Traduit de l’italien par Francesca Dal Conte.

Massimo Recalcati est le psychanalyste le plus célèbre d’Italie, spécialiste de la psychopathologie du comportement alimentaire, il enseigne à l’Université de Pavie, et dirige un centre de neuropsychiatrie à Bologne.

Il publie en 2016, Le mystère des choses, Neuf portraits d’artistes et nous parle de son parcours philosophique, psychanalytique et du durcissement de la politique italienne, à l’heure de la montée de l’antisémitisme.

Pouvez vous nous parler de votre formation avec Franco Fergnani ?

J’ai rencontré Franco Fergnani à l’Université de Milan dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Il était professeur de philosophie morale. Ses cours exploraient en particulier l’Heidegger de Être et Temps et le travail de Sartre. Un cours a été pour moi une expérience inoubliable, celui sur Nietzsche.

Au cours de ces années-là, sa position semblait dépassée ; il ne suivait ni le structuralisme, ni le post-structuralisme, ni l’herméneutique et encore moins la philosophie analytique. Son intérêt avait une tendance inverse sur le problème du sujet.

Il voyait en Heidegger et Sartre (ainsi que Kierkegaard, Nietzsche et Levinas), une philosophie obsolète, mais qui n’excluait pas la dimension de la transcendance.

Pas dans le sens théologique bien sûr, mais dans le sens ou le sujet, comme il aimait le répéter, est toujours divisé de lui-même, au-delà de lui-même, loin, bien au-delà lui-même. Et d’ici, de ce noyau divisé du sujet, j’ai commencé à m’intéresser à Freud et Lacan.

Ses mots pendant les cours étaient vivants, forts, clairs, alors que sa vie semblait souffrante et tourmentée. Quand j’ai commencé à travailler avec lui, il tentait de me dissuader d’étudier Lacan. Il voulait que je reste sur Sartre et l’existentialisme français.

En fait, d’un coté,j’ai désobéi, mais de l’autre – à ma façon sartrienne de lire Lacan – je lui suis resté fidèle …

Que pensez-vous du dernier livre d’Emmanuel Faye sur Hannah Arendt et Martin Heidegger, et notamment sur l’héritage de Lacan, Vattimo et Agamben ?

Je pense que l’un des plus grands héritiers du travail de Lacan est Jacques Derrida. Si l’héritage apporte toujours un mouvement hérétique, une innovante reprise de ce que l’Autre nous a laissé, Derrida était, selon le texte de Lacan, exactement cela.

Bien plus que de ceux qu’on appelle les lacaniens orthodoxes. Bien sûr, pour ma formation, je ne peux pas ne pas mentionner l’enseignement de Jacques-Alain Miller et sa formidable lecture généalogique de Lacan. Sans cela ma rencontre avec Lacan n’aurait jamais été possible.

Après Fergnani, c’était lui mon vrai maître. Je ne pense pas que Vattimo soit très familier avec le travail de Lacan. Agamben, c’est différent, il me donne l’impression d' »utiliser » beaucoup plus Lacan qu’il n’émerge dans son discours explicite.

Certains parlent d’Italexit, de retour de l’extrême droite, comment vous situez vous par rapport à certains penseurs de gauche comme Alain Badiou, Slavoj Zizek ou Toni Negri ?

En Italie, le pôle de la droite a été pulvérisé avec le départ de Berlusconi. Il n’existe pas dans notre pays une droite libérale qui peut graver de manière significative la vie politique. La droite qui trouve des consensus c’est celle qui est réactionnaire et populiste.

Dans le cas de la Ligue du Nord, c’est encore sur la défense raciste et la pureté de l’origine ethnique. Mais ceci est un mouvement qui vient des États-Unis et traverse également l’Europe.

C’est la nouvelle idéologie du mur, du protectionnisme, du renforcement des frontières nationales, le refus de l’altérité. Badiou, Negri et Zizek veulent continuer, de différentes façons, à se considérer comme des penseurs révolutionnaires.

Lacan avertit que la révolution, en réalité, ne génère toujours qu’un mouvement circulaire qui revient constamment sur lui-même. Les incendiaires d’un jour deviennent les pompiers au service du pouvoir. J’ai appris à me méfier des révolutionnaires.

Le conflit réel est à mes yeux celui qui se joue entre une gauche maximaliste-révolutionnaire (mouvement fondé par Giacinto Menotti Serrati, proche de Benito Mussolini, qui fonda la Fédération socialiste italienne à New York), idéaliste, et une gauche réformiste capable de lutter et gouverner pour mener un efficace programme de réformes apte à concrétiser l’idéal de justice sociale.

Donc une gauche purifiée du fantôme de la révolution et de la pureté idéologique, profondément européenne, peut être une barrière efficace contre la poussée de la droite réactionnaire et populiste.

Pouvez-vous nous parler du complexe de Télémaque dont vous êtes l’auteur ?

Pour moi, Télémaque est la figure du fils juste car il sait interpréter l’héritage comme une tâche, une reconquête du passé. C’est juste le voyage du fils qui peut rendre possible une alliance générative avec les pères.

J’ai vu dans la Télémaquie une exigence de notre temps : non pas la réhabilitation de la nostalgie du père – Télémaque n’est pas un personnage d’En attendant Godot de Beckett – mais la nécessité d’avoir des témoins de désir, des témoins d’une version humanisée de la loi.

La transmission du désir d’une génération à l’autre a comme condition la rencontre d’une incarnation du désir dans son rapport génératif avec le désir.

Vous publiez le Mystère des choses, neuf portraits d’artistes. Quelle est la place de l’art dans votre réflexion ?

C’est un livre qui offre un portrait de neuf grands peintres italiens du XXe siècle.

La peinture a toujours été pour moi un objet de passion et d’intérêt intellectuel. Contrairement à une tradition plus établie, mon effort n’a pas été d’étudier la relation entre la psychanalyse et la littérature, mais avec le texte de l’art visuel.

Mon approche commence à partir d’une thèse générale : au lieu de lire l’œuvre comme manifestation de l’inconscient de l’artiste, il s’agit de saisir le travail inconscient de l’œuvre en cours.

Cela signifie que l’œuvre n’est pas l’émergence du fantôme de l’artiste, mais dans son cœur, dans le cœur de l’œuvre est toujours conservé le secret. Le secret de la disjonction entre le signifiant et le signifié, entre l’icône et le coinema, entre sens et non-sens, entre le symbolique et le réel.

L’inconscient de l’œuvre se condense dans le caractère inépuisable de l’image, dans son dépassement de toute simple présence. C’est le point de proximité le plus fructueux entre l’art et la psychanalyse, qui sont deux disciplines qui tournent autour du manque, de l’impossible à représenter.

Dans la psychanalyse c’est l’expérience de la limite des mots ; dans l’art c’est l’expérience de représenter ce qui ne peux pas être représenté, ou plutôt, de représenter l’impossibilité de la figuration.

Considérez-vous, comme Freud, que la psychanalyse aura été une peste pour les Américains ?

La psychanalyse est subversive. Pas révolutionnaire, mais subversive. Elle ne s’accommode pas de ce qui existe déjà, mais agit en créant une force qui ne correspond pas au principe de réalité.

C’est le lieu de la pensée critique et d’une résistance à tout conformisme intellectuel.

Quels sont vos liens avec le judaïsme ?

Je lis la Bible. Je lis Freud. Je lis Levinas. Il y a des racines juives profondes dans la psychanalyse. Je travaille sur cela depuis des années.

Il ne s’agit pas de lire la Bible à travers la psychanalyse, mais la psychanalyse à travers la Bible.