Cher Sayed, cher concitoyen,

Je n’aurais jamais imaginé avoir à vous écrire cette lettre. D’abord, parce qu’on ne se connaît pas personnellement. Même si j’ai l’impression de vous avoir rencontré un peu, au travers de votre œuvre.

Cher Sayed, j’ai lu dans votre dernière chronique sur Haaretz, datée du 4 juillet 2014, votre colère et votre désespoir, alors que nous traversons des moments effroyables. Et je les comprends car je peux facilement imaginer ce que vous ressentez.

Cher concitoyen, je suis une nouvelle immigrante de France, plus précisément d’une petite commune de l’Est, où l’histoire des Juifs remonte, à notre connaissance du moins, au IXème siècle de notre ère, et où nous avons pourtant été malmenés, insultés, exclus, assassinés et brûlés, bannis, tolérés, émancipés, dans l’ordre et dans le désordre, par les populations et les pouvoirs publics…

Si j’y ai grandi, ma famille vient des quatre coins du monde. Mes ancêtres n’ont en commun, outre leur humanité, que leur culture juive, et donc, leur religion, ainsi qu’une langue, l’hébreu, et un regard, toujours tourné vers Jérusalem.

J’ai vécu minoritaire parmi la minorité juive de France. Minoritaire parmi ce 1% de population.

Je peux m’identifier à ce que vous ressentez en me représentant les réactions des membres de ma famille que j’ai connu ou qui sont toujours parmi nous, aux pogroms, à l’affaire Dreyfus, à la presse antisémite en France, aux attaques contre les Juifs suite aux politiques du réformateur Léon Blum, à la Shoah, au retour de la Shoah, au négationnisme, aux attaques contre Israël assimilant fallacieusement les Juifs à des tueurs d’enfants palestiniens sanguinaires…

J’ai moi-même subi cet antisémitisme français, européen, moi qui n’étais pas en école juive et qui étais souvent la seule juive de ma classe. J’ai été insultée et attaquée. Et mes parents ont eu des raisons d’avoir peur pour leur fille, comme vous craignez pour la vôtre.

Je m’imagine les discussions familiales lors de tous ces événements, les prises de position, les prises de décision : quitter la famille ? Quitter le pays ?

Je ne rentrerai pas dans une longue analyse des circonstances de ces différentes époques que je me permets un peu rapidement de comparer, car elles ne sont évidemment pas équivalentes.Toutefois, je veux vous préciser, cher Sayed, que je ne suis pas partie de France par peur, mais avant tout parce que je crois en l’auto-détermination de mon peuple.

Je me définis comme Juive sioniste, franco-israélienne, sans compter tout le bagage culturel de mes ancêtres et je n’y vois aucune contradiction, puisque c’est moi et qu’ainsi riche de toutes ces identités et expériences, j’existe en tant qu’individu.

Dans votre dernière chronique, cher concitoyen, vous écrivez que la coexistence entre Juifs et Arabes a échoué. A cela, j’ai envie de vous répondre que vous vous hâtez. La coexistence entre Français de différentes régions, religions, origines a pris et prend encore du temps. Un projet national, cela se construit de manière dynamique, non de manière figée. Chacun de nous doit y prendre part.

Cher concitoyen, vous indiquez dans cette chronique, dans ce cri du cœur et des tripes, que vous écrirez de votre nouvelle résidence américaine, qui devait être temporaire, et que vous envisagez désormais comme définitive, « en anglais sur le pays que vous avez abandonné, (…)où les enfants sont tués, massacrés, enterrés et brûlés »

Je comprends votre désarroi et votre rage, je les ai ressenti en 2006 quand Ilan Halimi, jeune juif français, travaillant en bas de mon immeuble alors, a été kidnappé à quelques rues de chez moi, torturé pendant trois semaines dans l’indifférence générale et laissé nu, brûlé et agonisant, le long d’une voie ferrée, par l’autoproclamé « Gang des barbares » aux motivations clairement antisémites.

Je les ai aussi éprouvés quand, de Jérusalem, j’ai assisté à l’enterrement de Jonathan Sandler et de ses fils, Arieh et Gabriel Sandler, ainsi que de Myriam Monsonego, violemment assassinés par un terroriste islamiste à Toulouse en 2012. Et quand récemment, un autre attentat a fait quatre morts au Musée juif de Bruxelles…

Voici où je veux en venir :

Dans tous ces terribles cas –et ma liste est loin d’être exhaustive-, cher Sayed, les Juifs ont dénoncé pacifiquement. Ils ont cru et croient toujours en la justice de l’Etat de droit où ils sont citoyens.

Les Juifs, minoritaires dans le monde et dans chacun des pays où ils se trouvent excepté Israël, s’organisent et agissent selon le droit en position d’objecteurs de conscience.

Il semblerait que la tendance s’inverse ici, en Israël. Les Juifs sont majoritaires, les Arabes, une grosse minorité de 20%. Cet inversement de la tendance n’est pas fréquent pour le monde arabe et plus vastement, pour le monde musulman. Il est donc remarquable par sa nouveauté et son étrangeté.

Loin de moi tout jugement de vos émotions, de votre raisonnement et de vos décisions. Néanmoins, je vous appelle à rester. A laisser votre fille aller au centre aéré. Et à revenir après votre expérience américaine.

Pour construire un Etat d’Israël, certes Juif mais aussi démocratique, qui offre la liberté d’expression à tous, majorité et minorités. Je vous demande de revenir pour continuer à servir d’objecteur de conscience, selon le droit, comme vous le faites au travers votre travail. Pour la santé mentale des concitoyens de ce pays. Car si vous avez l’intention d’abandonner ce pays, vous savez au fond de vous que ce pays, Israël, ne vous quittera jamais.