Marché de «la mode musulmane» : extension du domaine de l’islam politique

La chaîne de magasins britannique Marks and Spencer (M&S) présente pour la première fois des burkinis tandis qu’Uniqlo se lance dans la vente de hijabs à Londres. Isabelle Kersimon y voit une dérive multiculturaliste des sociétés occidentales et une insulte à la liberté des femmes.

Entretien réalisé par le Figarovox d’Isabelle Kersimon.

La chaîne de magasins britannique Marks and Spencer (M&S) vient de présenter pour la toute première fois des burkinis (contraction des mots burka et bikini) tandis que la marque Uniqlo lance une collection de voiles aux États-Unis. Certains articles de cette collection s’adressent directement aux clientes musulmanes: hijab, kebaya et jubbah… Que cela vous inspire-t-il?

Isabelle Kersimon: Selon Le Midi Libre, le marché de «la mode musulmane» devrait peser près de 500 milliards de dollars en 2019. À ce prix, la question de la liberté des femmes sous le joug du patriarcat islamique – amplement dénoncé par les féministes, «occidentales» ou orientales – ne pèse rien.

Il est tout à fait logique que la direction commerciale de cette marque vise les marchés britanniques et nord-américains. Ces sociétés sont multiculturalistes. La politique et l’économie y sont des niches ethniques et confessionnelles. Notre société est multiculturelle et notre République une et indivisible.

Cette belle exception, lacérée par tant de manquements à la loi, risque bien de verser dans le modèle anglo-saxon si des mesures drastiques ne sont pas mises en place pour le contrer. Notamment une éducation accrue à l’histoire de la laïcité.

Le port du voile, lorsqu’il n’est pas intégral, est autorisé dans la rue. Certaines, comme la créatrice américaine Nzinga Knight, n’hésitent pas à affirmer que s’habiller ainsi est un signe de liberté, une liberté que les femmes dans les sociétés occidentales auraient perdu… Qu’en pensez-vous?

Cette jeune dame est une convertie dans une société peu touchée par les phénomènes que nous connaissons ici. Elle a le zèle des néophytes et se sent dans l’obligation de s’enfermer dans une assignation identitaire indépassable: se montrer, se prouver «musulmane».

Le terme de «mode modeste», associé au voile, m’est proprement insupportable, tout comme celui de «pudeur» associé à cette pratique, qui impliquent aussi que les femmes se montrent «respectueuses», qu’elles baissent les yeux devant les hommes. Cela présuppose aussi que les femmes non voilées, «immodestes», sont prétentieuses. Rendez-vous compte, ne pas baisser les yeux devant un homme.

Prétendre vivre sans couvrir son corps relève du délit dans les pays sous loi religieuse, ne parlons pas de la mort possiblement infligée aux «mal voilées» dans les territoires conquis par les groupes djihadistes où sévit aussi une police des mœurs qui contrôle la vêture.

Regardez le documentaire admirable de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, Salafistes. Kalachnikov à l’épaule, les tristes sires d’un pouvoir absolu se félicitent de terroriser les femmes entre deux délassements le dos au mur. Un reportage en caméra cachée réalisé par de jeunes Syriennes au péril de leur vie et diffusé récemment à la télévision ne montre pas autre chose: sous la loi de l’État islamique, les femmes sont gommées de l’espace public.

Trop de précieux relativistes m’objectent que les luttes des femmes en terres d’islam où le voile est une obligation ne concernent pas la France.

Elles concernent la France, pourtant. Il suffit d’interroger toutes celles qui font preuve de désobéissance sociale, qui refusent de disparaître sous l’étoffe. Et elles sont quelques-unes ici, depuis bien longtemps, à alerter.

Songez à ces femmes qui ont récemment lancé une opération pour investir des cafés réservés aux hommes. Une société qui voile les femmes les exclut progressivement du champ social et les déshumanise.

La liberté à se voiler est un discours récent très efficace, très construit, diffusé par les «féministes islamiques», un oxymore. C’est surtout de la liberté de ces hommes effrayés par les femmes qu’il s’agit: les femmes voilées appartiennent au regard de leur propriétaire, leur époux, et au fantasme orientalisant d’Occidentaux qui vibrent à l’idée qu’une femme voilée reste féminine, voire désirable, derrière le moucharabieh…

J’aimerais aussi préciser que le voile islamique n’est pas un signe religieux, et en ce sens le lier à la laïcité est une erreur fondamentale et magistrale, historique, commise encore aujourd’hui par nombre de laïques qui méconnaissent ces questions. C’est un signe distinctif.

