Déjà quatre décennies, déjà 43 ans. Comme chaque année depuis 41 ans, les Israéliens ont commémoré, la mort dans l’âme, la guerre dite de Kippour (octobre 1973, donc le jour de jeûne traditionnel).

Il semble que c’est le plus grand traumatisme depuis la fondation d’Israël, la plus grave bavure aussi. Environ 2 600 morts (plus que lors de l’attaque Japonaise de Pearl Harbour), des milliers de blessés et invalides, des familles endeuillées et tout un pays perplexe : comment tout cela a pu se produire ?

Je voudrais évoquer ces événements sous un double aspect : le souvenir collectif et le souvenir personnel.

  • Le souvenir collectif

Cette guerre entre Israël d’une part et l’Egypte et la Syrie de l’autre est ancrée dans les esprits comme le plus grand échec militaire de Tsahal, tout au moins au début des hostilités. Car en réalité ce fut aussi une des grandes réussites militaires si l’on en juge de l’issue, et en évaluant le bilan : les unités israéliennes se trouvant à quelques kilomètres de Damas et à 100 kilomètres seulement du Caire.

Et surtout, l’issue des combats avec l’Egypte avait persuadé le Président égyptien Sadate qu’Israël ne serait pas vaincu par la force, donc qu’il valait mieux adopter la solution de la paix, ce qui fut en effet réalisé quatre ans plus tard.

Pourtant, on ne cesse d’être hanté par la grande question : comment les dirigeants militaires et politiques, auréolés depuis la grande victoire de la guerre des Six jours, tout juste six ans auparavant, sont-ils tombés dans le piège savamment préparé par le Caire et Damas?

Or c’est justement cette victoire qui avait gonflé l’orgueil et la vanité de ces dirigeants, à commencer par le ministre de la Défense, le vénéré Moshé Dayan et ses subordonnés, en passant par Golda Meïr, Premier ministre, et ses conseillers. Tout ce monde avait péché par excès de confiance et orgueil, ne croyant guère que l’offensive arabe sur les deux fronts était imminente. Toute la bavure est là.

La bavure israélienne était due à une conception erronée du chef des renseignements de l’armée, le Général Elie Zéira, lequel avait traité comme « peu probable » une éventuelle attaque arabe. Pourtant tout indiquait le contraire : les préparatifs d’attaques étaient bien repérés sur le terrain, et rapportés au commandement. Les signes d’alarme venant des lignes étaient accueillis avec mépris.

Plus grave encore : un espion égyptien (le plus important qu’Israël ait utilisé, dit on encore aujourd’hui) avait bien précisé : l’Egypte et la Syrie attaqueront au nord et au sud le 6 octobre. Cet espion, Ashraf Marwan, était très bien placé pour le savoir puisqu’il servait comme conseiller haut placé du président Sadate, et beau fils de son prédécesseur Nasser. D’ailleurs, Marwan avait trouvé la mort il y a quelques années, apparement défenestré de son appartement londonien.

Bien pire : le Roi Hussein de Jordanie (pourtant officiellement en état de guerre avec Israël) avait pris l’initiative de se rendre à Tel Aviv et de rencontrer Golda Meïr pour la tenir au courant de l’attaque imminente. En vain. Ses révélations avaient été accueillis avec mépris.

  • Le souvenir personnel

Au moment du déclenchement de la guerre j’étais en train de faire mes bagages avant de rentrer avec ma famille en Israël, après un séjour de près de cinq ans à Paris comme envoyé spécial en Europe pour le journal « Maariv ». Le 6 octobre je déjeunais, en guise d’adieux, avec des amis dans un restaurant. Comme par hasard on m’a demandé quelle était la situation dans mon pays, et à l’exemple des dirigeants d’Israël j’ai donné une réponse orgueilleuse.

Ce n’est qu’en rentrant chez moi que les nouvelles commençaient à tomber. La radio annonçait que les Israéliens subissaient des défaites et avaient de lourdes pertes, et que les forces arabes gagnaient du terrain dans le Sinaï et le Golan. Déprimé, j’ai accueilli pourtant la représentante des propriétaires de mon appartement afin d’établir l’état de lieux. A un moment quelconque, tandis que le nombre des morts israéliens ne cessait de grandir, cette dame avait attiré mon attention sur une petite tâche sur le fauteuil. Incapable de me retenir j’ai répondu: « Madame, j’ai un plus grand souci. Des amis, des frères d’arme sont en train de mourir ». Et la dame de répliquer: « Chacun avec ses problèmes ». Je n’ai jamais oublié cette remarque, qui en dit long sur la nature humaine.

Selon notre plan initial nous étions sensés embarquer à Marseille en croisière pour rentrer chez nous. La guerre a tout bouleversé. Réserviste de l’armée israélienne je me suis renseigné où se trouvait mon unité, l’officier d’intendance m’ayant répondu : « Nous sommes sur le Golan. Ça va mal, et plusieurs de tes soldats ne sont plus là ». Il ne manquait plus que ça.

C’était plus fort que moi et j’ai décidé de partir du tac au tac. J’ai donc accompagné ma famille à la Gare de Lyon en route pour Marseille sous un prétexte quelconque, sans raconter, pour ne pas les inquiéter, que je comptais partir aussitôt pour rejoindre mon unité.

Je n’ai eu des nouvelles de ma famille que bien plus tard. Il s’avère que leur navire, sous pavillon israélien, avait fait la navette plusieurs fois entre Marseille et Naples, par crainte de rencontrer des navires ennemis au large de la Méditerranée-Sud. Finalement ils ont débarqué à Naples avant de rentrer en Israël par avion, au bout de plusieurs jours.

Cependant, j’ai embarqué dans un vol de nuit à bord d’un avion El Al, après avoir pris sur les Champs Elysées un dernier verre, en ignorant bien sûr s’il était le dernier provisoirement ou définitivement. Dans l’avion, dont les rideaux des hublots étaient tirés pour cacher la lueur de l’intérieur, l’ambiance était lourde mais sereine. Tous les passagers étaient des réservistes appelés ou volontaires, rejoignant leurs unités. Je me souviens d’un jeune parachutiste jouant de la guitare tout au long du trajet. Qu’est-il devenu?

En débarquant à l’aéroport de Tel Aviv à l’aube on a été dirigés vers les autocars, selon les différentes unités. J’ai réussi à appeler et réveiller mes parents pour les décevoir en disant que je ne passerai pas les voir. Et en route pour le Golan.

C’est ainsi que quelques heures à peine après les Champs-Elysées je me suis trouvé en plein enfer.