérieuse, le philosophe italien Maurizio Ferraris qui participa, aux 25èmes Rencontres philosophiques de Tel Aviv, en 2016, aux cotés, de Mehdi Belhaj Kacem, Ruwen Ogien et Joseph Cohen, rappelle qu’un « imbécile » (inbaculum, en latin, « sans bâton »), être-sans-technique, s’inscrit dans notre époque où « plus présente est la technique, plus grande est l’imbécillité perçue ».

Pouvez vous nous parler de ce que vous ont transmis Umberto Eco, Hans-Georg Gadamer et Gianni Vattimo ?

Ils m’ont permis de devenir ce que je suis, au moins dans le bien, s’il y en a, mais d’une façon très différente. Gianni Vattimo, qui a été mon Doktorfather, m’a appris l’approche ironique à la philosophie, et, en même temps, il m’a appris (malgré lui) les limites du postmodernisme et les malheurs de l’antiréalisme.

Hans-Georg Gadamer m’a appris un inimitable style grand seigneur, et l’importance de la culture humaniste pour la philosophie ; et en même temps, il m’a appris (malgré lui), que la culture humaniste ne nous défend pas contre la barbarie, et qu’il est nécessaire d’avoir un courage politique dont les philosophes font souvent défaut.

Umberto Eco m’a appris une approche radicalement nouvelle au monde de la culture et au mélange entre les niveaux, dans lequel il a été, je crois, l’intellectuel le plus inventif de notre époque ; en même temps, il m’a appris (malgré lui) qu’on peut être l’homme de lettres le plus connu et justement reconnu du monde, tout en gardant en soi une mélancolie qu’aucun succès n’effacera.

Vous dites, dans votre essai, T’es où ?, que le téléphone portable, « outil d’inscription », entraine une déperdition symbolique, « mobilise », et nous met en « état d’alerte ». La Génération Z des Mobile Natives est-elle condamnée à la régression ?

Pas nécessairement. La mobilisation et l’alerte ont affaire avec le progrès, même forcé, pas avec la régression. La régression, c’est le nirvana, l’absence de stimuli.

Il peut bien arriver que, par réaction au surplus de mobilisation, il y ait une fuite et une régression, un peu comme quand dans les années 60 (et devant une mobilisation dérisoire par rapport à l’actuelle) les gens cultivaient des mythes de « retour à la nature » en se proclamant fils des fleurs.

Mais je ne suis pas sûr que cela soit le cas, du point de vue de la pertinence sociologique. Je veux être optimiste : la mobilisation actuelle est sauvage, comme l’était le capitalisme dans les usines de Manchester au début du XIXe siècle.

On apprendra à civiliser le web de la même façon qu’on a civilisé le capitalisme, le trafic automobile et la famille patriarcale. Mais il ne faut pas sous-estimer ceci : que ces formes de civilisation et de normalisation n’ont pas étés pacifiques, elles ont comporté des luttes et des souffrances, parfois des guerres.

Votre analyse rejoint-elle celle de Bernard Stigler sur « l’accélération de l’innovation » et d’Anne Dufourmantelle sur « la fin du sublime » ?

Oui, sans doute, mais avec cette différence: pour Stiegler l’accéleration et la mobilisation semblnt être la déchéance d’une condition meilleure et idéale. Un peu – mais peut être que je me trompe – dans le style de Rousseau : l’homme est parfait mais corrompu par la technique, on est de plus en plus en décadence.

Non, je ne suis pas sur, je crois que, malgré tout, l’humanité vit mieux que par le passé, et que ce qui se passe, même par ses aspects négatifs, nous amène vers un progrès.

Quant à Anne Doufourmantelle (qui nous a quittés hélas cet été, en mourant par une tentative héroïque de sauver une jeune fille en train de se noyer), je ne suis pas sûr que notre époque soit celle d’un narcissisme qui renonce à la sublimation, mais bien au contraire celle d’un besoin de reconnaissance (le selfie, c’est bien cela, il n’y a rien de moins narcissique que le selfie, fait en vue non du miroir de Narcisse, mais du like des autres) qui renonce à toute satisfaction : ce paysage, cette pizza, ce moment à deux ou convivial, je renonce à en jouir, puisque je le photographie, le poste, et attend le Messie de la reconnaissance.

