C’est un récent dossier du Magazine Littéraire (février 2017) sur « Heidegger : le philosophe et le nazisme » qui m’a incité à réfléchir à propos du fossé, voire de l’abîme, qui peut exister entre l’image de certains grands hommes (ou femmes) dans l’esprit du public et certains aspects de leur vie personnelle et/ou de leur œuvre.

J’ai intitulé cette chronique : « Martin, Richard et Louis-Ferdinand » qui sont les prénoms de Heidegger, Wagner et Céline. Au moment où notre liturgie juive s’apprête à faire mémoire du don de la Loi sur le mont Sinaï à Moïse, puis aux Hébreux, par la fête de Shavouoth (Pentecôte), il est bon de rappeler que la vie d’un homme, aussi important soit-il, c’est d’abord la conformité de son action et de ses paroles à la Morale du Sinaï : l’amour du prochain, le respect dû à tout être, sa liberté, son bien-être, l’interdiction de le léser ou de lui porter atteinte, que ce soit physiquement ou en servant des systèmes de pensée qui s’appuient sur la haine, le racisme, la xénophobie.

Voilà bien des années que je m’escrime avec des admirateurs des trois hommes précités en essayant de leur faire valoir qu’aussi haut qu’ils aient pu porter leur art, leur antisémitisme viscéral les disqualifie face à la conscience de l’Humanité.

Je choisis arbitrairement l’ordre chronologique pour les évoquer, mais bien sûr chacun mériterait la plus haute place sur le podium. Donc, Richard Wagner, allemand, (1813-1883). Il est considéré comme l’un des plus grands compositeurs de musique, notamment d’opéra, du XIXe siècle.

Richard Wagner (Wikipédia)

Richard Wagner (Wikipédia)

Il suffit de citer quelques-unes de ses œuvres pour se convaincre du génie de Wagner : Le vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Iseult, Les maîtres chanteurs de Nuremberg, L’or du Rhin, la Walkyrie, Le crépuscule des dieux.

Les inconditionnels du grand musicien vont chaque année, pieusement, écouter ses œuvres dans le théâtre de Bayreuth qu’il fit lui-même construire pour y faire jouer ses œuvres. L’auteur de l’article de Wikipédia sur ce sujet émet l’idée que l’antisémitisme de Wagner était en fait un antijudaïsme, c’est-à-dire qu’il ne comportait pas de connotations raciales.

Il reprochait aux Juifs de « demeurer juifs » et donc de n’être pas allemands, ou de ne pas vouloir le devenir. « Cet antijudaïsme est différent de l’antisémitisme qui repose sur des distinctions raciales. […] Wagner préconisait sincèrement l’assimilation des Juifs à la culture germanique, tandis que les nazis n’admettront pas cette assimilation et la combattront systématiquement. […] Le premier essai de Wagner, Das Judenthum in der Musik, est publié en 1850 dans la revue Neue Zeitschrift für Musik sous le pseudonyme de « K. Freigedank » (« libre pensée »).  »

« Wagner s’est donné pour but d’expliquer la prétendue « aversion populaire » envers la musique des compositeurs juifs tels que Felix Mendelssohn ou Giacomo Meyerbeer. Il écrit notamment que le peuple allemand est « repoussé » par les Juifs en raison « de leur aspect et de leur comportement d’étrangers » ; les Juifs « sont des anomalies de la nature » jasant « de leurs voix grinçantes, couinantes et bourdonnantes ».

« Wagner allègue que les musiciens juifs, n’étant pas en relation avec l’esprit authentique du peuple allemand, ne peuvent qu’écrire une musique artificielle, sans aucune profondeur, et rabâcher la vraie musique à la manière des perroquets. Il a également manifesté son antijudaïsme dans d’autres essais ; dans Qu’est-ce qui est allemand ? (1879), il écrit, par exemple : « Les Juifs [tiennent] le travail intellectuel allemand entre leurs mains. Nous pouvons ainsi constater un odieux travestissement de l’esprit allemand, présenté aujourd’hui à ce peuple comme étant sa prétendue ressemblance. Il est à craindre qu’avant longtemps la nation prenne ce simulacre pour le reflet de son image. Alors, quelques-unes des plus belles dispositions de l’espèce humaine s’éteindraient, peut-être à tout jamais. »

Ces propos malveillants (et stupides) n’empêchent que, comme tout bon antisémite, Wagner ait eu des amis juifs : le chef d’orchestre Hermann Lévi, religieux et pratiquant, à qui il demanda toutefois de se faire baptiser pour diriger la première représentation de Parsifal, ce que celui-ci refusa. Wagner céda.

