Le documentaire M., réalisé par Yolande Zaubermann, et récompensé de nombreux prix, jette une lumière crue sur une question largement méconnue, celle des abus sexuels dans la société ultra-orthodoxe en Israël.

Le sujet est brûlant, non seulement parce que le film sort au plus fort de la tourmente qui secoue l’Eglise, aux prises avec le scandale des prêtres pédophiles, mais aussi parce que l’existence des abus sexuels dans des communautés juives, ultra-orthodoxes de surcroît, est largement méconnue et que nombre d’entre nous nous sentions fondés à penser que « ces choses-là n’existaient pas chez nous ».

M., Mena’hem Lang, trente-cinq ans, est acteur ; il a été, entre autres, figurant dans un film d’Amos Gitaï. Accompagné par la caméra de la réalisatrice, il revient sur son passé qui continue à le hanter, et sur les lieux de son enfance : Bné Braq, sa ville d’origine, la capitale du monde ‘harédi, les Nétouré Qarta, la communauté ‘hassidique où il a grandi.

C’est là, raconte-t-il, qu’il a été abusé sexuellement, pendant des années, depuis l’âge de quatre ans, par un rabbin, qu’il nomme, un homme « brutal », dit-il, qui l’a privé « de son corps et de son âme ». Tandis qu’il évoque ce passé douloureux, faisant par bribes le récit de la violence qu’il a subie, des hommes le rejoignent, un, puis deux, puis trois, l’entourent, l’écoutent, interviennent, font écho à ses propos : ce sont des victimes d’abus sexuels, comme lui, perpétrés par des adultes qui auraient dû être des maîtres et qui ont été des prédateurs, qui auraient dû les aider à se construire et qui les ont détruits. Ils racontent le sentiment d’injustice, la colère ou la résignation, l’incapacité à faire couple, la méfiance face à l’autre, la difficulté à vivre et, par-dessus tout, la peur de reproduire la violence.

Le film est courageux. Il est beau. Il est efficace.

C’est un film courageux, car il s’attaque à un sujet tabou, un sujet dont personne ne parle ni ne souhaite parler, ni les abuseurs bien évidemment, ni les victimes, accablées de douleur et de honte, ni les familles, effrayées par le scandale qui mettrait en péril les « chidou’him », les possibilités de mariage de leurs enfants, ni les responsables d’institutions, obsédés par leur désir de respectabilité : tous, à des titres divers, consentent à se laisser prendre dans la chape de plomb du silence et à sacrifier, ce faisant, des enfants impuissants aux idoles cruelles qu’ils servent.

Les partis pris méthodologiques et esthétiques opérés par la réalisatrice sont remarquables : nous donnant à entendre plutôt qu’à voir, optant pour le documentaire plutôt que pour la fiction, choisissant la sobriété et l’ellipse plutôt que l’accumulation et la surcharge, préférant le récit à plusieurs voix au lyrisme stérile de l’indignation, privilégiant la complexité du réel et la nuance et refusant de céder à la simplification et à la généralisation, elle donne une force, une efficacité et une portée démultipliées à son œuvre.

La quasi-totalité des séquences sont filmées de nuit. Le dépouillement des images, les gros plans sur les visages, les éclairages qui sculptent les traits, creusent les ombres, s’attardent sur les regards intenses où semblent briller des larmes retenues, livrent un passage difficile à la douleur mais aussi à l’espoir obstiné qui tient Mena’hem. Lui et ses semblables, réunis à par leur malheur commun, se parlent en yiddish, en hébreu, dans un chassé-croisé de questions- réponses rapide, pressé, tenaillé par l’angoisse, l’impatience de se réchauffer à la flamme d’autrui, de se rassurer et de conjurer la menace du « cercle vicieux ».

Le film n’élude rien : refusant la tentation du manichéisme réducteur qui règne dans l’air du temps et qui partage le monde et la société en deux camps étanches et clos, il évoque la part d’ombre des victimes, dont certaines sont devenues, à leur tour, des prédateurs.

Au-delà ou en-deçà du thème central du film, s’inscrivent, en filigrane, toutes les douleurs qui grèvent le devenir des êtres humains et dont ils « crèvent » littéralement : Mena’hem les égrène inlassablement dans son récit, dans sa quête obstinée d’amour, dans l’imploration répétée à ses parents qui l’ont rejeté, dans les questions affamées qu’il pose à ses frères, dans la rencontre, enfin, en forme de réconciliation avec son père et sa mère.

Le documentaire est frappant aussi, et parlant, si l’on peut dire, par un autre aspect : la société qu’il décrit est, stricto sensu, une société sans femmes. C’est vrai bien sûr, à un premier niveau, du monde de la yechiva, de la synagogue, de la maison d’étude, c’est-à-dire de la sphère publique : les seules figures féminines, colorées et fugaces dans ce monde où domine le noir, sont celles d’une petite fille dans les bras de son père, ou de jeunes filles qui semblent bavarder ou d’une mariée, tête couverte d’un voile opaque, que sa mère et sa belle-mère font tourner autour du marié, selon la coutume hassidique.

Mais l’absence des femmes, telle que la suggère le film, est plus profonde et plus grave : lors de la rencontre finale entre Mena’hem et ses parents, seul le père parle, et pleure, la mère, quant à elle, est assise dans un coin de la pièce, elle assiste à la scène, les traits figés, immobile, muette, pétrifiée, à peine vivante, absente.

C’est pourtant sur une note d’espoir que, comme Mena’hem, je terminerai ces quelques réflexions : les choses changent, dit-il : dix ans auparavant, il avait tenté de revenir à Bné Braq et il avait été accueilli par des coups ; aujourd’hui, pourtant sans kippa, il est accueilli par les hassidim fraternellement.

Les choses changent, suggère à son tour Yolande Zaubermann, quand elle s’étonne de pouvoir ainsi, elle, une femme, pénétrer dans la sphère des hommes et filmer, sans entraves, les chants, les prières, les rencontres et exprimer sa propre ambivalence à l’égard de ce monde dont elle est issue : comme Kafka, conclut-elle, elle revient parmi les siens munie d’un couteau, un couteau pour les agresser, un couteau pour les protéger.