N’était la bienveillante attention de mon cher éditeur, Monsieur François Laurent, Directeur général adjoint des éditions univers poche, je n’aurais jamais su qui est ce personnage étrange, calviniste d’origine française, installé à Londres où il exerçait la médecine.

Lu par presque tous les penseurs d’économie politique qui lui succédèrent, cités par de rares économistes, copiés mais occultés par beaucoup d’autres, ce médecin atypique a intrigué les savants depuis Karl Marx jusqu’à Michel Foucault et Gilles Deleuze, en passant par Freud et tant d’autres.

Grâce à la lumineuse et très érudite introduction de son nouvel éditeur et réviseur, Dany-Robert Dufour, nous apprenons l’essentiel sur l’orientation de la philosophie de cet homme qui occupe dans l’histoire des sciences politiques et même dans la philosophie au sens d’attitude dans l’existence, une place vraiment à part.

Songez que deux siècles avant Freud, il préférait le dialogue avec ses patients et ses patientes en proie à des crises d’hystérie, au lieu de les soumettre à des saignées ou à des internements.

Ce fut donc un précurseur mais aussi un personnage par lequel le scandale arrive ; ce qui explique qu’il fut vilipendé par les bien-pensants, mis en accusant devant les échevins de sa ville et son œuvre brûlée par le bourreau vers 1714.

Ayant achevé la lecture attentive de cette longue introduction, j’ai pu constater que les personnages les plus inattendus avaient lu les écrits de ce médecin qui avait une conception assez spéciale sur la morale humaine, la place de l’homme dans la société et surtout sa constitution intime, notamment son hésitation entre la satisfaction des envies, des pulsions, des besoins inavouables des êtres humains et le déroulement harmonieux de la vie sociale.

En cela, il dépassait l’étroit domaine des économistes pour déployer un vrai système philosophique englobant tous les secteurs de la sociologie.

Il a écrit des choses que peu d’hommes auraient osé écrire et Voltaire qui ne s’y trompait presque jamais avait fait traduire par son amie une de ses œuvres, poussant jusqu’à l’absurde certains raisonnements de Mandeville …

Un détail plus général : certains furent si heurtés par les déclarations de cet homme, ces préconisations et ses idées sur l’organisation de la vie sociale, qu’ils décomposèrent son nom (on est à Londres) en Man devil, l’homme du diable, sinon le diable en personne.

Nombre de ses idées n’ont pas manqué d’inspirer certains grands économistes qui débattaient des bienfaits ou des tares du libéralisme, du capitalisme, de la place des pauvres, des femmes dans la société.

Il dépasse largement le domaine limité de sa spécialité lorsqu’il reprend le vieux débat déjà amorcé par Saint Augustin sur le droit ou l’interdiction faite à l’homme de laisser libre cours à ses pulsions, de rechercher la jouissance et d’en profiter ; en somme, il conduit une large réflexion sur le capitalisme à venir.

Et Karl Marx ne s’y est pas trompé car il le cite parfois et reprend même certaines de ses idées ou les débusquent chez d’autres théoriciens qui en firent leur profit sans nommer l’auteur Mandeville…

Mais le principe le plus étonnant chez lui, sans que cela semble l’embarrasser outre mesure, c’est que les vices privés peuvent se transmuer en vertus publiques. Les exemples qu’il donne sont stupéfiants, pas pour les hommes de l’art aux yeux desquels l’économie, le capitalisme, a affranchi la société de la religion, en tout état de cause de l’ancienne qui doit faire place à la nouvelle, animée par un tout autre esprit que nos religions monothéistes…

Il suggère de fermer les institutions de charité qui reçoivent des enfants pauvres et de s’en servir comme d’une main d’œuvre bon marché, destinée à faire les travaux les plus pénibles…

Quant aux plaisirs charnels il donne un plan pour installer près de deux mille bordels à Londres et d’y loger des pensionnaires dont il détaille les charmes tarifés. Il ajoute même que cela soulagera des épouses chastes, libérées des assauts de maris intempérants…

On parle aussi chez lui de conséquencialisme : ce qui compte, ce ne sont pas les moyens mis en œuvre mais les résultats. Deux exemples qui m’ont laissé pantois : aurions-nous des avocats et donc des professeurs de droit et donc des universités de droit et donc des architectes ayant construit ces bâtiments, s’il n’y avait pas de voleurs ? (p 74) Et un peu plus bas, dans la même page : Un voleur de grand chemin revient chargé d’un riche butin.

Charmé des attraits d’une prostituée, il lui donne dix livres sterling pour se nipper. Y-a-t-il un marchand assez consciencieux pour refuser de lui vendre une pièce de satin, quoi qu’il sache qui elle est… Verbatim !! L’auteur de l’introduction va jusqu’à intituler un paragraphe point tournant (turning point) de la métaphysique occidentale.