D’autres de ses amis juifs furent Joseph Rubinstein (1847-1884, pianiste russe, élève de Liszt. On lui doit une partition pour piano de Siegfried et de Parsifal) et Arnold Schoenberg (1874-1951), lequel était revenu au judaïsme dans les années 30 à la montée du nazisme. – Après la mort de Wagner à Venise en 1883, Bayreuth allait devenir le lieu de rassemblement d’un groupe antisémite, soutenu par Cosima Wagner (sa veuve) et formé d’admirateurs zélés du compositeur.

Hitler fut lui-même un zélateur de Wagner, donnant une lecture national-socialiste à un antisémitisme retiré de son contexte, et aux thèmes germaniques qui jalonnent l’œuvre, censée inscrire le maître de Bayreuth dans l’idéologie nazie. Les nazis font un usage courant de sa musique et la jouent lors de leurs grands rassemblements.

Louis-Ferdinand Céline (Wikipédia)

Louis-Ferdinand Céline (Wikipédia)

Deuxième au panthéon des « grands hommes » adulés par leurs lecteurs, disciples ou auditeurs, ayant professé un antisémitisme certain : Louis-Ferdinand Destouches dit Céline (1894-1961).

Ecrivain et médecin français, il est connu pour certains des titres qui restent attachés à son nom : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D’un château l’autre (1957).

Malheureusement, à côté de sa production littéraire (qui lui a valu d’entrer dans la bibliothèque de la Pléiade il y a peu), Céline fut, avant et pendant la guerre, un agent actif de l’Allemagne nazie, et notoirement proche de certains milieux collaborationnistes pendant l’Occupation de la France par l’Allemagne.

Le rôle qu’il a joué durant cette période a longtemps été minoré, avant que la recherche historique ne fasse la lumière à ce sujet. Son antisémitisme s’est exprimé avec virulence dans des pamphlets dès 1937. Parmi ces derniers : Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938), Les beaux draps (1941).

Voici un court florilège des nobles sentiments qui animaient Céline par rapport aux Juifs : « Pleurer, c’est le triomphe des Juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! 20 millions de martyrs bien entraînés c’est une force ! Les persécutés surgissent, hâves, blêmis, de la nuit des temps, des siècles de torture … » (Bagatelles).

Et encore : « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître. […] Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs. Le juif n’a jamais été persécuté par les aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné des tiraillements de sa viande d’hybride » (L’école des cadavres).

Ou bien : « Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis c’est les Juifs et les francs-maçons. Que la guerre c’est la guerre des Juifs et des francs-maçons, que c’est pas du tout la nôtre. Que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race, qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto. Que c’est la dégringolade au dernier cran de la dégueulasserie » (Ibid.).

Et enfin (car il faut bien s’arrêter avec cette vomissure) : « Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Un termite, toute la termitière. Une punaise, toute la maison ».

Là encore, comme pour Wagner, je veux bien, je peux comprendre l’engouement des lecteurs pour l’auteur de Voyage au bout de la nuit, mais je n’arrive pas le dissocier du collaborateur des nazis, de l’éructeur des insanités que je viens de vous citer, et qui ne sont qu’une infime partie de son verbiage de haine et de mépris pour les Juifs alors même que six millions d’entre eux partaient en fumée dans les crématoires d’Auschwitz et des autres camps d’extermination.

Martin Heidegger (Wikipédia)

Martin Heidegger (Wikipédia)

Enfin, le plus grand mystificateur du XXe siècle, Martin Heidegger, allemand (1889-1976), considéré longtemps comme le plus grand philosophe contemporain, ce qu’il est peut-être mais dont je ne peux pas juger.

