Comme vous, j’ai vu avec consternation ces hommes – ces femmes aussi- blonds en brosse et bras de chemise, marchant avec des torches, le regard fixe, la bouche déformée par la haine, hurlant les cris qui précèdent les massacres.

Cette nuit-là il y en a parmi nous, aux États-Unis, en Israël, en France, en Argentine et ailleurs, qui n’ont pas dormi. Ils n’ont pas dormi parce qu’où qu’ils soient dans le monde, ils avaient un grand-père, une grand-mère, un père, une mère, une sœur, un frère – eux-mêmes peut être -, qui vivaient en Allemagne au moment des torches et des défilés blonds et des cris de haines.

Juste avant le grand silence.

Comme vous, j’ai pensé à ce que cela pouvait réveiller de douloureux chez mes proches. J’ai pensé à mon ami Steven, depuis son kibboutz en Israël, qui me confiait les cauchemars familiaux que cela faisait remonter pour lui. J’ai pensé à mon ex mari, Akiva, à New York, qui existe parce que son grand-père, le seul de toute sa famille, avait eu la bonne idée de quitter l’Allemagne en 1939.

Avec consternation, j’ai vu cela. Mais pas avec effarement.

Vous attendiez-vous à autre chose ?

Je ne parle pas seulement de Trump. C’était écrit sur son visage, un tel masque de haine qu’il est difficile d’en faire une caricature. On élit quelqu’un par peur ou par haine, on récolte la haine. Ce n’était qu’une question de temps avant que de tels incidents éclatent.

Peu m’importe de savoir qui  il soutient vraiment. En dehors de toutes ces considérations, c’est sa personnalité qui génère cela. Les énergies de Trump ont fait se libérer ces énergies de haine en Amérique. Sous Obama elles étaient tapies dans le silence. Sous Trump elles se révèlent. Pas de surprise.

Mais je ne parle pas seulement de Trump. Rien de nouveau dans ces défilés. Ce n’est pas seulement l’Allemagne nazie qu’ils répètent. C’est toute l’histoire de la haine humaine qui parade devant nous, encore et encore.

Tout cela est écrit depuis bien longtemps.

« Ce qui a été, c’est ce qui sera. Ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. », dit Kohelet (1.9).

La haine, comme l’amour, est la plus vieille histoire du monde. Passée la sidération, quoi de plus commun, quoi de plus humain, que des « gamins » (quel que soit leur âge), quelle que soit leur « religion » (qu’ils soit néo-nazis ou Isis), qui transforment leurs peurs en haine, et qui veulent détruire tout ce qui n’est pas eux ?

J’ai envie de leur dire de devenir bouddhistes, à tout ces néo nazis. De chanter des chansons avec Thich Nhat Han; de s’asseoir en « pleine conscience », d’apprendre à se connecter à leur respiration, de regarder leurs peurs en face, d’accepter leur sentiment de vulnérabilité sur cette terre. Ça ira. Pas besoin de couper la tête de ton voisin. Tu as le droit de ressentir tes angoisses.

Mais cela semble un peu compliqué.

Alors en attendant, ce que je voudrais, c’est qu’on s’occupe de nous : qu’on s’intéresse à ce que nous, on peut faire, d’autre que de se sentir victimes.

Car je pense qu’on peut faire mieux qu’être seulement réactif. Seulement blessés. Seulement offusqués ; à se passer des vidéos en boucle et se répéter les uns aux autres sur Facebook comment ils sont méchants.

On peut faire mieux qu’être des victimes.

J’ai trois idées pour cela.  Elles valent ce qu’elles valent.

– Déjà ne rien attendre. Ne pas attendre d’être consolés. Ne pas attendre que l’on nous dise, « cela ne se reproduira plus ». Ne pas espérer être rassurés.

– Ensuite, agir. Combattre légalement.

– Et enfin, surtout, se reconnecter à l’esprit hassidique.

Le Hassidisme moderne est né à la fin du 18e siècle dans un des moments les plus noirs de l’existence des juifs d’Europe. La misère, les pogroms, les persécutions les écrasaient. Au point que beaucoup de rabbins prônaient les pratiques, calquées sur le christianisme pénitent, comme l’auto-flagellation (littéralement). La vie faisait tellement mal qu’on pensait que si on se punissait nous mêmes assez, dieu serait peut être plus clément à notre égard.

Et c’est là que s’est élevé le Hassidisme. Avec le Baal Shem tov. Puis son arrière petit-fils, rabbi Nahman. Le Hassidisme a dit « Non » à l’auto-flagellation. On ne sera pas des victimes. On va se réjouir. Tout de suite. Maintenant.

Voilà ce que disait rabbi Nahman :

Mitzva Gedolah lihiot be Simcha tamid.

C’est une grande Mitzva d’être en joie, toujours.

Cette phrase, c’est un véritable défi : la joie, ce n’est pas une émotion ; c’est une disposition d’esprit ; ce n’est pas un état d’être que l’on reçoit parce qu’on a eu une glace ou parce qu’on a été gentil avec nous.

La joie, cela commence par un choix.

Et c’est ce choix qui libère. Notamment des chaînes invisibles tissées par la haine de minables qui n’ont pas assez confiance en leurs propres couilles et qui cherchent par conséquent à casser celles des autres. La haine, c’est comme l’amour. C’est une invitation à danser. On n’est pas obligés de dire oui.

Lo Lehityaesh, dit rabbi Nahman. Ne pas se décourager.