Cet homme du XVIIIe siècle, pratiquement contemporain de Kant (1729-1804) et plus tard de Hegel (ob. 1832) s’est écarté des Lumières au sens de ce terme selon l’idéalisme allemand ; là où la philosophie germanique a opté pour le transcendantalisme lui a préféré le libéralisme dans tous les domaines de la vie.

Satisfaire ses pulsions est un bienfait et profite même à l’ensemble de la société, les réprimer par la retenue et la culpabilisation est nuisible à tous. Et là, il va plus loin que Freud en personne lequel avait ajouté un léger correctif à sa première approche de cette question : une satisfaction débridée des instincts (animaux ou brutaux) porterait préjudice à une vie sociale harmonieuse…

Dès sa préface à la Fable des abeilles, Mandeville répond à ses contradicteurs qui lui reprochent de se faire le défenseur du vice et du crime. Il reconnaît que certains sont si prévenus contre lui que les détromper ne servirait à rien, ce serait une pure perte de temps.

Et puis il entre un plus dans le détail et cherche à montrer, de la manière la moins laborieuse possible, que les richesses, l’aisance, la gloire, la renommée d’un pays, d’une collectivité ou d’une nation ne viennent pas comme cela, par un coup de baguette magique, mais reflètent une certaine nature d’où une bassesse non moins certaine est inséparable.

C’est toute la question de la présence au monde. Comment faire pour en ressortir aussi pur qu’au moment où on y était rentré ? Mission impossible selon notre auteur.

Très pédagogue l’auteur donne des exemples terre-à-terre ; par exemple, tous les habitants de Londres aimeraient que les rues de leur cité fussent propres alors que les chevaux des calèches souillent de leurs excréments le macadam, les porte-faix salissent les trottoirs, des passants peu scrupuleux y déversent toutes sortes d’immondices, etc…

Mais, explique Mandeville, tout ceci n’est que la conséquence de la richesse, de l’opulence et d’une activité débordante. Donc de la prospérité de la cité. Au fond, ce n’est là que l’envers de la médaille : vouloir débarrasser les hommes de ce fond de mal reviendrait à le priver de créer de telles richesses.

Et cette idée rejoint l’interprétation talmudique de la présence en l’homme du mauvais penchant, du yétser ha-ra’ ; le midrash dit que si l’homme n’était pas habité par ce mauvais penchant, il ne concevrait pas d’enfants, ne bâtirait pas de maisons, ne planterait aucun arbre fruitier……… A quoi bon, se dirait-il, puisque à tout moment la mort peut me surprendre.

La Fable des abeilles porte sur la gouvernance de la cité (ici une ruche grouillante de monde) en relation avec la nature humaine, indissolublement liée à des défauts, des manquements de l’âme humaine. Cette fable porte bien son nom, c’est une allégorie.

Je vais en faire quelques citations qui dessinent bien les contours de la pensée de l’auteur laquelle se résume en une phrase : quand on a fait la révolution morale, quand tout un chacun s’est mis à vivre régulièrement en accord avec la loi, eh bien la cité a creusé sa propre tombe, les abeilles ont été attaquées, elles ont perdu car elles n’avaient plus rien à défendre…

Voici, résumée en une seule phrase, la pensée de fond de Mandeville : tel était l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique (p 128)

Personne ne pouvait plus acquérir de richesses, la vertu et l’honnêteté régnaient dans la ruche (p131) Qu’est ce donc que les avocats y auraient fait ?

Je suis intrigué par une phrase qui ressemble à s’y méprendre, à un adage talmudique déclarant que le Saint béni soit il envoie le remède avant la maladie. Chez notre homme cela donne ceci : Persuadés que les dieux n’envoient aucune maladie aux nations sans leur donner en même temps les vrais remèdes… (p 132)

Tout était au mieux : on ne pouvait rien ajouter au bonheur de cette société ( p 129). Mais l’auteur ajoute cette remarque qui impute aux hommes les raisons de leur propre ruine : Mais hélas ! quelle n’est pas la vanité de la félicité des pauvres mortels ? (p 129)

On a l’impression que Mandevile se fait moraliste mais pour propager une éthique bien singulière. L’idée est la même : en devenant trop moral, en associant l’économie et l’éthique, l’homme court à sa perte : Maudites soient toutes les fourberies qui règnent parmi nous (p 129).

Dans les dernières lignes de son allégorie, l’auteur nous donne le fin mot, la moralité de l’histoire : il ne faut pas associer la grandeur d’une nation à la probité (sic). On ne peut pas vivre bien et être en même temps vertueux. (p 136)

Et le mot de la fin qui rend tout commentaire superflu : Le vice est aussi nécessaire dans un état florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une nation célèbre et glorieuse.

Quant à ceux qui voudraient faire revivre l’heureux siècle d’or ; il faudrait aussi qu’ils reprennent, outre l’honnêteté, le gland qui servait d’unique nourriture à leurs premiers pères.

C’est l’anti-Kant… La vertu n’est donc plus de ce monde.