Les pas de la colère ont à nouveau martelé le macadam de ma ville. En un mois cet été, quatre manifs de soutien à la cause palestinienne. Des militants islamistes se trouvent à l’initiative de la première. « Nous demandons à Allah tout puissant de donner force et courage à nos frères en Palestine. » « Nous remercions Allah de nous avoir accordé le mouvement de la résistance. »

Exhortations auxquelles répondent les fervents « Allah u akhbar » et « La ilaha illa Allah » de l’assistance. Annoncé comme sorti de Gaza (la « prison à ciel ouvert » serait-elle plus poreuse qu’on le prétend ?),  un orateur grimpe sur le pickup servant d’estrade : « Nous sommes un peuple qui n’a pas peur de la mort ni des dirigeants israéliens. Dieu est grand ! » Ovation, « Allah u akhbar », « La ilaha illa Allah. »

On peut évaluer la foule à 3.500-5.000 personnes, de manière très majoritaire des fidèles musulmans identifiables à leurs signes religieux. Beaucoup de parents avec enfants. Innombrables drapeaux et emblèmes palestiniens, turcs, égyptien, du Fatah, également les drapeaux de divers groupes et partis d’extrême gauche. Perdus dans cette marée de foi, ceux-ci, qui se revendiquent de Karl Marx, n’ont jamais mieux mérité cet après-midi-là leur sobriquet d’« idiots utiles. » A la dislocation, une centaine de jeunes brisent vitres et mobilier urbain au cri de « mort aux Juifs. »

25 juillet, en ce dernier vendredi de ramadan, rebelote par les mêmes pour célébrer la « Journée mondiale d’al-Quds » (Jérusalem), événement antisioniste annuel lancé par feu l’ayatollah Khomeini. Toujours le pickup, cette fois décoré de panneaux à la gloire d’al-Quds et à l’effigie – apparentements bizarres – de Gandhi-Khomeini-Mandela-MalcolmX avec, à l’avant du véhicule, le drapeau du Hezbollah.

Un barbu enturbanné rejoint la foule, entouré d’acolytes munis d’une bannière noire ornée de la shahada. Les harangues proclament le « soutien à la résistance palestinienne sous toutes ses formes. » Les roquettes, précise-t-on, visent l’Europe. « Il existe une dimension spirituelle des peuples arabo-islamiques (…) impossible sans libération de la Palestine occupée depuis 60 ans, sans remise en cause du projet sioniste. »

« L’unité islamique constitue la condition de la libération de nos terres. Proclamons la grandeur d’Allah. Prions en ce jour de deuil. » Versets du Coran, « Allah u akhbar », « La ilaha illa Allah. » Le cortège s’ébranle. Une vingtaine d’enfants porteurs de pancartes ouvrent la voie. Le militantisme pro palestinien adore enrôler les gosses.

L’Association Belgo Palestinienne mobilisera les deux dernières manifs. Bras politique officieux de l’Autorité palestinienne, elle a conquis par un patient travail de lobbying la sympathie des partis démocratiques – sauf les libéraux –, des deux principaux syndicats et du monde associatif. Elle promeut la campagne anti-israélienne Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Les mêmes milieux orchestrent le « tribunal » Russel sur la Palestine.

Pour l’heure, toute la mouvance pro palestinienne se trouve réunie, environ 8.000 à 10.000 manifestants. Foule composite, faite d’une jeunesse d’origine immigrée, dont beaucoup aux convictions musulmanes bien visibles, et de militants et sympathisants de gauche aux tempes grisonnantes.

« Israël casse-toi, la Palestine n’est pas à toi. » Jusqu’où la Palestine s’étend-elle ? Jaffa ? Haïfa ? Acre ? On peut se poser la question. Une clameur monte, qu’amplifient les façades des immeubles : « Israël assassin-neu / les enfants de Palestin-neu. »

Une cinquantaine de casseurs, tête emballée dans des keffiehs, s’écharpent avec la police. Ils brûlent un drapeau israélien aux cris de « Allah u Akhbar. » La sono : « Revenez mes frères et mes sœurs, c’est le ramadan. » Huées dans la foule. Des manifestants défilent drapés à l’effigie du grand démocrate Recep Tayyip Erdogan. Comme j’observe depuis le trottoir, un militant islamiste me repère (dans ma ville qui n’est point grande, tous les « branchés Proche-Orient » se connaissent peu ou prou, fût-ce de vue). L’index pointé, il me lance un rageur : « Sioniste fasciste, c’est TOI le terroriste. » Et toujours ce lugubre mugissement : « A Gaza on assassin-neu / les enfants de Palestin-neu. »

Une islamisation manifeste imbibe la cause pro palestinienne. Ainsi que la non moins manifeste revendication de restaurer le califat de la mer au Jourdain. Les expressions d’antisémitisme brutal se confinent en général aux éléments incontrôlés des rassemblements. Le discours public se montre, lui, plus sournois. Il concentre ses flèches sur l’antisionisme, marque de fabrique unanime du mouvement pro palestinien, toutes chapelles confondues.

On prend toujours soin de préciser que l’on combat le sionisme, non les Juifs. On feint d’ignorer que l’Etat sioniste héberge 80% de Juifs. Et que, hormis une mince frange laïque d’extrême gauche et religieuse ultra orthodoxe, l’écrasante majorité de la diaspora juive éprouve pour Israël un profond attachement.

On actualise le mythe archaïque du Juif tueur d’enfants. Sachant que tout enfant mort constituera toujours une mort de trop, le militantisme pro palestinien se montre friand d’images gore, avec une prédilection pour les photos de mioches sanguinolents.

Cracher son fiel sur le sionisme équivaut à le cracher non seulement sur Israël, mais sur tous les Juifs. D’aucuns prennent prétexte de la contestable politique du gouvernement de Jérusalem pour endosser cet antisémitisme en habit d’antisionisme. Au vrai, on assiste à une « dieudonnisation » des esprits.

Aucune mobilisation pro palestinienne ne soutient la paix, les négociations entre parties en conflit, l’établissement d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël,… Aucune ne fustige la stratégie criminelle d’un Hamas qui expose au feu de l’ennemi son propre peuple utilisé en chair à canon politico médiatique.

Vu la nature du mouvement pro palestinien et celle des groupes et associations qu’il draine, vu ses préjugés viscéraux incrustés depuis des lustres, sa manipulation des faits et des enjeux, en particulier historiques, sa passion radicalement irrationnelle et son antisionisme fondateur autrement dit son antisémitisme, il est permis de douter qu’il puisse se remettre en cause et accomplir un quelconque aggiornamento – à supposer, hypothèse improbable, qu’il le désire jamais. Evidemment, on peut toujours rêver.