Le 27 janvier fut arraché par des hommes de conscience à la volonté onusienne.

En 2005, le « Machin » consentit, grâce à la ténacité de Silvan Shalom, qui représentait alors l’Etat d’Israël près des Nations unies, à déclarer la date de libération du camp d’Auschwitz-Birkenau/Oswiecim par l’Armée Rouge « Jour international » de commémoration… de ce qui fut un génocide, puis une catastrophe.

L’extermination planifiée du peuple juif, comme dans le Rouleau d’Esther, devînt un « ferme propos » et le projet d’une solution dite « finale » (Endlösung) pour le seul fait que le judaïsme exprime une singularité exceptionnelle.

Parlerait-on du « choix divin » ? Ou encore d’un pacte mythique ou substantiel entre le Créateur et le Satan, cet obstructeur de vie comme il est décrit dans le prologue au Livre de Job : « Soit ! dit l’Eternel au Satan, tous ses biens (de Job) sont en ton pouvoir. Seulement ne porte pas la main sur lui (= ne le rends pas fou), et le Satan sortit de devant le Seigneur/וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-הַשָּׂטָן, הִנֵּה כָל-אֲשֶׁר-לוֹ בְּיָדֶךָ–רַק אֵלָיו, אַל-תִּשְׁלַח יָדֶךָ; וַיֵּצֵא, הַשָּׂטָן, מֵעִם, פְּנֵי יְהוָה. » (Job 1, 12).

Qui est sorti de devant Qui voici seulement 70 ans ? Le Satan, castrateur de l’âme, de la vie, de l’ADN et de toute chair qu’anime une pensée rationnelle ou prétendue telle ? Ou bien cette éclipse divine  (Tsimtsoum/ציםצום)  comme si le Roi de l’Univers pouvait s’abstraire à notre façon de ce qu’Il a créé et n’est pas de notre entendement ?

Cela invite à la lente manducation d’une patience qui nous conduirait à enjamber les siècles sans juger ni à être dupes de nous-mêmes ou des autres.

Certains ne croient plus ni en dieu ou les lois. Si, peut-être quelques règles de base… et encore. D’autres ont « maudit les vivants avec les os » (klule mit beyner/קללה מיט ביינער, dit-on en yiddish) comme on entend parfois sussuré, en mineur, dans des milieux ultra-religieux, la pire des injonctions juives envers un être humain en yiddish ou en hébreu « que son nom soit effacé de ce monde/yemakh shmo vezikhro m’oyl’m haze = ימח שמו וזכרו מעולם הזה ». Pendant la guerre, les hassidim désignaient ainsi le Hauptsturmführer chargé des papiers d’identité.

D’autres se sont tu(e)s, murmurant, sur des décennies qui semblent dérisoires au regard de millénaires de vies faites de bénédictions et d’épreuves : « Yisgaddal veisqaddash Shmey Rabbo\יתגדל ויתקדש שמה רבא = Que soit magnifié et sanctifie Son Grand Nom (prononciation yiddish) », sachant que nul ne connaît le vrai Nom ni ne peut Le prononcer dans le monde qu’Il a créé selon Sa volonté et non la nôtre… et qu’Il poursuit.

Qui comprend les pensées humaines, sinon qu’elles sont comme des vapeurs légères ou éthérées, versatiles. Comme si la folie à vouloir exister dans le monde consistait à s’en préserver pour vivre. « Que le fou soit effacé des registres de l’asile pour que tu prennes sa place… et vives », sourit-on parfois en yiddish.

Qui peut, à ce jour, prétendre expliquer ou comprendre, d’une manière ou d’une autre, ce qui s’est produit ?

Sinon que le temps passe imprimant l’oubli, avec ou sans pardon, selon les consciences. Non seulement le temps passe mais nul ne peut vraiment s’arroger une identité ou une non-identité pour cause d’avoir échappé, par inexplicable, à ce trépas ordonné.

D’autant que la mémoire « shoah’tique » présente aussi ses symptômes d’Alzheimer. Une sorte de « dementia senilia » ou peut-être une hébéphrénie (démence précoce) qui serait due à l’immaturité de civilisations bien trop jeunes et qui n’ont su intégrer les mystères de la création.

Comme en contre-poids, l’Etat d’Israël déploie ce mystère d’une Parole toujours inédite. On rencontre en Israël des êtres qui expriment l’évidence de l’éternité par la nature de ce qu’ils sont.

J’ai connu des centaines, oui, des centaines de personnes, inconnues ou amies arrivées sans papiers au sortir des camps. Ils ne pouvaient rien prouver, pas même qu’ils avaient survécu sans existence légale, sans que l’on puisse parfois confirmer le lieu de leur naissance. Beaucoup ne pouvaient certifier leur identité que grâce à un document portant la date programmée de leur assassinat par le seul fait qu’ils avaient survécu à un camp, voire deux sinon davantage.

