C’est entendu, les fautes d’Alexandre Benalla sont inexcusables.

C’est entendu aussi, Emmanuel Macron a commis, en accordant une trop longue confiance à un jeune homme inexpérimenté, frimeur, cogneur et se rêvant indifféremment flic ou voyou, plusieurs erreurs de jugement.

Et grâces soient rendues aux journalistes qui, fidèles à leur vocation de lanceurs d’alerte, ont forcé l’Elysée à se réorganiser, à renoncer aux passe-droits et à rompre avec deux mois et demi d’un coupable silence.

Mais, à partir de là, quelle singulière et glaçante séquence !

D’abord l’opposition. Que, tétanisée par le rythme macronien des réformes, elle ait trouvé là matière à donner enfin de la voix, c’était de bonne guerre. Mais fallait-il se réjouir que ce soient Le Pen et Mélenchon qui donnent le ton ? N’y avait-il pas quelque chose d’affligeant dans le spectacle de ces chevaux de retour dont l’aversion aux gorilles est, n’est-ce pas, bien connue et qui nous la jouent sauveurs de la police contre « les milices » ?

Et à qui fera-t-on croire que le souci de la chose publique ait été l’unique objet de leur ressentiment quand on lit, dans Le JDD, les responsables Insoumis détailler, tous fiérots et très cyniques, les éléments de langage qui, partant d’une vidéo filmée par l’un des leurs, les a fait – je cite – « hausser le ton », « taper » sur x ou y, « obtenir » l’information sur le très caché « article 40 du Code de procédure pénale » et rendre la crise assez « importante » pour « abîmer le président » ?

Non, Madame l’amazone vichyssoise, non, Monsieur le guerrier maduresque, l’affaire Benalla n’est pas le Watergate. Non, une bavure qui, aussitôt révélée par la presse, déclenche cinq mises en examen, autant d’investigations policières et une commission d’enquête parlementaire faisant comparaître jusqu’au ministre de l’Intérieur n’est pas une « affaire d’Etat ».

Et s’il s’agissait, je le répète, d’une faute grave, ce n’était pas, comme dit M. Mélenchon dans Le Monde, « la porte ouverte à une forme de barbarie » et cela ne justifiait certainement pas la paralysie subséquente du Parlement.

On ne bloque pas un hémicycle comme une entrée d’usine. Et aucun républicain ne peut se réjouir de voir le même Mélenchon, dans la même interview au Monde, dire : nous « désapprouvons » les « institutions parlementaires » et approuvons que d’autres « les détruisent » et fassent « le travail à notre place ».

Plus préoccupante encore, la curée qui a suivi. Répétition hypnotique des onze secondes de la vidéo d’origine repassant en boucle, tel un gimmick ou un fichier GIF… Succession de fake news d’autant plus invérifiables qu’elles couraient à la vitesse, non de l’information, mais des mégabits digitaux… Hypothèses grotesques sur la vie privée du couple présidentiel comme seuls les réseaux dits sociaux sont capables d’en produire… Cette fureur à déshabiller l’homme au casque de tous les secrets susceptibles de remonter jusqu’au roi – et à pouvoir dire, au final, comme dans le conte, le roi est nu…

Et puis ce banc de piranhas se ruant, tous identiques, sur une proie jupitérienne dont on était décidé à ne pas laisser intacte la moindre livre de chair… On connaît bien la scène. Cette société elle-même dévorée par la pulsion dégagiste et dont le trait caractéristique est l’instantanéité réactive, elle est, depuis un certain temps, la nôtre.

Et ce n’est pas d’aujourd’hui que date le déchaînement de ce nouveau maître qu’est l’Opinion et dont les hordes délatrices, pétries par les courants du Web comme par des gifles souveraines (ou souverainistes), n’ont plus ni le souci, ni l’amour, ni la vocation de ce que l’on nommait jadis le peuple. Mais rarement, il me semble, la chose sera allée si vite.

Et c’est la première fois, il me semble aussi, que l’hystérie de certains médias (Le Parisien titrant, photo suggestive à l’appui, « Un conseiller trop spécial ») ou de certains commentateurs (Michel Onfray dégoisant, à longueur de blog, sur « Le Favori du Roi », logé « au plus proche physiquement » de celui-ci), c’est la première fois, dis-je, que l’on embraie ainsi, sans recul, sur le bruissement des tweets, la fanfare des forums Facebook et le tutti orchestral d’un « gros animal » dont la seule et unique obsession, répétée dans un unisson carnassier, devenait : faire rendre gorge au président.

D’autant qu’il y a autre chose encore. Difficile de ne pas penser, tandis que déferle l’autre hubris – celle des sans-culottes sans âme, ivres d’eux-mêmes et cruels, que nous sommes tous en train de devenir –, à la furieuse fermentation dont le monde est le théâtre.

Et impossible de ne pas se dire que, face à ce monde devenu fou, face à la montée des démocratures et des démagogies, face au triomphe, presque partout, d’une barbouzerie pour le coup planétaire, il restait quelques travailleurs de la civilisation, de moins en moins nombreux, qui résistaient à Poutine, faisaient rempart au fascisme qui vient en Hongrie et n’étaient pas trop médusés par la politique du tremblement de terre permanent dont Trump fixe la cadence. Macron est de ceux-là.

On peut le contrer sur la SNCF ou les migrants, sur le budget de demain ou les économies d’après-demain, sur l’indifférence aux anciens et son obsession du nouveau. Mais on ne peut pas lui retirer la vertu d’être, dans une Europe à la dérive et un monde au bord du gouffre, l’un des derniers qui – en partie, d’ailleurs, à cause de sa fameuse « arrogance » – soient capables de tenir tête à l’Internationale des nouvelles tyrannies. Alors, sans doute nos populistes nationaux, tout à leur divine surprise et à leur pulsion coming-outesque, s’en moquent-ils.

Et peut-être MM. Jacob, Wauquiez et Ciotti, à peine remis de leur indigestion de Canard filloniste, se préoccupent-ils moins de l’état du monde que de leur affaire d’Etat de l’été.

C’est leur responsabilité. Mais on ne m’empêchera pas, ici, face au chaos qui se profile et à la dévastation qui s’y ajoute, de m’interroger et de murmurer : « fallait-il en faire autant? ».