Quand je parle de mystificateur, c’est par rapport aux révélations qui ressortent de ses Cahiers noirs découverts tardivement et en cours de traduction en français.

Le grand, l’immense philosophe, auquel se sont référés des dizaines d’autres philosophes ou écrivains : Max Horkheimer, Karl Löwith, Herbert Marcuse, Leo Strauss, Hans-Georg Gadamer, Gunther Anders, Hans Jonas, Emmanuel Levinas, Hannah Arendt (sa disciple et sa maîtresse), Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida, Jean Wahl, Georges Bataille, Jacques Lacan, Paul Ricœur, Pierre Bourdieu, René Char, etc.

Ce grand philosophe donc, a rédigé, de 1931 à 1973 un journal de pensée, dix gros volumes de 600 pages, intitulé les Cahiers noirs.

Hervé Aubron et Aliocha Wald Lasowski, qui introduisent le cahier spécial du Magazine Littéraire écrivent ceci : « Ce n’est pas seulement la couverture de ces carnets qui est noire, mais aussi une part de leur contenu : non seulement Heidegger n’énonce aucun regret ou remords sur son engagement nazi, mais on y découvre un antisémitisme sans fard et un extrémisme idéologique qui n’est jamais amendé, interrogé, encore moins abjuré. Le plus surprenant est que Heidegger n’a non seulement pas détruit ces notes compromettantes mais en a programmé la publication posthume, comme s’il s’agissait de livrer une clé sans en subir de son vivant les conséquences ».

Mystificateur, Heidegger l’a encore été en distillant, tel un Nostradamus des temps modernes, quelques dates-repère : 2300, 2327 (400 ans après la parution de son œuvre maîtresse Sein und Zeit, verront se produire des faits qu’il annonce.

2014, date retenue pour le début de la publication des Cahiers noirs, soit 100 ans après la défaite de l’Allemagne en 1914, moment fondateur de la « revanche nazie », etc. François Rastier intitule son article du Magazine Littéraire : « Prophète des derniers temps : une stratégie messianique » !

Il a par ailleurs écrit un ouvrage intitulé Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui (PUF 2015). Quel coup de tonnerre que ces révélations posthumes sur l’œuvre d’un géant de la pensée du siècle dernier.

On sait la peine et presque le désespoir d’Emmanuel Levinas lorsqu’il apprit le passé nazi et l’idéologie antisémite véhiculée par celui qu’il considérait comme un maître.

Au terme de cette courte revue d’un immense compositeur (Wagner), d’un grand écrivain (Céline) et d’un incomparable philosophe (Heidegger), que faut-il penser ? J’en reviens à mon introduction.

Il n’est pas possible, comme certains le pensent obstinément, de dissocier une œuvre et son auteur. Il n’est pas possible qu’un génie de l’esprit s’accommode ou, pire encore, prône une idéologie contraire à l’humanisme.

Aussi haute soit sa place dans l’opinion de ses admirateurs, l’auteur d’un grand œuvre ne saurait professer des abominations comme celles que je viens d’exposer. Cela me fait penser aux princesses malveillantes des contes d’enfants qui, au lieu de belles paroles, voient surgir de leur bouche des crapauds et des vipères.

Personnellement, je continuerai peut-être d’écouter du Wagner à l’occasion, mais je n’arriverai plus à ouvrir un livre de Céline ou à l’écouter réciter par un acteur que, pourtant j’aime bien, Fabrice Luchini. Encore moins je n’irai chercher la sagesse, celle pourtant que l’on attend des philosophes, chez Heidegger.

Et je suis triste en me rappelant notre professeur de midrash et de philosophie à l’Institut d’Etudes Hébraïques dans les années 60, Abraham Goldenson ז »ל  qui ne jurait que par Heidegger. Je dirai, comme Georges Brassens dans sa chanson « Le 22 septembre » : « Et c’est triste de n’être plus triste sans vous ».