Dans L’imbécilité est une chose sérieuse, vous parlez d’une « catastrophe dont on rit ». Lacan parle de la jouissance phallique de l’idiot. L’imbécile est-il victime de ses propres pulsions scopiques ?

Si par « pulsion scopique » on entend le désir de voir et d’être vu, je crois que nous aussi – moi par la forme de l’exhibitionisme, vous, et c’est moins grave, par la forme du voyeur – en sommes les victimes.

Mais on se demande qui peut en sortir : au fond, Aristote dit que le sentiment le plus naturel et philosophique de l’homme est la connaissance, donc le voyeurisme ; et Hegel dit que le fondement de la nature humaine est le désir d’être reconnu, donc l’exhibitionnisme.

Et quant à la jouissance phallique de l’idiot, pour le peu que je peux en comprendre (elle a affaire à la masturbation, si je ne me trompe pas), c’est la vertu la mieux partagée dans le monde, si on considère le succès de la pornographie sur le web.

Qu’entendez vous par « documédial » ?

C’est l’union entre la force institutive des documents (toute la masse de dits et d’écrits qu’on « poste » sur l’immense archive qu’est le web) et le dynamisme des médias (le fait que Trump utilise le même medium que le reste du monde, Twitter, est éloquent : chacun de nous est un broadcaster en puissance ou en acte), a transformé le monde social avec une rapidité et une force dont le seul équivalent est la révolution capitaliste du début du dix-neuvième siècle.

Mais nous n’avons pas encore conceptualisé cette transformation, et nous avons coutume de l’interpréter comme une évolution du capitalisme, ou comme l’implosion de l’humanité dans une connerie dont elle aurait été indemne auparavant, alors qu’il s’agit d’une transformation radicale introduisant une discontinuité dont les traits caractéristiques doivent être analysés.

On retrouve ici votre « Goût du secret ». Quel souvenir gardez vous de votre collaboration avec Jacques Derrida ?

Elle n’a pas été une collaboration : il était mon exemple, mon maître, j’étais le disciple, le traducteur, le sparring partner dans les entretiens du goût du secret. Evidemment, durant les 23 ans qu’a duré notre connaissance (et, j’espère, à partir d’un certain moment, de notre amitié) beaucoup de choses ont changé : en lui, en moi, et autour de nous.

De son coté, il me semble qu’il a pris conscience, de plus en plus, de l’importance politique de sa personnalité : d’où les prises de position courageuses contre la posture de l’administration américaine vis-à-vis des « états voyous », contre les réactions bellicistes de l’après-11 septembre etc.

Ce qui a beaucoup transformé son intervention philosophique : moins académique, plus vivante, plus directe. De mon point de vue, Derrida n’a jamais cessé d’être un exemple, et il l’est encore aujourd’hui (donc cela fait plus de trente ans d’exemplarité !).

Mais la façon dont j’ai interprété cette exemplarité est celle dont parle Derrida dans le commentaire de Kant qu’il propose dans La vérité en peinture (je cite par cœur, donc c’est un à peu près) : « Il faut le patron, mais sans imitation ».

La fidélité à un idéal de philosophe exclut nécessairement l’imitation du philosophe réel, ce qui signifie que j’ai essayé d’abord d’éviter les effets de mimésis stylistique qui étaient malheureusement très fréquents dans la première réception de Derrida ; ensuite, de développer d’une façon autonome ce que j’ai appris de lui.

Rien de ce que j’ai fait n’aurait été possible sans Derrida, et c’est pour cela que me paraissent injustes les accusations de certains derridéens « orthodoxes », selon lesquels mon réalisme serait en quelque sorte une trahison de la pensée de Derrida.

J’ai en tout cas du mal à comprendre qu’est-ce que la trahison en philosophie. Pour ce qui me concerne, quant à Derrida, la trahison, c’est plutôt une traduction – pour demeurer dans le même domaine sémantique et étymologique – en d’autres termes. J’ai d’ailleurs encore plus de mal à comprendre ce qu’est l’orthodoxie en philosophie.

Et, en tout cas, ces reproches semblent supposer que les mouvements de la pensée sontissus de calculs stratégiques, alors (c’est au moins mon expérience) qu’ils sont l’effet de quelque chose qui s’impose à nous comme vrai et comme nécessaire, et qui nous fait dire (comme Luther à ceux qu’ils ne voulaient pas qu’il s’oppose au pape) « Ich kann nicht anders », « Je ne peux pas faire autrement ».