Il arrive ces jours-ci qu’à Yad VaSHem ou sur une place dans une bourgade israélienne, frères et soeurs, parentés se rencontrent au bout de 60 ans d’exil mental sinon de décès présupposés quand ils ne sont pas officiellement attestés ! Ou que des enfants découvrent que des pères ont abandonné leurs familles soviétiques ou assimilées, les effaçant de leurs consciences… Devine qui vient dîner ce soir dans le Deep South du Néguev laisse pantois et reste pourtant si humain, trop humain.

On dira tout sur ce petit pays d’Israël dont les contours sont aujourd’hui encore incertains. C’est le pays où Dieu accomplit Sa Parole. C’est du vrai ! Il y a une force tellurique et magnétique extraordinaire qui sourd des monts de Jérusalem jusqu’aux extrémités de la terre.

Qui oserait prétendre que seuls 4 % des Juifs israéliens sont pratiquants ? Ou bien qu’il y aurait des vogues style « restauration » avec leurs « incou’ayables/incroyables ». Il n’est pas d’autre pays où l’on est acculé de manière aussi compulsive, irrépressible à se situer par rapport à la Présence divine, du Saint Béni soit-Il.

Car toute chair juive est miraculée et donc toute âme humaine. On trouve de tout : le vrai-faux Juif qui a acheté son certificat de judéité dans un vague centre ex-soviétique. Ou encore la fille, pupille de la nation dans n’importe quel pays du monde, qui rend grâce à Dieu d’avoir été abandonnée car, alors, ô oui !, elle serait peut-être de la même race que les Prophètes sinon Jésus en personne.

D’autres sont devenus « juifs » par délation, par cette soif insatiable, mêlée de haine, de jalousie, de bassesse ou d’instinct grégaire, de convoitise à prendre, voler, spolier, berner et faire du mal sans un gramme de cervelle.

Un peu comme dans le livre La 25ème heure écrit par Virgil Gheorghiu… qui termina ses jours à la tête de l’Eglise orthodoxe roumaine en Europe. Pour lui, comme pour tant d’autres, il était si simple qu’un paysan soit dénoncé comme « juif » alors qu’il était chrétien mais avait une femme si désirable et une ferme bien rentable.

Le même récit, souvent bien plus sordide s’est répété à travers une Europe dont les antiques frayeurs indo-européennes continuaient de se nourrir de trolls, d’esprit malfaisants, de diablotins, de mauvais sorts comme ancrés à des âmes obsédées par le pouvoir et l’avilissement d’autrui. C’est païen. Cela le reste. Quand on porte un toast dans les langues nordiques, on dit « skål [skol] = crâne » parce qu’on servait l’aquavit dans les crânes d’ennemis bien scalpés. En hébreu, on dit « לחיים! = à la vie ». Ce n’est pas la même perspective.

Ignace de Loyola pleurait abondamment son regret de ne point être de naissance judaïque… D’autres s’entichent volontiers, voire même à mort tant ils ne peuvent masquer qui ils sont, à feindre d’être plus juifs que les Hébreux, tirant des balles réelles sur leur propre identité.

Il y aurait une sorte d’obsession existentielle comme si naître d’entrailles hébraïques conférait un pédigree tissé de cellules ADN branchées sur le Jardin d’Eden. Cela crée des êtres qui culbutent sur eux-mêmes et les autres. On en trouve partout dans le monde – de manière très concentrée à Jérusalem et des Lieux Saints.

Non ! Rien n’y fait : nous sommes tous des fils de Caïn. C’est là le hic. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on se croise sans se reconnaître, que l’on se fréquente sans trop le dire. Nous sommes tous des assassins, mais allez donc savoir qui l’est davantage ! Que dire sinon que toute cette histoire multiséculaire est sordide ou tragi-comique.

Ce sont des soldats officiellement « athéistes » et fiers d’une Internationale aujourd’hui en déroute qui, par hasard, affirment-ils, découvrirent environ huit mille pauvres hères désossés au milieu de baraquements en ruine. Telle est la grandeur de l’Armée Rouge solennellement rappelée sans humour ou dérision, par le Patriarche Cyrille de Moscou et de toutes les Russies quand il vint acquitter une dette phénoménale d’électricité due par les six Eglises présentes au Saint Sépulcre à Jérusalem.

Il déposa alors une couronne de fleurs à Yad VaShem, sans dire un mot de la réalité judéo-israélienne locale ; il insista sur l’action salvifique de l’Armée soviétique qui libéra les camps, notamment celui d’Auschwitz-Birkenau, avec l’aide de quelques partisans juifs « qui quittèrent ensuite l’Armée », ajouta–il avec une sorte de franche naïveté…

Pouvait-il dire plus ? Non.

Le poids de l’histoire se mesure aussi à l’aune des silences qu’il faut briser non au couteau mais par à-coups temporisés. Personne n’obligera jamais une âme réticente à voir ce qui reste trouble. Le péché n’existe que si l’on est soi-même conscient d’avoir commis un péché. Il n’existe pas par la conscience ou la volonté d’autrui.

