« Il n’y a personne qui ignore la malice des Zemmour : elle est plus noire que la nuit et assez forte pour être comparée à un torrent »

Moulay Abderrahmane, sultan du Maroc (1778-1859)

 

Il était une fois les Zemmour, une confédération de tribus berbères du Maroc connues pour l’habilité de leurs cavaliers et leur appétit insatiable pour la dissidence. On trouve trace des Zemmour il y a mille ans environ et leur histoire se confond avec un cycle sans cesse répété de razzias et d’embuscades. Lorsqu’ils sont forts, les Zemmour entretiennent l’insécurité et rançonnent les voyageurs qui traversent leur territoire, lorsqu’ils sont vulnérables, ils subissent l’insécurité et se font piller par plus fort qu’eux.

L’on parvient à les accompagner avec précision dès le XVIIe siècle lorsqu’ils quittèrent les hauteurs inhospitalières du Moyen Atlas pour s’infiltrer par vagues successives dans les riches plaines agricoles situées à l’ouest du Maroc.

Alternant entre rébellion ouverte et soumission plus ou moins sincère, les Zemmour ont toujours été « zone interdite » pour le Makhzen, l’embryon d’Etat marocain qui se confond avec la maison du Roi. Toujours hors de portée de l’islam officiel, les Zemmour ont développé une manière de vivre et de sentir qui étonne à plus d’un titre.

Pour sceller un pacte de non-agression avec un clan ou une tribu voisine, les Zemmour organisaient la cérémonie du tata (aussi appelée tada) durant laquelle les hommes se réunissent pour manger un couscous arrosé de lait maternel. Cette cérémonie dite de colactation faisait du rival d’hier un « frère » auquel on peut faire confiance le temps nécessaire pour faire quelques mauvais coups. Et gare à celui qui manque de courage au combat et s’esquive devant les troupes du sultan : les femmes Zemmour avaient l’habitude d’enduire de peinture (henné) les vêtements du fuyard et de couper la queue de son cheval.

L’histoire des Zemmour semble avoir pris fin à l’arrivée des Français, installés officiellement au Maroc dès 1912 dans le cadre du Protectorat.

A l’époque, les Zemmour tentaient d’obtenir un accès à la mer pour faire le siège de Rabat et Kenitra, ports de commerce donc sources de butin. Les militaires français les ont bloqués dans ce qui est leur territoire actuel et qui correspond grosso modo à la forêt de la Maamora et à la région de Khemisset. La pacification a duré deux ans et a permis de libérer le trafic routier entre le nord et le sud du Maroc qui était soumis depuis des décennies aux caprices des cavaliers Zemmour.

Soudain, la voix des Zemmour s’est tue et de population dangereuse et semi-nomade, ils ont acquis le statut de paisibles indigènes à adresse fixe, dûment quadrillés par une administration coloniale tatillonne. Plus question de razzia ou d’embuscade. Les Zemmour semblent avoir plongé pour de bon dans les eaux profondes de l’histoire.

La destinée des Zemmour est une excellente porte d’entrée dans l’histoire politique du Maroc car elle dit vrai au sujet de l’âme marocaine et du concept d’autorité au Maroc. Il serait fastidieux de relever ici tous les enseignements de l’histoire tribale des Zemmour, je me limiterai donc aux deux leçons qui me semblent faire le plus de sens aux yeux du public français.

La première est que les Zemmour n’ont jamais mis en cause la figure du Roi (on disait le sultan à l’époque) alors qu’ils ont régulièrement désobéi à ses représentants. Ils ont démontré un attachement presque filial au Commandeur des Croyants sans jamais chercher à changer la nature du régime politique.

Cela ne les a pas empêchés de croiser le fer avec les troupes du makhzen au moment où celui-ci était vulnérable. Obstinés par le court-terme et l’intérêt immédiat, les Zemmour étaient capables d’attaquer les soldats du Roi le matin et de demander pardon le soir quitte à sacrifier des taureaux en guise de repentance devant la tente royale.

L’inconstance des Zemmour les exposa aux représailles du sultan qui mena de grandes campagnes de pacification contre eux (au moins une dizaine au XIXe siècle !). L’instauration du Protectorat en 1912 fut l’occasion d’une énième et définitive pacification et telle est la deuxième leçon la plus importante à tirer de l’histoire mouvementée des Zemmour.