Dans l’histoire du monde musulman, c’est simple, la prescription concerne les femmes du prophète et celles qui sont trop vieilles pour risquer de se faire agresser sexuellement. Par ailleurs, dans l’histoire de l’islam et selon les lieux, le voile a principalement servi à distinguer les esclaves et les prostituées des femmes du prophète. Que devons-nous en déduire, nous qui ne nous voilons pas? Que nous sommes des esclaves ou des «putes»?

Il y a dix ans, pour échapper à cette pression intégriste, les jeunes femmes enveloppaient leurs formes dans d’affreux joggings. Aujourd’hui, elles disparaissent sous le voile. La question à se poser est donc une réponse que j’ai déjà faite bien souvent: la réislamisation par l’islam le plus rigoriste, le plus autoritaire, le plus politique. Et cette «mode modeste» en est l’un des signes les plus visibles.

Interdire ce genre de pratique, n’est-ce pas le signe que nous doutons de l’attractivité de notre propre modèle et de nos propres valeurs?

Ça, c’est l’argument que nous servent de chers sociologues sans doute envieux de la réussite patriarcale qui leur manque (rire). Notre modèle et nos valeurs, contrairement à ce discours nihiliste, voire décliniste, sont splendides: la célébration des femmes et la reconnaissance de leurs droits à égalité avec ceux des hommes, ainsi que la laïcité, font précisément l’objet de revendications chez nombre de musulmans désireux de vivre leur foi, mais pas ces prescriptions issues de la doxa fondamentaliste.

Ainsi, nombre de musulmans dans le monde revendiquent la laïcité. Ils sont les éclaireurs de leurs sociétés. C’est bien du monde dit musulman que viendra la libération, à mon avis. Certainement pas de nos penseurs compatissants et secrètement désireux de se débarrasser des «bonnes femmes» qui les interpellent, et qui, eux, en ayant renié ces valeurs qui sont les nôtres, désespèrent la jeunesse. Je suggère de bander les yeux de tous ceux que le corps libre des femmes indispose.

Pour en revenir à votre question, interdire le foulard serait liberticide. Je n’ai aucun problème avec un simple foulard, même si personnellement je préfère les chapeaux! Interdire le voile militant me paraît difficile, juridiquement, et inapplicable concrètement. Les lois de 2004 sur les signes religieux et de 2010 sur la dissimulation du visage ont été courageusement votées, alors même que de tristes Cassandres prédisaient une déscolarisation et une claustration massive des jeunes musulmanes. La réalité leur a donné tort.

Luc Chatel avait rédigé une circulaire selon laquelle les parents portant des signes religieux ostensibles ne pouvaient accompagner les enfants lors des sorties scolaires. Il y affirmait que les principes de laïcité de l’enseignement et de neutralité du service public permettaient notamment «d’empêcher que les parents d’élèves ou tout autre intervenant manifestent, par leur tenue ou leurs propos, leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques lorsqu’ils accompagnent les élèves lors des sorties et voyages scolaires». Cela me semble sage et juste.

L’idée, aussi, de réfléchir selon l’angle non pas de la laïcité mais de l’égalité hommes-femmes est à creuser. Rappelons que, en Turquie, le voile a été interdit dans les Institutions avant que le gouvernement islamo-conservateur ne l’autorise de nouveau. La CEDH avait d’ailleurs jugé en novembre 2005, dans l’affaire qui opposait Leyla Şahin à la Turquie que l’interdiction du voile à l’université ne contrevenait pas à la liberté de pensée, de conscience, de religion, à la liberté d’expression, au droit à l’instruction et au respect de la vie privée, et n’était pas de nature discriminatoire.

Je pense que nos décideurs n’ont pas vraiment conscience de l’enjeu politique que ce signe distinctif représente, qu’ils ne différencient pas simple foulard et voilures d’obédience politico-religieuse portées le plus souvent par des converties sous l’impulsion de fréro-salafistes et se laissent intimider par les accusations en «islamophobie» (j’ai tant écrit sur ce sujet…) ou en «racisme antimusulman».

L’islamisme radical, parfois présenté comme le refuge des «damnés de la terre», peut-il s’imposer par le marché?

«Islamisme radical» ne fait pas sens pour moi. Je parle d’islam politique et des techniques des Frères musulmans et des salafo-wahhabites pour islamiser et les nouvelles générations et le paysage culturel en imposant aux femmes de se couvrir le corps, sans quoi soit elles seraient de mauvaises musulmanes, soit elles iraient brûler dans l’enfer du viol autorisé, puis en enfer.

Cet islam liberticide, déculturé, uniforme, mondialisé, financé par les pétrodollars, a des penchants criminels et il s’impose déjà par le marché de la drogue. Il s’impose par le marché de l’armement. Il s’impose par les banques islamiques. Drôles de commerce pour des «damnés de la terre», non?