C’est un travail mental, culturel, social, historique qui requiert précisément que l’on ne rende pas fou ou enfermé sur soi-même.

Qui oserait penser que toutes ces belles déclarations faites à tous les mémoriaux, de Yad VaShem, aux lieux mêmes des exterminations, parlent vraiment de ce qui est toujours indicible dans l’appel à l’être juif ?

La jalousie tenace envers le scintellement de l’âme juive conduit toujours des acteurs spirituels (le pape et tous les clergés, quels qu’ils soient) à se substituer à un devoir d’existence qu’il semble encore possible d’aliéner à soi-même sans vergogne tout en affirmant que la Shoah serait universelle.

La substitution donne l’illusion de ne plus devoir demander pardon, donc de réparer.

De quel droit peut-on dévoiler ce qui est caché alors que l’on fait tout pour enfoncer ses yeux dans du sable. Voir, c’est prendre conscience. Qui peut prendre conscience, en notre génération, de ce qui s’est vraiment passé dans ces terres de Pologne marquées au fer par le sang juif de la rédemption ?

Alors, il y a le silence. Un silence que j’ai croisé toute ma vie, comme bien d’autres survivants de toutes générations. Il y a bien la Parole de Dieu, mais nous pensons en gérer la grammaire et le lexique.

Il y a ce texte, prétendument non authentique, de Yossel Ben Yossel Rakover de Ternopol, écrit en yiddish alors que le ghetto de Varsovie est en flammes et qu’il s’apprête à mourir [in « Di Goldene Keyt/די גאלדענע קייט »]. Il affirme une chose fondamentalement juive, vraiment digne d’un Jonas plongeant dans la mer pour sauver des marins terrorisés et passer trois jours dans le ventre du Grand Poisson (baleine) :

« Toi Dieu, Tu as beau me prendre ma femme, mes enfants, les miens… je vais mourir dans quelques minutes, eh bien malgré Toi, en dépit de Toi, je continuerai à croire en Toi ».

C’est cela que nous avons vécu au travers de ces 70 années où une puanteur morale et physique s’est répandue dans le monde. Mais, il est juif et fils d’Israël celui qui croit, bien au-delà de toute probabilité ou impossibilité humaine.

Au sortir de Majdanek, brisée par les pogroms russo-ukrainiens, le communisme, le Holodomor, les nazis et les délateurs, ma mère jura que son fils parlerait parfaitement l’allemand et l’ukrainien car il appartiendrait à la génération du pardon et de la rencontre. Elle ne fut pas comprise, mais j’ai ainsi passé de longs mois d’enfance dans une famille « naturellement nazie » de Bischofshofen en Autriche et l’ukrainien ne posait pas de problème dans notre contexte.

Je n’ai plus de famille directe. En revanche, il appartient à notre génération de chercher et d’exprimer une forme réelle de réconciliation, sans abuser du mot trop souvent galvaudé : c’est vrai, nos yeux voient ce que nous n’aurions jamais imaginé et s’il faut tout faire pour comprendre, nous avons aussi le devoir d’attendre que cela devienne vraiment possible.

Ce n’est pas Auschwitz qui désigne le Juif… il y a eu les Tziganes, les Slaves, les handicapés et les malades mentaux, les communistes, les gays et les lesbiennes, les transsexuels et les  autres… dont de très nombreux Chrétiens authentiques.

Ce qui désigne le juif, c’est cette ardeur indéfectible à espérer contre toute espérance. Il y a en Israël une unité viscérale, presque palpable de ce mystère de la rédemption. Il est impossible de trop longtemps se voiler la face ou de frimer. Les voiles protègent d’un climat rugueux comme le désert. Nous sommes dans cette bascule de l’histoire sans que l’on puisse encore distinguer où le vent et les intempéries nous conduisent (cf. Luc 12,24).

Le 20ème siècle a été traversé par des génocides progressifs, pour peu que cela puisse dire les choses de cette manière. On oublie trop souvent les premiers camps de concentration en Afrique du Sud où les Boers furent parqués, leurs fermes détruites par la tactique de la terre brûlée, affamés avec les populations noires (1902), puis les meurtres en masse contre les Arméniens, les Assyriens et Grecs du Pont-Euxin chrétiens (1915-1926), le Holodomor ou le meurtre systématisé des populations d’Ukraine par la famine (1932-1935), l’assassinat et la haine programmée envers les Sinti, Tziganes, Gitans. Nous sommes entrés dans l’ère technique du « génocide » défini par Raphaël Lemkin au Tribunal de Nuremberg.

Le judaïsme a deux jours « officiels » pour rappeler la Shoah : le 10 du mois de Tévèt pour toutes les victimes de la Shoah et des persécutions envers les Juifs à travers les siècles et le Yom HaShoah qui suit la fête de Pessah.

Ce 27 janvier est international, inter-racial, au-delà de toute foi, religion : il ne peut qu’associer toutes les victimes de projets d’extermination à ceux des Juifs et des 70 Nations symboliques de la réalité humaine à laquelle nous appartenons tous.