L’armée coloniale n’a fait que poursuivre la tradition marocaine de la « harka » qui est une campagne de pacification menée par des troupes régulières appuyées par des tribus soumises et transformées en alliées du régime. La « harka » des Français sera la bonne car depuis les Zemmour ne se sont plus soulevés.

Le sort des Zemmour n’est pas bien différent de celui des Guerrouane, des Zayane ou des Zaërs, tribus arabes et berbères, que le Protectorat puis la mise en place d’un Etat moderne ont mis en « stand-by ».

Le Maroc indépendant (depuis 1956) n’a jamais rien eu à craindre des tribus qui, jadis et ce jadis n’est pas très éloigné, faisait le chaud et le froid à l’extérieur des villes.

Si l’on fait exception des régions les plus périphériques comme le Rif (soulevé en 1958) et du Sahara occidental (rébellion séparatiste du POLISARIO), le Maroc semble avoir échappé à la vieille mécanique de son histoire : agitation tribale, pacification, consolidation du pouvoir central puis désintégration de l’ensemble au premier signe de faiblesse de la monarchie.

Cependant, plusieurs faits divers et autres phénomènes sociaux laissent croire que l’anarchie ou du moins la remise en cause, permanente et structurelle, de l’autorité n’a pas dit son dernier mot. Quiconque se balade au Maroc que ce soit en ville ou à la campagne peut constater la hausse sensible des incivilités. Du feu rouge brûlé aux rues envahies par des armées de vendeurs ambulants, le non-respect de la loi est un phénomène prégnant et en constante augmentation. Il est visible à l’œil nu et n’a d’équivalent que la hausse significative de la corruption qui n’est rien d’autre qu’une manifestation de plus du refus d’obtempérer. En effet, corrompre un fonctionnaire c’est acheter l’Etat au lieu de lui obéir.

La désobéissance n’est pas le fait des classes dangereuses seulement, des descendants des Zemmour ou des Zaërs installés dans les périphéries urbaines ; il s’agit d’un mouvement de fond qui soulève la société dans son ensemble. Désobéir est un luxe partagé par les riches et les pauvres.

Depuis le début des années 2000, la répression a reculé pour laisser place à l’intimidation de l’administration par des lobbies (taxis, secteur de la santé privée) ou simplement par une populace qui ne conçoit pas de limites à ses droits de l’homme.  Là où auparavant un « mokhazni » (une sorte de gardien de la paix) suffisait à sécuriser un marché municipal, l’on doit envoyer aujourd’hui les grands moyens pour faire régner un semblant d’ordre.

Mais personne, jusqu’à présent, ne s’en prend à l’institution monarchique (et tant mieux selon moi car le Maroc sans monarchie n’est plus lui-même). La désobéissance vise l’Etat seulement avec ses règles et ses représentants. Le parallèle est saisissant avec le monde mental des Zemmour où l’autorité du Makhzen était sans cesse battue en brèche mais jamais la personnalité du Roi.

L’histoire semble vouloir se répéter, je me réfère à l’histoire des mentalités et des croyances, ces forces obscures qui sont « la voix des morts » pour reprendre les mots de Gustave Le Bon. Sommes-nous alors face à une résurgence du vieux fond culturel qui a toujours structuré l’âme marocaine ? Est-ce que le vernis de modernité est en train de s’effacer pour laisser carte blanche aux logiques du passé ? Et question fondamentale à mes yeux : si le diagnostic établi ci-dessus est exact, quelle force politique est en mesure de récupérer le réveil « zemmourien » du Maroc et le traduire en projet pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir ? Il n’y a aucun doute en effet que l’agitation des foules et la désobéissance civile décrites plus haut joueront un rôle de premier plan au Maroc, à court ou moyen terme.

Et les Zemmour auront l’occasion, dans un sens, de prendre leur revanche. Ce sera le triomphe des vaincus.

Pour en savoir plus sur les Zemmour, je ne saurai que trop recommander la lecture de l’excellente thèse de doctorat de Marcel Lesne, publiée à Rabat en 1959 et disponible en lecture libre ici.