Vous savez qu’aujourd’hui, c’est exactement le principe de base de la psychologie positive : le bonheur, ça ne s’attend pas ; ça se décide ; ça se prend. Et ça commence par trouver de la gratitude pour ce qu’on a, et par se réjouir de ce qui est, tout de suite, quel que soit l’état des choses.

Alors à tous mes amis qui sont profondément heurtés par ce qui s’est passé la semaine dernière dans les rues de Charlottesville, j’ai envie tout simplement de rappeler la voix de Rabbi Nahman.

Lo Lehityaesh.

Et le chanteur israélien Yosef Karduner poursuit ces paroles en disant : «Quand arrive un moment difficile, tout ce qui compte, c’est de se réjouir ».

Ecoutez la chanson, elle est là : https://youtu.be/4Z1nuvNAiPo

Se réjouir. Malgré Charlotteseville, oui. Ne pas se laisser bouffer par la noirceur qu’on nous a envoyée. Se réjouir. Avec les choses telles qu’elles sont.

Ne rien attendre. Agir. Et se réjouir.

La Hassidut, ce ne sont pas que de jolis mots qu’on se dit de temps en temps pour faire « spirituel », et qu’on oublie dès qu’une vraie situation de vie difficile se présente. La Hassidut, c’est un travail sur soi, un effort constant sur soi. Et ce n’est pas facile.

Non se réjouir de la vie, de nos vies, n’est pas facile, après Charlottesville, après Barcelone, après tous les drames petits et grands. Et c’est cela le défi du Hassidisme.

La joie comme point de départ et non pas comme point d’arrivée.

Essayez. C’est le début de la liberté.

English Version

My Hassidic response to Charlottesville

This week, I saw with consternation these men- these women too, blond and bold, walking martially, torch in hand, closed jaw, fixed empty eyes, mouth deformed by shouts of hatred, shouting the shoots that precede massacres.

That night, many among us, in the United States, in Israel, in France, in England, in Argentina, in many places in the world, didn’t sleep. They lost their sleep because no matter where they were in the world, they were remembering this grandparent, this parent, this sibling- themselves even, sometimes, once in Germany, who either survived, or didn’t.

That night, I thought about my friend Steven from New York, a strong American Jew from a German family, now living on his parent’s Kibbutz in Israel, who told me he couldn’t sleep that night. I thought about my ex-husband Akiva, who was born because his grandfather was the only one of his entire family, to have the good sense of leaving Germany, in 1939.

I witnessed this with consternation. But with surprise, no.

It’s not just about Trump. There is nothing new about these events. They’re just performing, again and again, the millennia old language of human hatred.

“What has been, will be. What was done, will be done. There is nothing new under the sun” (Kohelet (1.9).

I want to tell them to become Buddhists. To sing songs with Thich Nhat Han. To sit down with Jon Kabbat Zin and learn Mindfulness. To try to connect with their breath, to look their fears in the eyes, and to accept the unbearable feeling of their own vulnerability on this planet .But this seems a bit complicated to implement, right now.

So in the meantime, what I’m interested in, is in what We, can do.

Instead of just reacting. Instead of just being hurt. Instead of being victims.

Because hatred is like love: it’s a dance. We don’t have to say yes to that one.

I have two ideas for what we can do instead.

First, to not expect anything. To not expect people to change, to not expect to be reassured, to not expect to be consoled.

To not expect “never again”. Remember Kohelet.

Most of all, to not expect that a savior will come from outside to relieve us from our suffering. That’s Jesus. (And the Lubavitcher Rebbe, for some). Remember, we’re Jews. We don’t believe in that. No shortcuts.  Until Machiah: no savior. Just us. Just acknowledging the world as it is.

And second, and most of all: let’s retrieve the Chassidic Spirit.

Remember: Modern Chassidism was born at the turn of the nineteenth century, in one of the darkest times in the History of European Jews. A time of misery, of pogroms, of persecution. So much so that some rabbis, inspired by their Christian neighbors, started advocating for the practice of self-flagellation. The belief behind that was that, if we bit ourselves enough, maybe the others, maybe god, would do it less. But remember again, that’s Christian. That’s not us.

And that’s when Chassidism rose. The Baal Shem tov, and then his great grandson rabbi Nachman, said “no” to self-pity, despair and self-beating. We won’t be victims, they said. We will rejoice. And we will rejoice right now.

Mitzva Gedolah lihiot be Simcha tamid. “It is a great mitzvah, a great commandment to be in Joy, always”, used to say rabbi Nahman.

Joy is not a result. It’s a cause: it’s a state of mind you choose and you cultivate- which, by the way, is exactly the premise of what is called “positive psychology” today.

Joy is a choice. And this is what frees us.

No angry kid with a torch, no angry president with a tie, can take that away from us.

So to all my American friends who feel deep despair since Charlotesville- or ever since the new president was elected, really, I just want to whisper in your ear again what Rabbi Nachman used to say over and over again: ‘lo lehityaesh’. To not give up.

Assur lehityaesh. It’s forbidden to give up.

And to continue with the words of the song by Israeli Singer Yosef Karduner: ‘Im Higiya Zman Kashe, RaK Lismoach Yesh’-

When a difficult time will come, all there is, is to rejoice.

Here is the song: https://youtu.be/4Z1nuvNAiPo

Chassidut is not just nice words to be used when holding  hands during Havdallah. It’s serious spiritual practice. It’s hard work. And the work is right now.

So this is my Chassidic response to Charlottesville.

No expectations. Action. And Joy.

Just try.